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Vendredi 3 février 2012

Il nous attend dans son bureau de chef du groupe libéral (ADLE) au Parlement européen. Un peu bougon. Mais il suffira de quelques minutes pour qu’il s’embrase. Passionné, agité, drôle, indigné, volontariste, forcené, prédicateur, acharné. Guy Verhofstadt n’a pas changé : il est toujours habité. Aujourd’hui, c’est par l’Europe. Il a raté de justesse la présidence de la Commission européenne ? Qu’importe, il va embraser le Parlement, dont il se sert comme tête de pont pour faire advenir cette Europe fédérale – et ces euro-obligations dont il est persuadé qu’elles sont la seule solution pour sauver l’euro. Le Belge Guy Verhofstadt est aujourd’hui une conscience européenne, peut-être « la » conscience européenne. Avec le Vert allemand Daniel Cohn-Bendit, ils forment un duo d’emmerdeurs flamboyants qui secoue les lenteurs et les postures des dirigeants de l’Europe. Durant notre heure d’entretien, l’homme sera comme un bolide vrombissant. Qui n’a pas une minute à perdre pour médire ou s’épancher, car il a une course contre la montre à gagner : vous convaincre, vous citoyens – et, ce mercredi 8 février, vous, lecteurs du Soir –, d’être plus que jamais des Européens.

L’Europe perd du temps. Vous n’êtes pas dégoûté, désespéré ?

Ça dépend. Il y a des jours où on est fier de faire des avancées, d’autres où on est découragé. Des jours où on est indigné parce qu’on n’avance pas, et puis en pleine forme parce que ça avance. C’est une période très incertaine, instable. L’Europe n’a jamais été à une croisée des chemins aussi importante qu’aujourd’hui. Ou on devient les Nations unies d’Europe ou on devient les Etats-Unis d’Europe. C’est le moment de choisir. La crise est l’occasion de faire le saut en avant. Il faut « seulement » des leaders européens qui en ont le courage.

Qu’essayez-vous de faire en vous agitant comme un beau diable dans les cénacles européens, dont le Parlement ?

Pousser, et si nécessaire crier, pour que l’on fasse ce saut en avant. Sinon, on va échouer et perdre une occasion unique. La crise est un défi qui ouvre des opportunités qui ne se sont jamais présentées jusqu’ici. Voilà, on y est ! La crise économique ne nous laisse pas d’autre option que de faire une Europe fédérale avec tout ce que cela implique. Et moi, j’essaie d’utiliser des faits pour démontrer que la seule voie est de faire ce saut en avant.

Pourquoi une Europe fédérale est-elle la seule voie ?

Il n’est pas possible de conserver l’euro s’il n’y a pas d’union fiscale et économique. La crise actuelle, beaucoup plus qu’une crise de la dette ou financière, est une crise due au manque d’une autorité publique crédible et efficace pour gérer l’Union monétaire. Notre endettement est de 88 %, celui des Etats-Unis de 100 %, celui du Japon de 226 %. Même la Belgique n’a jamais atteint ce niveau – nous avons affiché au plus haut 137 % d’endettement. Or, le Japon a les taux d’intérêt les plus bas. Et le yen comme le dollar ne posent aucun problème, alors qu’aux Etats-Unis, la Californie est quasiment en faillite – elle pèse plus dans l’économie américaine que la Grèce dans l’économie européenne. Pourquoi ? Parce que personne ne doute de la capacité des Etats-Unis ou du Japon à prendre des décisions.

L’euro n’a-t-il pas montré ses limites ?

L’euro a été très important pour le développement économique des dix dernières années. Nous aurions sans lui connu plusieurs cas comme l’Islande, la Hongrie, etc. Mais aujourd’hui, nous sommes dans une crise politique due à une faute très grave commise dans la construction monétaire. On savait évidemment qu’il fallait l’accompagner d’une union politique et fiscale, mais il n’existait pas d’accord pour la réaliser. Il faut aujourd’hui faire ce saut politique, économique et fiscal.

