« Ce serait fou de fermer les centrales »

MUNSTER,JEAN-FRANCOIS

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Vendredi 11 mars 2011

L’Agence internationale de l’énergie estime intenable la sortie du nucléaire. Réaction.

Entretien

Jean-Louis Lilien est un spécialiste du réseau électrique belge. Il est professeur de transport et distribution d’énergie à l’Université de Liège (ULg). Il réagit à l’étude de l’Agence internationale pour l’énergie (AIE), qui met en garde la Belgique contre la sortie du nucléaire.

Êtes-vous d’accord avec les conclusions de cette étude estimant que si la Belgique sort du nucléaire, elle s’expose à de gros problèmes en matière d’approvisionnements énergétiques ?

Oui. Ce serait fou de fermer ces centrales qui sont très surveillées et qui fonctionnent bien. Si on regarde l’énergie pouvant être produite par une de ces centrales par rapport à la surface au sol occupée et qu’on examine ce qu’il faudrait comme surface d’éoliennes ou de panneaux solaires pour produire la même chose, la différence est phénoménale. On doit se diriger vers les énergies renouvelables – cela ne fait aucun doute – mais il ne faut pas rêver. On ne va pas remplacer la puissance nucléaire du pays en 10 ans en plantant des éoliennes. D’autant que ce genre de politique nécessite une réflexion au niveau européen. Le meilleur potentiel pour l’éolien, il n’est pas en Belgique mais en mer du Nord, en mer Baltique et dans l’Atlantique.

L’abandon du nucléaire posera aussi des problèmes au niveau du prix de l’énergie.

Les prix du pétrole ou du gaz vont continuer à grimper. Ne parlons pas du prix des énergies renouvelables. Le kilowattheure d’une éolienne coûte plus cher que celui d’une centrale au gaz classique. Le coût de l’énergie solaire est astronomique sans subventions. Mais le prix du combustible nucléaire, lui, va rester abordable beaucoup plus longtemps que les autres.

La décision de 2003 de sortie du nucléaire était mauvaise ?

C’est le rôle des hommes politiques de prendre ce genre de décision. Le véritable problème, c’est que celle-ci n’a jamais été claire. Comment voulez-vous que des gens qui doivent investir des milliards dans de nouvelles capacités de production énergétique puissent prendre une décision si en même temps on leur dit que la sortie du nucléaire pourra être réexaminée dans les années à venir en fonction du marché…

Aurait-il été possible de remplacer la capacité de production des centrales nucléaires si, en 2003, la décision de sortie du nucléaire avait été ferme et irrévocable ?

Oui, on aurait pu s’organiser et remplacer intégralement les centrales nucléaires. Mais attention, pas uniquement avec du renouvelable. On aurait aussi dû construire des centrales au gaz.

Quand pourra-t-on se passer du nucléaire à votre avis ?

On ne sera pas prêt avant 20 ou 30 ans. Dans le domaine de l’énergie, on est sur des contraintes temps très longues. Il faut donc faire les deux. Travaillons aux énergies du futur – la dynamique est en place et ne s’arrêtera plus – mais ne nous coupons pas l’herbe sous le pied. Continuons à utiliser les centrales que nous avons et qui sont sûres et efficaces. Travaillons aussi au nucléaire de nouvelle génération pour diminuer la quantité de déchets radioactifs.

On parle beaucoup des capacités de production dans le rapport de l’AIE mais beaucoup moins de diminution de la consommation. N’est-ce pas une partie de la solution ?

Bien sûr. Tout le monde est d’accord pour dire que c’est le point numéro un de toute stratégie énergétique. Il faut diminuer notre consommation – mais j’insiste – d’énergie, pas d’électricité. Je m’attends à ce que la part de l’électricité dans la totalité de l’énergie consommée en Belgique continue à grimper ne fût-ce que parce qu’il va y avoir un remplacement des véhicules à moteur à combustion par des véhicules électriques.

La sortie du nucléaire est d’autant plus dangereuse, souligne l’AIE, que la Belgique dépend déjà des autres pays pour son approvisionnement. Vous êtes d’accord ?

Oui. Notre situation n’est guère enviable. On n’a pas de combustibles dans notre sol, on a peu de soleil et de vent et on consomme plus que ce que l’on produit. C’est un phénomène assez récent mais on constate que la Belgique est en effet rentrée dans une logique d’importation. C’est malsain car nous devons viser l’autosuffisance. Cela ne veut pas dire qu’on ne peut pas de temps en temps importer de l’électricité quand il y a un pic mais on ne peut pas le faire de façon récurrente.

Le problème, c’est que nous avons un des réseaux électriques les plus anciens d’Europe et qu’on n’a plus rien construit depuis dix ans. Dès qu’il y a un projet pour ériger une nouvelle ligne ou bâtir une nouvelle centrale, il y a un tollé de la part des riverains. Tout le monde veut pouvoir bénéficier de l’électricité lorsqu’il appuie sur son interrupteur mais personne ne veut un pylône dans sa pelouse.

Ce sous-investissement fragilise notre système mais pas seulement. Puisque tout est interconnecté, cela peut aussi fragiliser à son tour le réseau européen. La Belgique occupe une position particulière dans celui-ci. C’est un pays de transit important. Elle ne peut pas devenir un maillon faible.

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