« Nous devrons ouvrir le débat sur l’indexation »

BERNS,DOMINIQUE

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Samedi 19 mars 2011

Thomas Leysen, qui fut le « patron des patrons » durant la pire crise depuis les années 30, esquisse les pistes d’avenir pour l’économie belge.

entretien

Le 24 mars, Thomas Leysen quittera la présidence de la Fédération des entreprises de Belgique (FEB). Ce grand patron, qui a fait de l’ancienne Union minière un groupe international de technologie des matériaux, changera de métier : il deviendra banquier – dès novembre, il présidera le groupe de bancassurance KBC. Dans l’entretien qu’il nous a accordé, il tire le bilan de son mandat de « patron des patrons », marqué, cette année, par le refus, de la part de la FGTB et de la CGSLB, de ratifier l’accord interprofessionnel. Et il esquisse les défis que le monde économique belge doit relever.

En 2008, vous quittez la direction d’Umicore, pour assumer la présidence de la FEB. Umicore est un groupe qui marche bien. Et l’une des dernières entreprises multinationales belges. Du balcon, vous avez assisté au succès confirmé de « votre » entreprise… Sans regret ?

J’étais devenu CEO très jeune, à 39 ans. Après dix ans, il est bon pour une entreprise qu’il y ait du sang neuf. Je suis devenu président du groupe, mais ce n’est pas une fonction à temps plein. J’avais la possibilité d’accepter d’autres mandats. J’ai choisi la FEB. C’était lourd ; par moments, cela m’a pris la moitié de mon temps. Mais c’était une tâche particulièrement intéressante. J’en retire des satisfactions et des frustrations. Quand j’ai pris mon mandat, j’avais des priorités. Mais il y eut beaucoup d’imprévus. Personne – et certainement pas moi – n’avait prévu la crise financière sans précédent que nous avons connu, pas plus que la crise économique globale et la crise politique et communautaire dans ce pays. Mais des progrès ont été faits dans des domaines qui me tenaient à cœur, et je suis heureux d’avoir pu en être l’un des acteurs.

Par exemple ?

Le développement durable était certainement l’un des thèmes que j’avais mis parmi mes priorités. Trop souvent, nos entreprises voient l’écologie comme une contrainte ou un « problème », et trop peu comme une opportunité et une nécessité à intégrer dans leur stratégie. J’espère avoir pu convaincre qu’il fallait une attitude plus volontariste. Nous avons progressé aussi en matière d’efficacité énergétique. Nous avons fait la promotion de notre éco-industrie à l’étranger. Le défi sera de continuer à faire évoluer l’état d’esprit de nos chefs d’entreprise.

J’avais une deuxième priorité, dans le domaine social : débloquer le dossier de l’harmonisation des statuts « ouvrier » et « employé ». Beaucoup m’ont dit : « C’est une boîte de Pandore. » Mais j’étais convaincu que ce clivage traditionnel était complètement dépassé. Dans le projet d’accord interprofessionnel (AIP), nous avons réalisé, en la matière, une percée importante, alors que rien n’avait bougé en 30 ans. Nous n’avons pas tout réglé. Mais nous avons posé les pierres angulaires. Le rejet de l’AIP (NDLR : par la FGTB et la CGSLB) m’a déçu. Cela étant, le travail n’a pas été fait en vain ; il restera. Le gouvernement l’a entériné.

L’Europe estime que les négociations sociales centralisées, au niveau national, qui forment le cœur de notre système de concertation sociale, ne seraient plus adaptées au XXIe siècle…

Historiquement, cela correspond à un choix conscient des syndicats et du monde des entreprises. Et je pense que cela reste une façon valable de procéder dans pas mal de domaines. Pour le dernier AIP, les négociateurs, des deux côtés, ont fait un grand effort, ils ont surmonté certains tabous. Ce projet d’accord était, par beaucoup d’aspects, historique. Sa ratification par toutes les parties aurait été un moment fort. Le fait que certains négociateurs n’aient pas été suivis par leur arrière-ban me laisse un goût amer. Et cela met à mal la confiance des partenaires sociaux dans les possibilités d’encore négocier de cette façon. Reconstruire la confiance sera, notamment, la tâche de mon successeur.