Où en est-on ? L’Europe va mieux ou moins bien ?

Difficile à dire…

Vous n’êtes pas plus désespéré qu’il y a quelques mois ?

Non. Le dernier rapport de Standard & Poors dit la même chose que nous : 1) il faut l’austérité mais aussi la croissance ; 2) le seul problème majeur est de faire ce saut politique. C’est là le nœud. Avec des demi-mesures, on ne peut pas y arriver : il faut un transfert massif de compétences des Etats vers l’Europe. Partout, partout, partout, et aussi dans notre pays.

Les Etats ne sont pas très chauds…

Personne n’aime perdre du pouvoir.

Le temps est même plutôt à contester l’autorité centrale de la Commission. Ainsi Paul Magnette, qui ne veut pas d’une Commission qui impose des politiques qui ne lui plaisent pas…

Mais ces discussions sur les politiques à mener doivent avoir lieu au niveau européen, avec tous les Etats présents.

Magnette vous a énervé ?

Je lui ai dit personnellement ce que je pensais de son intervention quand je l’ai vu ce mardi au Palais : « Ce n’est pas très intelligent ce que tu as fait. » Qu’il critique les grands Etats plutôt, c’est là qu’est le problème, mais pas les institutions européennes qui essayent de réparer, de trouver des solutions.

La réalité, aujourd’hui, c’est qu’on a dépensé plus de 1.000 milliards d’euros pour régler cette crise. Et plusieurs centaines de milliards vont suivre encore. Tout ça à charge du contribuable ! Mais ce n’est pas comme cela qu’on va régler cette crise. Il faut une solution structurelle. Faire en sorte qu’il existe un marché obligataire ou des fonds pour mutualiser une partie de la dette. Et faire baisser les taux d’intérêt et permettre à l’Italie et à l’Espagne d’emprunter moins cher.

Quid entre austérité et croissance ?

Il faut l’austérité – car sans finances publiques saines, il n’y a pas de croissance économique à moyen terme – et la relance. Il n’y a aucune divergence sur cette question. Et pour avoir l’un et l’autre, je le répète, il faut des transferts additionnels de compétences des Etats vers les instances européennes. Et assurer le contrôle démocratiquement via le Parlement européen.

Et si tout cela ne se fait pas ?

On ne s’en sortira pas ! La stagnation va durer, les gros clivages entre Etats vont peser. Cela peut tuer l’Europe, car il y aura trop de différences entre les pays, et ce ne sera pas tenable.

Vous ne vous sentez pas un peu seul ?

Les résistances sont énormes, oui. Mais au Parlement européen, on prépare la prochaine bataille : nous devons créer le fonds qui mutualisera une partie de la dette. Les chefs d’Etat ou de gouvernement ne sont pas capables de le faire, à cause de la pression allemande. Dans le débat, ce mercredi, je l’ai dit : le contribuable allemand doit surtout avoir peur maintenant des petites mesures qui ne mènent à rien et qu’on prend sans cesse. Tandis que, si on crée un fonds, comme l’ont fait les USA à la fin du 18e siècle, on ira vers une baisse des taux d’intérêt généralisée. Et cela coûtera moins cher pour tous.

Le grand méchant, c’est donc l’Allemagne ? Comment la convaincre ?

En leur expliquant, en leur démontrant que tout le monde in fine payera moins, en expliquant les demi-mesures de Sarkozy et Merkel, qui nous coûteront quatre ou cinq fois plus que si on crée un marché obligataire solidaire et discipliné. Notre problème, ce sont les échéances électorales, en France en juin 2012, en Allemagne en 2013. Cela me fait peur, car on peut rester bloqué. Et ne pas être courageux.

Faut-il être au bord du gouffre pour prendre les décisions nécessaires et courageuses ?

Parfois.

Parfois ?

Presque toujours, vous avez raison.

