Raymond Depardon, grand reporter depuis 50 ans

CROUSSE,NICOLAS

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Samedi 16 juin 2012

Paris

de notre envoyé spécial

Depuis mercredi passé, on peut découvrir sur nos écrans le dernier film de Raymond Depardon, coréalisé avec Claudine Nougaret. Dans Journal de France, nous suivons la route du grand photographe et documentariste français, alors qu’il sillonne les routes et petits villages de France, un appareil photo sous le bras, tandis qu’un montage virevoltant nous renvoie vers les hauts faits de son passé professionnel.

Car avant de se pencher sur l’âme de la France profonde, Raymond Depardon a, durant cinquante ans, couru et parcouru le monde. En tentant, caméra à l’épaule, de témoigner de l’agitation de son temps. Du coup, Journal de France ressemble à un document, historique et souvent politique, sur la seconde moitié du XXe siècle. On y voyage avec Depardon en guerre d’Algérie, au Vietnam, à Prague assiégé de chars russes, au Tchad, au Biafra, en Afrique du Sud. Et bien sûr en France, entre maisons d’arrêt, commissariats de police, asiles psychiatriques, tapis rouges cannois et campagnes paysannes.

On suit aussi, dans ce Journal de France, la trace de quelques personnalités politiques, comme Valéry Giscard D’Estaing, dont Depardon filma la campagne de 1974, à la demande du futur président… et qui finira censuré jusqu’en 2002.

Nous avons rencontré Raymond Depardon il y a dix jours, à deux pas du théâtre des Champs-Elysées. L’homme, accompagné de Claudine Nougaret, sa femme et complice artistique depuis 25 ans, a pris pour nous le temps de se raconter. Et de revenir sur quelques-uns des grands reportages de son parcours professionnel.

La veille de la rencontre, l’Elysée venait de dévoiler la photo présidentielle de François Hollande… réalisée par le photographe du Garet.

« Il règne en ce moment à l’Elysée un bonheur formidable »

Vous avez fréquenté de près les hommes politiques, de Giscard, à qui vous avez consacré un film en 1974 (Une partie de campagne) à Hollande, Chirac ou Mitterrand. Qu’est-ce qui vous fascine chez eux ?

Quand Henri Cartier-Bresson photographiait ses amis peintres et sculpteurs, il était dans ce monde-là. Moi, au fond, je suis plus dans la politique d’aujourd’hui. J’ai commencé avec le général De Gaulle. Puis j’ai vu arriver tous les autres. Les hommes politiques, pour moi, ça fait partie de nos compagnons de voyage. Le politique, il est très présent dans notre vie d’artiste, aujourd’hui.

Quelle est encore la liberté de l’artiste, aujourd’hui, quand on vous invite à faire la photo officielle du président Hollande ?

Il y a des contraintes. Pour la photo, je n’ai pas choisi le jardin de l’Elysée. Ma liberté, c’est par contre le choix de l’emplacement. C’est trouver une place. C’est le choix de l’optique. Ma liberté est en somme aussi importante que le portrait de commande. C’est un exercice effectivement imposé. Mais vous amenez des choses à vous.

Lesquelles avez-vous amené, dans cette photo ?

J’amène les mains du Président. J’amène la nature. La surexposition, aussi. Une grande partie du vert. Et puis il se fait que, lui comme moi, on vient tous les deux de régions. On n’est pas des Parisiens natifs. Et j’aime cette proximité qu’il a avec les gens. C’est un président extrêmement sympathique. Il règne en ce moment à l’Elysée un bonheur absolument formidable, que je n’avais jamais vu. Ils sont là, au milieu des dorures de l’Elysée, dans un endroit au fond très ingrat. C’est lourd. Et pourtant, il est là, on voit qu’il ne va pas s’incruster. Il passe. C’est son bureau. Quand je suis passé pour le portrait, il m’a dit : « Vous connaissez, hein ? » Et au fond, quand il m’a dit ça, je me suis souvenu qu’avec les autres, et j’y suis passé avec Giscard, Mitterrand ou Sarkozy, c’était vraiment pas sous le même aspect. C’était avec huissiers, portes fermées, vous attendiez dans les salles d’attente. Il y avait un côté royal, même du temps de Mitterrand. Il n’y a plus ça. Ce n’est pas la même ambiance.

