« Il faut augmenter l’impôt réel des sociétés »

CONDIJTS,JOAN

Page 42

Samedi 14 août 2010

Eric De Keuleneer, administrateur délégué de Credibe (l’ex-Office central du crédit hypothécaire), professeur à la Solvay Brussels school of economics (ULB), pointe la responsabilité des banques et des banquiers dans la crise financière. Des banques qu’il faut taxer, dit-il. Et des banquiers qu’il faut rémunérer plus justement.

ENTRETIEN

Ces derniers jours ont été marqués par la publication de données assez négatives aux Etats-Unis (chômage, croissance, balance commerciale…) et par un regain d’optimisme en Europe. Une sorte d’inversion des attentes…

Fondamentalement, l’économie européenne est beaucoup plus saine que celle des Etats-Unis.

Plusieurs Etats souffrent d’un endettement pesant, notamment la Belgique, sans oublier les charges du vieillissement qui annoncent un déséquilibre.

Depuis deux ans, les finances publiques se dégradent dangereusement. Ces déséquilibres sont dus à la généralisation du « Greenspanisme ».

Du « Greenspanisme » ?

Les analyses relatives aux modèles américains restent peu pertinentes car elles n’ont pas encore diagnostiqué l’erreur « greenspanienne » (se référant à Alan Greenspan, président de la réserve fédérale américaine de 1987 à 2006, NDLR).

Quelle est cette erreur ?

Il s’agit d’une combinaison de mauvais monétarisme et de simplisme. Le monétarisme est une bonne démarche qui consiste à veiller à l’augmentation de la masse monétaire pour éviter l’inflation. Mais cela devient du mauvais monétarisme lorsque l’on croit que l’on pilote l’activité économique par les taux d’intérêt. Or, on ne stimule pas une activité saine avec des taux bas, au contraire, ceux-ci stimulent la spéculation et une mauvaise allocation des capitaux. Depuis dix ans, la bulle internet, la gabegie immobilière et le surendettement de certains Etats ne sont que le résultat de cette politique.

Le second, le simplisme, suppose que le deuxième pilier de la croissance soit la consommation, et qu’il suffit de la relancer même artificiellement pour stimuler l’économie.

Et ce n’est pas le cas ?

Pas du tout. Cela n’aboutit absolument pas à une économie saine et productive. Si les déficits disparaissent, la confiance reviendra et la consommation repartira sur des bases beaucoup plus saines.

L’Europe s’est aussi convertie aux taux bas.

C’est vrai pour les deux dernières années mais l’Europe n’a pas voulu doper son marché immobilier, comme l’ont fait les Etats-Unis, et reste orthodoxe sur le marché hypothécaire. Les taux sont trop bas mais la rigueur économique n’en souffre pas trop. Et puis, n’oublions pas que la Banque centrale européenne a toujours été critiquée pour ces taux « normaux ». Or je crois que c’est grâce à cette rigueur qu’on a évité une crise plus importante. Aujourd’hui, elle les a abaissés à cause d’une pression politique surtout motivée par le lobby bancaire auquel profitent les taux bas. Hormis ces taux actuellement trop bas, le problème du système financier européen vient davantage de la mauvaise gestion et de la gouvernance erratique des banques qui ont accumulé des papiers américains sans valeur et ont financé des pays surendettés pour surconsommer comme la Grèce ou l’Espagne, notamment avec la complicité des agences de notation dont on sait qu’elles sont incompétentes et même corrompues.

Quelles sont les solutions face au surendettement ?

J’ai beaucoup de respect pour ce qu’ont fait les Allemands : travailler sur la souplesse du marché de l’emploi, encourager la concurrence, mener des politiques publiques ciblées, comme celle sur l’investissement dans les énergies renouvelables. Ce modèle, comme celui des Scandinaves d’ailleurs, montre qu’il est possible de travailler sur le long terme.

« Mieux taxer les sociétés »

Vieillissement de la population, croissance limitée, dette se creusant, finances publiques déséquilibrées... Des solutions aux maux de la Belgique ?

Il faut rapidement équilibrer le budget de l’Etat et plutôt en augmentant les impôts, particulièrement ceux qui sont trop faibles, tel l’impôt réel des sociétés.

N’est-il pas l’un des plus élevés d’Europe ?

Il est à 33 % en nominal mais il est beaucoup plus faible en réalité. Je crois qu’il vaudrait mieux réduire le taux nominal, en le faisant glisser vers 20-25 %, mais supprimer les nombreuses échappatoires dont bénéficient surtout les grandes entreprises, et rendre difficile les transferts dont bénéficient de nombreuses multinationales. Il s’agit en fait de taxer mieux les sociétés : les petites sociétés qui créent de l’activité paieront moins, celles qui ont beaucoup d’activités mais ne paient parfois pas d’impôts, en paieront plus.

