« Brel et les Flamands : un rapport amour-haine »
VANOVERBEKE,DIRK; CAUWE,LUCIE; COLJON,THIERRY
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Jeudi 9 octobre 2008
Nous avons sondé à ce sujet Jean-Marie Dedecker (LDD) et Bart De Wever (N-VA), champions de la cause nationaliste flamande. Ils se montrent critiques à l’égard du discours du chanteur, mais avouent une grande admiration pour son talent.
Jacques Brel semble immortel. Mercredi à Paris, objets personnels et manuscrits ont été vendus aux enchères. La vente a rapporté plus d’un million d’euros. Le manuscrit d’Amsterdam a atteint à lui seul la somme record de 90.000 euros.
P.39 & 40 brel et sa « brelgitude »
Brel aimait les Belges
Anniversaire Il y a trente ans, aujourd’hui, mourait Jacques Brel
Trente ans après, la fondation créée en 1981 par sa fille France ne l’a pas oublié. Pour l’occasion, les Editions Jacques Brel lancent une série de DVD accompagnés chaque fois d’une exposition thématique. Le premier numéro de cette opération souvenirs s’intitule « J’aime les Belges ». On ne peut pas accuser l’héritière de Brel d’opportunisme vu qu’elle a eu cette idée avant les élections de 2007.
« J’ai choisi la Belgique comme premier thème tellement c’était évident, nous a raconté France. Son imagerie est belge. Les personnages de ses chansons sont belges. Sa plume est belge. Le thème de l’écriture est aussi important et je compte bien l’aborder dans un prochain film. Mais quelle écriture ? La Belgique. Les thèmes pourront rebondir dans les autres films. Mon intention, avec cette série de DVD, est la transmission. Je vieillis, j’ai 55 ans, il est temps de faire passer des choses. Ma motivation consiste à me battre contre la réduction. Brel, ce n’est pas qu’un Belge qui fait des très beaux textes, de belles chansons, a du succès, a acheté un bateau et est allé vivre un grand amour aux Marquises. Je veux éviter ces raccourcis. J’ai voulu écarteler les choses en disant que derrière, il y avait une énorme souffrance. On pense connaître Brel. Mais on oublie l’autre chose dont j’ai été le témoin privilégié. Je connaissais ses silences et ce sont eux que j’ai voulu réintroduire dans le film. C’est faisable au cinéma, pas dans un livre. Et puis écrire quand on s’appelle Brel, c’est un peu con et d’autres le font mieux que moi. Un livre me forcerait à me mettre en avant. Je ne dis jamais jamais mais un livre, je ne le sens pas. Je l’ai trop vécu avec les livres qui sont l’avis des autres. Je n’ai pas envie… Moi, j’aime le Brel tel quel. »
Brel fut finalement le seul à tant chanter la Belgique sur les scènes du monde entier : « Il chantait la Belgique et pendant ce temps-là, la Belgique disait : “ Il est parti en France. Il n’est plus Belge, il est Français”. C’est une succession de malentendus. Et en France, on disait qu’il était Français. D’ailleurs, quand j’ai montré mon brouillon de film à Universal, en France, ils m’ont dit : “Il faut changer le titre parce que ça ne marchera jamais en France”. Je n’allais pas lui faire dire J’aime les Suisses. Je m’en fous que ce film ne se vende pas en France. Je ne le fais pas pour ça. »
Trente ans après, Brel suscite toujours autant d’intérêt, dans le monde entier. Chez nous, la situation politique anxiogène sur l’avenir de la Belgique fait sans doute qu’on se raccroche davantage à Brel, comme à un phare dans la tempête : « Lors de la séance publique de présentation du film, à Uccle, c’était hallucinant de voir les réactions du public. Les gens applaudissaient dans la salle. C’était très étrange comme atmosphère. C’était comme si on était à un meeting politique. »
On ne peut s’empêcher de se demander, bien sûr, ce que Brel penserait de la situation actuelle : « C’est difficile à dire, avoue France. Je n’aime pas faire parler les morts mais c’est vrai qu’on peut se poser la question. On n’en a jamais parlé entre nous et je n’ai pas assisté à l’accouchement de la chanson « Les F… ». Ça reste un mystère mais surtout une preuve de son attachement à la Belgique. A l’expo, on entend le sketch du docteur, avec l’accent bruxellois. Quand a-t-il enregistré ça ? En 1977, durant les sessions des Marquises. Il est au studio Barclay à Paris, il s’emmerde ou fait une pause et voilà qu’il fait deux choses avec l’accent bruxellois : Le docteur et Histoires françaises qui sont dans le film. C’est consternant. Idem avec « La quête » en bruxellois. Ça l’a hanté toute sa vie ».