L’indexation des salaires est également dans le collimateur européen. J’imagine que cela réjouit les patrons…

La Banque centrale européenne (BCE) lui reproche d’accélérer l’inflation. Je pense que l’indexation crée un manque de flexibilité par rapport à d’autres pays – même si, sur le long terme, les prix s’adaptent chez eux évidemment aussi au coût de la vie. Mais dans la crise, nous avons besoin d’un mécanisme d’adaptation plus souple. Et puis, ce système introduit une certaine perversité dans la perception des choses. On ne cesse de répéter que la marge salariale est presque nulle mais, en deux ans, les salaires augmenteront de plus de 4 %. C’est pourquoi je crois qu’il faut, comme le prévoyait le projet d’AIP, étudier les effets du système d’indexation. C’est le seul élément important de notre accord qui n’a pas été retenu (NDLR : par le gouvernement). Mais ce débat ne pourra pas rester toujours escamoté…

La FEB ne cesse de répéter que la fin de l’indexation automatique serait indispensable pour que l’économie belge reste compétitive. Mais les faits démentent cette vision. Le « dérapage » de notre compétitivité vis-à-vis de nos trois voisins est resté, en 15 ans, depuis l’introduction de la loi de sauvegarde de la compétitivité, très limité, de l’ordre de 4 %, comme on a pu le lire dans le dernier rapport annuel de la Banque nationale de Belgique. Et encore, cette détérioration est-elle exclusivement due à l’austérité salariale impitoyable que l’Allemagne a imposée à ses salariés…

Avant 1996, il y avait déjà un handicap de 7 ou 8 % ; et ce handicap s’est encore quelque peu aggravé. Il est exact que les deux dernières négociations ont accouché d’accords plus modérés que par le passé. On peut espérer qu’on a limité les dégâts. Cela étant, un écart qui continue à se creuser, même modérément, a un impact négatif sur les perspectives d’emplois. Il faut répéter qu’en Allemagne, syndicats et patronat ensemble ont fait le choix pour une politique favorisant la modération salariale et donc l’emploi. Cela s’est avéré un succès. Le débat, je le répète, est inéluctable, car les pressions de la BCE ne vont pas cesser et l’Europe aura de plus en plus de mal à accepter que la Belgique conserve un mécanisme qui accélère l’inflation.

La compétitivité n’est pas seulement fonction des coûts salariaux. Il y a un quart de siècle, une étude de la Commission européenne mettait en évidence la mauvaise spécialisation de l’industrie belge : trop peu spécialisée dans les produits à haute valeur ajoutée et à forte demande, trop peu présente sur les marchés en forte croissance. Dans le dernier rapport annuel de la BNB, le même reproche revient : mauvaise spécialisation, tant au niveau géographique (nos entreprises sont trop peu présentes sur les marchés les plus dynamiques) qu’au niveau des produits (elles exportent trop peu de produits à forte intensité de recherche). C’est un peu facile de s’en prendre uniquement aux salaires, non ?

Il est tout à fait exact que le type de produits et l’orientation géographique sont des facteurs importants de la compétitivité. Même si les coûts et, notamment, le coût salarial constituent un élément très, très important de l’équation. Nos entreprises ont, historiquement, accumulé un certain retard à saisir suffisamment tôt les opportunités dans les marchés émergents. Notre économie est encore très fort tournée vers les pays voisins. Mais on est en train de se réveiller. Pas mal d’entreprises ont déjà réussi ; d’autres vont le faire. On a peut-être eu trop peu de grandes entreprises qui ont montré la voie. Dans d’autres pays, les grandes multinationales ont tiré leurs sous-traitants vers ses nouveaux pays.

Mais nos banques sont française ou hollandaise, notre sidérurgie est indienne… Il n’y a presque plus de grands groupes belges !

Il aurait été souhaitable qu’un plus grand nombre de centres de décision reste en Belgique. Mais on ne réécrit pas l’histoire. Et il ne sert à rien de se lamenter. Je retiens les bonnes nouvelles : les entreprises qui ont résisté sont celles qui ont adopté une dimension internationale. Et on peut espérer que d’ici dix ou vingt ans, de nouveaux leaders mondiaux se développent en Belgique. Les choses étant ce qu’elles sont, il est important de rester attractif pour les multinationales dont tant d’emplois dépendent dans ce pays. En leur démontrant que la Belgique est une bonne base européenne non seulement pour leurs quartiers généraux mais aussi pour leurs activités industrielles. Et, de ce point de vue, la compétitivité, la stabilité des régimes fiscaux, le coût de l’énergie et celui de la main-d’œuvre sont des facteurs très, très importants. Et ce cadre permettra aussi aux entreprises nouvelles de croître au départ de notre pays.

bio express

1960

Naissance. Thomas Leysen étudiera le droit à la KU Leuven.

1983

Il dirige le groupe Transcor, dont il fait une société de trading international de pétrole et de charbon, active en Europe, aux Etats-Unis et en Asie.

1993

Il rejoint Union minière en tant que membre du comité de direction. Il dirigera successivement plusieurs divisions.

2000

Thomas Leysen devient administrateur délégué. Il va transformer l’ancienne Union minière, une société de matériaux non-ferreux, en Umicore, groupe international de technologies des matériaux.

2008

Il cède le poste de CEO et prend la présidence d’Umicore. Il devient président de la Fédération des entreprises de Belgique.

2011

Il accepte la présidence du conseil d’administration de KBC, qu’il occupera à partir de novembre.