Votre documentaire sur Giscard a été censuré durant 28 ans. La France aurait-elle changé, dans son rapport aux artistes ?

Je pense que ça a changé, oui. Le président Hollande n’était pas sûr que j’accepte de le photographier. Pour moi, c’était un honneur de faire cette photo. Mais la France a changé en un mois. On ne se rendait pas compte à quel point il y avait une chape de plomb.

Trois arrêts sur image

Prague, 1969

« Je me souviens qu’on était rentré là-bas par l’Allemagne de l’Est, à l’époque. Contrairement aux journalistes qui rentraient par Vienne et qui se faisaient piquer tous leurs films. Par l’Allemagne de l’Est, pays frère de la Tchécoslovaquie, ça passait plus facilement. Bon, en cachant la pellicule, quand même. En février 1969, j’avais filmé les funérailles de Jan Palach, un des rares documents sur les événements. On était arrivé à Prague sous le prétexte de filmer Charles Aznavour, qui devait y donner un concert. Et on a filmé ces funérailles. C’était très impressionnant. Puis on est revenu à Prague en août 1969, un an tout juste après l’invasion russe de la ville. Toujours par l’Allemagne de l’Est. Je m’étais fait arrêter, mais personne n’avait détruit mes films. On ne s’occupait pas trop de ça. Quand je suis rentré, après deux jours de route, puis deux pour développer, on m’a dit : ça ne nous intéresse pas. J’ai retrouvé maintenant cette boîte, intacte. Dans d’autres boîtes, j’ai retrouvé la Guerre des Six jours, les territoires occupés. La famine au Biafra. L’Algérie. »

Tchad, 1974

Tchad, 1974

« Je pense au désert tous les jours. Avec l’idée d’y retourner. Surtout au Tchad. C’est aujourd’hui pour moi une île, un Eden, une retraite. J’y ai tourné plusieurs films, dont une fiction (La captive du désert). J’ai passé de longs moments à filmer, là-bas, la séquestration de l’archéologue Françoise Claustre. La première interview de Françoise Claustre, j’ai été à l’époque la montrer à la RTB. C’est là que j’ai lancé le film. Parce que je me suis dit que la télévision française allait me censurer. Et qu’il fallait que ça vienne par l’étranger, de sorte qu’ils auraient en France l’air un peu idiots de ne pas l’avoir passé. J’ai donc pris mon film, je suis arrivé à la télévision belge, je leur ai dit : “Voilà, il y a une Française qui est prise en otage au Tchad et les Français censurent. C’est quand même intéressant, c’est un être humain, oublié dans le désert.” Et ils m’ont dit : “Très bien, on va le passer.“ »

Nelson Mandela, 1993

Nelson Mandela, 1993

« Quand j’ai été à Johannesburg en 1993, je me suis dit qu’il y avait là un type formidable, Nelson Mandela. Alors je voulais me trouver un moyen de le filmer. Mais comment le filmer ? Je n’allais tout de même pas l’interviewer. Je sentais que c’était un personnage qui allait, par sa présence et par sa force, réussir quelque chose d’extraordinaire, que l’Algérie française n’aurait jamais réussi. Quelque chose à la fois comme le grand pardon, la réconciliation, la vérité, la justice. Alors, je l’ai filmé pendant une minute. Une minute de plein silence. Je l’avais déjà fait pour Jan Palach à Prague. J’avais filmé dix minutes de silence pour John Lennon au lendemain de son assassinat. La minute de silence, c’est un acte très photogénique. Et donc ici, tout à coup, le spectateur voit la beauté et la prestance de Mandela. »