PAGE 40 LA SUITE DE L’ENTRETIEN AVEC France brel ET DEUX TÉMOIGNAGES DE FLAMINGANTS CÉLÈBRES
La Brelgique d’hier et d’aujourd’hui
Musique « Jacques avait une énorme souffrance », nous dit France Brel
« Une relation amour-haine »
Jacques Brel est-il un chanteur flamand ? Et perçu comme tel auprès du public du Nord , après ses chansons critiques à l’égard des Flamandes et des flamingants ? Bart De Wever, président de la N-VA, et Jean-Marie Dedecker, chef de file de la liste éponyme et populiste qui monte dans les sondages, expliquent la teneur de cette relation sulfureuse. Ils ne lui ont pas pardonné ses attaques à l’égard des Flamands radicaux. Et s’en expliquent.
Bart De Wever
La langue n’est pas le seul facteur déterminant de la nationalité. Celui qui a perdu la connaissance de sa langue maternelle ne change pas pour autant de nationalité. Certains nationalistes révolutionnaires de l’histoire basque ou irlandaise ne parlaient pas l’euskara ou le gaélique. Que Brel ait chanté en français n’exclut donc pas qu’il soit flamand. D’ailleurs, il se définissait lui-même comme un chanteur flamand.
Mais comme tant de familles flamandes qui se sont installées à Bruxelles, la famille Brel s’est francisée et ces nouveaux Bruxellois sont devenus des Belges par excellence. On le constate encore aujourd’hui : ce qui reste comme sentiment national dans ce pays réside essentiellement à Bruxelles. Cette bruxellisation et cette francisation ont aussi aliéné les racines « west-flamandes » de Brel. Je suppose que cet éloignement a nourri sa relation d’amour-haine à l’égard de la Flandre et de la population flamande. Et a alimenté sa haine à l’égard du mouvement d’émancipation flamand qui, dans les années 60 et 70, s’opposait précisément à cette machine de francisation mise en place à Bruxelles.
Indépendamment de cela, je le considère comme un remarquable chanteur et j’adore en particulier des textes comme « Voir un ami pleurer » et « Le Plat Pays ».
Jean-Marie Dedecker
Jacques Brel aurait dû obtenir de son vivant le Nobel de Littérature et de Poésie, au même titre que Bob Dylan le mériterait. Ce Bruxellois, virtuose de la langue, est aussi un poète surdoué qui, en quelques mots et en quelques sons, pouvait comme par enchantement faire surgir une palette de couleurs, de sentiments et de questions fondamentales. Ce qui m’a chaque fois surpris, c’est qu’il le faisait avec les mots les plus simples et les plus universels.
Cela ne m’empêche pas d’avoir développé une profonde relation d’amour-haine avec l’artiste. Précisément parce qu’il se présentait comme Flamand, ce qu’il n’était pas du tout. Comme beaucoup de Belges francophones, il pouvait avec brio exhiber « sa » Flandre et « son » histoire, s’approprier la mer et la plage et jusqu’à ma propre ville d’Ostende, pour y découvrir son identité. Parce que l’identité bruxelloise était trop étroite pour un citoyen du monde comme Jacques Brel.
Il se sentait flamand parce qu’il trouvait cela exotique. De la même manière qu’il a choisi de faire des Marquises son tombeau. Il empruntait les sonorités exotiques flamandes qui manquaient à sa propre langue et les faisait rimer avec un gros « w » sur « warme wind, en woeste wind rond kathedralen », qu’il ne retrouvait que dans le vocabulaire flamand et le nom des villes flamandes. Mais le peuple qui a construit ces cathédrales lui était étranger. Comme tous les Bruxellois flamands francisés, il considérait avec condescendance chaque Flamand qui s’obstinait à refuser les bienfaits de la langue française. Mais il mettait à cette fin des lunettes sociales du XIXe siècle, qui aujourd’hui prendraient des colorations racistes.
Dans les années 70, il pouvait encore, dans une chanson, dire « Obliger nos enfants à aboyer en flamand ». Aujourd’hui, le Mrax l’assignerait en justice. Mais son génie était aussi celui d’un enfant de son époque et, pour cette raison, je lui pardonnerai cette malveillance.
à voir, à revoir, à lire, à entendre
De nombreux spectacles et rééditions accompagnent la célébration des trente ans. Voici la sélection de quelques témoignages originaux.
Les éditions Casterman rééditent sous couverture toilée l’album Brel de Gabrielle Vincent, la créatrice d’Ernest et Célestine (Duculot, 1989), soit 24 portraits du chanteur qu’elle admirait et une série de dessins illustrant la chanson « Les vieux » (Casterman, 56 p., 22 euros).
Une nouvelle biographie mais pas n’importe laquelle : dans Jacques Brel, l’éternel adolescent, grand format regorgeant d’illustrations (photos, documents), Serge Le Vaillant retrace en sept chapitres chronologiques le parcours de l’artiste. (Textuel, « Passion », 192 p., 49 euros).
Le trimestriel français Chorus Les Cahiers de la Chanson publie un spécial Brel n’oubliant pas la Belgique (www.chorus-chanson.fr).
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