« Craignez la poussière du diable »

DEFFET,ERIC

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Samedi 30 avril 2011

Santé Les victimes de l’amiante lancent un appel pressant à la Région wallonne

REPORTAGE

Ils l’appellent « le bonhomme de neige ». De son vrai nom Robert Matthys, un ancien de l’usine Coverit, à Harmignies, comme Vivian, Julien et les autres qui se passent et se repassent les photos des camarades de travail qui ont payé de leur vie des années de labeur dans cette usine maudite proche de Mons.

Les paillettes d’amiante y remplissaient l’atmosphère avant d’être intégrées au ciment et d’attaquer les voies respiratoires des ouvriers. Sur le vieux cliché, Robert Matthys est couvert d’une vilaine poussière blanche.

Le « bonhomme de neige » est mort à 44 ans.

Adossée aux cimenteries locales, Coverit a fourni du travail aux habitants du coin pendant des dizaines d’années, jusqu’à sa fermeture en 1987. On y fabriquait des ondulés, des ardoises, des produits moulés et des isolants. L’amiante n’inquiétait personne. « C’était un sujet tabou », affirme un ancien qui le manipulait déjà dans les années 50. « Surtout, les travailleurs étaient complètement ignorants du problème, précise Vivian qui a été engagé en 1977. Moi, on ne m’a jamais dit que c’était dangereux. On ne se doutait de rien : les maladies ne se manifestent que vingt ou trente ans après l’exposition à l’amiante. »

En 2004, un ancien délégué syndical de la CSC a fini par se poser des questions. Michel Verniers voyait mourir ses ex-collègues les uns après les autres.

La presse s’en est mêlée. Les politiques aussi : un « fonds amiante » a été créé en marge du Fonds des maladies professionnelles ; l’amiante, longtemps considéré comme isolant miracle, a été banni de tous les chantiers du pays. Et Michel Verniers est décédé à son tour.

Un hommage lui est rendu sur le monument « aux victimes de l’amiante et des maladies professionnelles » qui s’appuie sur le mur du cimetière d’Harmignies.

« Cette stèle existe depuis 5 ans et à notre connaissance, en Belgique, c’est la seule qui est consacrée aux victimes du travail », explique Vivian qui, vendredi, avec d’autres « damnés de l’amiante », anciens, malades ou veuves, est venu rendre hommage aux victimes d’un scandale sanitaire dont on mesure difficilement l’ampleur. « Nous avons dénombré 135 décès liés à l’amiante parmi ceux qui ont travaillé chez Coverit, poursuit-il. Mais ces poussières ont été utilisées et manipulées ailleurs, dans d’autres usines, sur beaucoup d’autres chantiers, sans mesures de sécurité particulières. Le bilan humain réel est difficile à préciser. »

Au fil des années et du combat mené pour obtenir une reconnaissance spécifique des maladies liées à l’amiante, des liens très étroits ont été tissés entre les victimes. La CSC Mons-La Louvière a pris leurs revendications à bras-le-corps. Et plus de 15 ans après, le combat se poursuit.

Les photos en noir et blanc ne sont jamais loin : « Regardez, Monsieur ! Lui, il est mort… Lui aussi, ça fait deux. Trois, quatre… ça va vite, pas vrai ? »

Vendredi, dans la petite salle communale d’Harmignies, plusieurs dizaines de personnes réfléchissaient encore au nouveau visage qu’il convient de donner à la lutte contre les effets mortels de la « poussière du diable » : « Il ne faut pas faire paniquer les gens, dit Vivian. Mais on n’en a pas fini avec l’amiante. C’est bien simple : il y en a partout. » Julien avance un chiffre : « Quand on connaît tous les produits qui en contiennent, l’amiante doit être présent dans 80 % des maisons. » Aucun des spécialistes autour de la table ne viendra contester ce constat. On a beau savoir que l’amiante inerte est sans danger, qu’il faut le manipuler ou manipuler des matériaux qui en contiennent pour prendre le risque d’être affecté, l’ampleur du problème fait froid dans le dos.

« Avec tous les gens que nous avons vu souffrir, il est impossible d’en rester là, dit Vivian, des sanglots dans la voix. Nous voulons ramener le débat au plus près du citoyen, au niveau des communes. La Région wallonne doit les aider à prévenir les risques quand des travaux sont menés par des privés. »

La législation wallonne de 2003 impose déjà des procédures et des traitements pour les bâtiments publics. « L’évaluation prochaine de ces dispositifs devrait permettre de les améliorer, dit le député wallon Ecolo Xavier Desgain. Quand un particulier ou une entreprise démonte une toiture et va déposer ses déchets dans un parc à conteneurs, dans de mauvaises conditions, le mal est déjà fait. Je suggère qu’on intègre un “inventaire amiante” dans la carte d’identité énergétique que tout propriétaire doit désormais réaliser avant de mettre son bien en vente. »

Deux des députés fédéraux à l’origine de la création du « fonds amiante » pensent qu’il faut aller plus loin. Pour Muriel Gerkens (Ecolo), « la responsabilité de l’Etat est engagée dans ce drame et il est temps de l’assumer jusqu’au bout : il faut aider les communes, par exemple en créant un autre fonds qui financerait l’élimination de l’amiante ».

Catherine Fonck (CDH) appuie l’idée mais ajoute : « A partir des communes, la Région wallonne doit imposer un inventaire “amiante” complet pour tous les domiciles privés. Si nous ne passons pas par là, nous serons encore dans l’incertitude totale durant des décennies. »

A Harmignies, on sait ce qu’il en coûte de ne pas prendre au sérieux l’amiante, cet « assassin silencieux ».

repères

L’amiante Aussi appelé « asbeste », le silicate de magnésium et de calcium a été intégré sous forme de fibres dans une grande quantité de matériaux servant à la construction, en raison de ses vertus isolantes. Son usage est désormais proscrit.

Les maladies Le temps de latence des maladies généralement attribuées à un contact fréquent avec l’amiante est très long, parfois plusieurs dizaines d’années. On parle ici des plaques pleurales, de l’asbestose et du mésothéliome. Le lien avec le cancer du poumon n’est pas facile à établir.

Les indemnisations De 2007 à 2010, le Fonds amiante a reconnu 578 victimes du mésothéliome et 481 victimes de l’asbestose. Le cancer du poumon et les plaques pleurales ne sont pas indemnisés.

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