D’autres pistes ?

Je pense que le financement de la sécurité sociale devrait reposer moins sur le travail et davantage sur la taxation. Par le biais, par exemple, d’une bonne taxe carbone sur les produits énergétiques et d’une réduction des subsides aux voitures de société. Ca équilibrera la compétitivité. Il ne faut, par ailleurs, pas avoir peur de mener des politiques industrielles sans tomber dans le clientélisme politique qui a marqué le passé. Je remarque que dans le plan Marshall, des mécanismes ont été mis en place afin d’éviter cet écueil. Je pense, enfin, qu’il faut taxer les plus-values sur action à court terme.

« Le principe même des bonus est une absurdité »

Les banques se redressent progressivement. Certaines affichent même des résultats assez coquets… Positif ?

Les banques arrivent à faire croire qu’elles créent de la valeur pour l’économie par leurs activités de marché, ce qui est rarement le cas. C’est le résultat d’un lobbying intense à coup de centaines de millions d’euros. On ne tire pas suffisamment les leçons de la crise financière. Il faudrait interdire aux banques qui collectent des dépôts d’avoir des activités spéculatives et imposer une transparence totale pour les activités hors Bourse. Le comité de Bâle III avait fait des propositions en ce sens mais le lobby bancaire les a édulcorées. Il ne faut pas hésiter à taxer les banques et à imposer les activités spéculatives.

N’est-ce pas menacer le financement des entreprises et, partant, la reprise économique ?

Absolument pas. Cet argument, constamment avancé et agité par les banques, est totalement faux : les banques sont en surcapacité et financent exagérément la spéculation. Les banques affirment que des exigences de fonds propres plus importantes leur interdiraient de financer le développement économique. Faux. Cela ne ferait simplement que réduire leur capacité spéculative.

Les salaires des banquiers n’ont que peu connu la crise, voire pas du tout…

Le principe même des bonus est une absurdité. Les banquiers ont l’illusion de créer de la valeur. On devrait revenir à des notions selon lesquelles on demande à des gens de travailler en échange d’un salaire correct. Les crises démontrent que les « traders » et de nombreux banquiers n’ont pas du tout de talents rares et gèrent parfois très mal. Ils sont rémunérés sans lien avec leurs mérites réels. C’est un des problèmes du capitalisme actuel : que des prises de risque soient rémunérées, c’est le fondement du système, mais que des dirigeants salariés s’enrichissent parce que la conjoncture boursière leur permet d’exercer des stocks options ou négocient des bonus sur base de spéculations qui ont bien tourné, c’est très dangereux pour la légitimité du système capitaliste. Je suis persuadé que celui-ci fonctionne bien depuis trois ou quatre siècles car il y a une bonne combinaison d’intérêt personnel et de logique d’intérêt collectif. Il est important que les entreprises soient dirigées par des gens capables d’avoir une loyauté par rapport à leur entreprise sans nécessiter des bonus ou toute autre forme assimilable à de la corruption.

« L’électricité est trop chère »

L’électricité est-elle trop chère en Belgique ?

Certainement. Les prix n’ont plus aucun rapport avec les coûts. Les gouvernements belges ont accepté que les prix soient adaptés aux règles de marché. Résultat : ils sont plus élevés qu’en France. Cela veut dire que les sacrifices des consommateurs pour amortir plus vite les outils de production, ne bénéficient pas à ces mêmes consommateurs. Aussi, l’Etat doit-il intervenir parce qu’il est garant depuis soixante ans des conventions du secteur qui impliquent une gestion dans l’intérêt général. L’Etat a mangé sa parole.

C’est-à-dire ?

Dans les années nonante, on savait qu’on allait libéraliser mais on a continué à amortir de façon accélérée. Les électriciens (principalement Electrabel, NDLR) disaient que les clients en profiteraient plus tard.

Que doit faire l’Etat ?

Intervenir en s’inspirant de la France et de l’Allemagne. En France, l’Etat maintient les prix à des niveaux beaucoup plus bas pour les consommateurs résidentiels. L’Allemagne a, quant à elle, instauré une taxe de 15 euros par mégawattheure sur le nucléaire. Cela ressemble à ce que la Belgique a fait en 2008 et en 2009 (une taxe de 250 millions d’euros frappant les producteurs nucléaires, NDLR) mais en trois fois plus gros.

N’est-ce pas trop ?

Le coût du mégawattheure nucléaire est de 17 à 20 euros en Belgique. Le prix de vente se situe aux alentours des 50-60 euros. Autrement dit, 15 euros n’est pas une somme exorbitante.