Mais je suis optimiste. L’Allemagne ne peut pas se permettre de perdre l’euro. Elle finira par bouger. Une étude aux Pays- Bas a démontré qu’en cas de disparition de l’euro, la récession serait trois fois plus importante aux Pays-Bas que ce qu’on a connu après la crise de Lehman Brothers. La même chose vaudrait pour la Belgique, ce serait « fois 10 » pour l’Allemagne. Vous imaginez la récession ! Ce serait la fin de l’Union européenne, car on recommencerait à nationaliser la politique monétaire, en perdant le marché unique…

Malgré cela, vous êtes optimiste ?

Oui, parce qu’il n’y a pas d’alternative. Ils le savent aussi. Ce qui est important, c’est que la pression ne diminue pas. Ainsi (il sourit…), il vaudrait mieux que la BCE ne soit pas « laxiste » aujourd’hui, parce que si elle relâche sa politique et que cela va mieux, le sentiment d’urgence va disparaître. Or, c’est notre allié…

Verhofstadt au Parlement européen, c’est une Porsche dans un garage ?

Mais non, nous menons des batailles depuis le Parlement : on a pesé sur la supervision financière, sur le « Six Pack », on se bat sur la mutualisation des dettes. Je ne suis pas dans un garage : je suis dans un Parlement avec des collègues, et, comme chef de groupe, j’essaye d’utiliser nos outils de colégislateur pour faire avancer l’intégration européenne. Vous savez, on n’a jamais donné des compétences par amour, ou par générosité, au Parlement européen. Il faut les prendre !

Je ne veux pas donner aux lecteurs du Soir l’impression qu’une vraie démocratie européenne est en place. Il y a encore des pas à accomplir, notamment dans la création d’une véritable opinion publique européenne. Je me bats comme un lion pour cela.

Verhofstadt et Cohn-Bendit, les emmerdeurs magnifiques ?

Oui, nous sommes là tous les deux. Mais on essaye d’impliquer d’autres, via le groupe Spinelli. Monti aussi essaye de faire avancer cet agenda.

Et Van Rompuy, un allié ou un frein ?

Il doit essentiellement veiller à ce que le Conseil européen décide. Mais finalement, ce sera la pression de l’opinion publique qui forcera les choses. Les élections européennes de 2014 deviennent capitales. Je prédis que les forces pro-européennes vont les gagner.

Ouh la…

Les gens, pour la première fois se disent que l’Europe est nécessaire.

Pas quand ils écoutent Magnette…

Allez, je ne veux pas créer de polémiques. Sa sortie, ce n’était pas malin. La thèse selon laquelle moins d’Europe est la solution est battue en brèche. Tous les think-tanks européens le disent, S&P n’a jamais dit aussi clairement les choses, les Américains aussi m’interpellent : « Allez Guy, vous allez faire votre union fiscale et politique ! » Les retombées de la crise de l’euro se font ressentir partout dans le monde. Mais c’est classique, le politique a peur.

Sinon nous sommes hors jeu ?

Si rien ne change, plus aucun pays européen ne fera partie, à terme, du G8… Une étude de PWC prédit qu’en 2050, les USA pèseront 10 % du PIB mondial, l’Europe 10 % aussi, alors qu’à deux avec le Canada, ils représentent aujourd’hui 50 %, tandis que la Chine et l’Inde totaliseront 46 % en 2050 contre 18 % aujourd’hui. J’ai des doutes sur la précision de ces chiffres, mais je suis certain que ce sera la tendance si on ne fait rien.

Le monde est multipolaire. Il comprend des empires, c’est-à-dire des puissances économiques multilingues, multiculturelles. Comme la Chine, l’Inde et les USA. L’Europe doit faire un effort pour devenir cela, une Europe fédérale. Si la politique ne réussit pas à gérer une société multiculturelle, c’est qu’elle a échoué.

Les projets de Plan W, d’identité wallonne, sont dès lors stupides à vos yeux ?

Je ne dis pas cela. C’est bien que chaque localité, chaque région, prenne ses responsabilités. Ce que je combats, c’est le nationalisme qui veut être la base pour l’organisation de notre continent.