« Dans 50 ans, il y aura toujours des journaux »

MUNSTER,JEAN-FRANCOIS

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Mardi 11 octobre 2011

Presse Paul Daenen dirige le plus gros journal belge

Entretien

Paul Daenen ? Ce nom ne vous dira sans doute rien. C’est pourtant le rédacteur en chef du plus grand journal du pays : Het Laatste Nieuws. Véritable phénomène en Flandre (285.000 exemplaires vendus chaque jour), ce titre a vu ses ventes progresser de 18,5 % en 20 ans alors que partout la presse écrite souffre. Cet homme discret mais dévoué corps et âme à son journal est l’un des vétérans du secteur puisqu’il occupe cette fonction depuis quinze ans. A 56 ans, il a annoncé récemment qu’il quitterait son poste dans un an afin de devenir l’éditeur du journal hollandais Algemeen Dagblad qui appartient, tout comme Het Laatste Nieuws, au Persgroep.

Vous êtes rédacteur en chef depuis quinze ans. C’est l’équivalent d’un siècle aujourd’hui dans le monde des médias

Oui. Les choses changent trop vite, je pense. La presse écrite doit se différencier des médias rapides comme internet en faisant preuve de stabilité, avec des équipes qui restent et qui construisent progressivement une vraie expertise. Pour bâtir un journal, il faut du temps. Or aujourd’hui, il n’y a plus beaucoup de patience dans le chef des éditeurs…

Vous êtes à la tête du premier journal du pays mais pratiquement personne ne vous connaît. Pour le grand public, le visage d’« Het Laatste Nieuws », c’est Luc Van der Kelen ou Jan Segers. Vous vous êtes réparti les rôles ?

Non. On fait des métiers différents. Luc Van der Kelen et Jan Segers sont des analystes politiques. C’est leur rôle de faire des éditoriaux… Moi, je suis un manager de rédaction. Je ne vais jamais aux réceptions, aux conférences de presse… Je dois être disponible pour ma rédaction, pas pour le monde extérieur.

Gérer une rédaction et représenter un journal vis-à-vis de l’extérieur, c’est trop ?

Il y a dix ans peut-être, on pouvait faire les deux en même temps. Mais aujourd’hui, ce n’est plus possible. Ce journal est devenu si grand qu’il est déjà difficile de le gérer seul. Je peux le faire car j’ai beaucoup d’expérience mais pour ma succession, ils devront être deux. Het Laatste Nieuws, c’est 180 journalistes, 400 free-lances, 22 éditions locales.

« Het Laatste Nieuws » ne semble pas souffrir de la crise de la presse. Comment expliquez-vous ce succès ?

Nous avons toujours cru dans le papier et nous n’avons jamais dit que l’avenir, c’était internet. Le papier a des qualités intrinsèques qu’on ne retrouve nulle part ailleurs dans les autres médias. Mes 180 journalistes se concentrent uniquement sur le papier et je ne veux pas dans cette rédaction d’individus qui ne croient pas en lui. Dans 50 ans, je suis persuadé qu’il y aura encore des journaux, mais ce seront uniquement des journaux bien faits. A force de se plaindre sans arrêt et dire que le papier n’a pas d’avenir, beaucoup d’éditeurs en arrivent à faire des mauvais journaux. Ils ne se rendent pas compte que leurs prophéties s’autoréalisent.

On ne peut pas nier que de plus en plus de gens ne s’informent plus que par internet…

Quand les automobiles sont arrivées, on a dit que ça allait tuer le vélo. Or on n’a jamais vendu autant de vélos qu’aujourd’hui. Pourquoi ? Parce que les vélos se sont adaptés. C’est la même chose pour les journaux. L’internet n’est pas une concurrence. Il faut s’adapter et parier sur les caractéristiques propres de ce média. Le secteur de la presse doit investir beaucoup plus dans l’information. Or, ces dernières années, je constate que les entreprises ont surtout mis beaucoup de moyens dans internet et peu dans le journal en lui-même. Il ne faut pas venir se plaindre ensuite que les journaux ne sont plus aussi bons qu’avant ! Cela n’est pas arrivé chez nous. Chaque année, on augmente le budget de la rédaction pour continuer à croître. On est constamment à la recherche de nouveaux journalistes talentueux, même si c’est de plus en plus difficile à trouver.

Dans un monde où tout va de plus en plus vite, le journal n’est-il pas trop lent ?

Il ne l’est pas tant que ça. Si un journal a une information que les autres n’ont pas, il est le plus rapide. La télé et la radio sont en théorie beaucoup plus rapides que la presse écrite pourtant 80 % des informations qu’elles diffusent proviennent des journaux. Ces deux médias sont donc plus lents que la presse.

A l’inverse de tous les autres journaux, vous maintenez une stricte séparation entre vos rédactions papier et internet (hln.be et 7sur7.be). Pourquoi ?

Parce que ce sont deux choses totalement différentes. Chaque média a son propre rythme, ses propres lois. Un journaliste papier n’est pas forcément un bon journaliste internet et vice-versa. Les qualités requises sont différentes. Je ne crois pas dans des journalistes qui travaillent à la fois pour le papier, pour internet, pour une télé locale…

Cela permet tout de même de créer des synergies intéressantes ?

Pourquoi faire ? Pour faire des économies. Cela ne m’intéresse pas de produire moins cher. Ce qui m’intéresse, c’est la qualité. Si la qualité est là, le journal se vendra. J’estime que les synergies entre le site internet et la rédaction ne doivent pas dépasser 5 à 10 %.

Beaucoup de journaux parient sur l’iPad. Et vous ?

Je n’y crois pas. Tout d’abord, combien de gens en Belgique ont un iPad ? Très peu. Je pense que ce ne sera jamais un produit de masse. Deuxièmement, ce n’est pas fait pour lire un journal. Quand je suis en vacances, je télécharge des journaux sur mon iPad. Mais après un quart d’heure, j’arrête tellement j’ai mal la tête. Rien ne remplacera le confort de lecture du papier. L’iPad, c’est génial pour une série de choses mais pas pour lire un journal dans sa totalité.

« Het Laatste Nieuws » a pourtant une application iPad ?

Oui, mais on le voit comme un service aux lecteurs et non une alternative. Si vous avez un abonnement au journal, vous recevez gratuitement l’abonnement iPad. C’est comme le reste. L’iPad ne tuera pas le journal mais trouvera une place à côté de lui, comme l’internet, comme la télévision. Tous ces médias vivront leur propre vie, les uns à côté des autres. Bien sûr, le papier doit s’adapter un peu. On rédige aujourd’hui des articles plus longs. On met l’accent sur l’analyse, la contextualisation parce qu’on ne trouve pas tout ça sur internet. Si on s’adapte de cette façon, il n’y aura aucun problème pour l’avenir.

Vous avez un point de vue assez isolé dans le monde de la presse…

(Rires) Ce n’est pas grave. Je suis très à l’aise. Que les autres continuent à croire ce qu’ils ont envie de croire afin que nous puissions continuer à grandir.

La presse écrite flamande perd beaucoup moins de lecteurs que la presse francophone. Comment expliquez-vous cette différence ?

Je pense que la presse flamande est plus proche de ce que les gens attendent. Les journaux francophones sont trop tournés vers eux-mêmes et pas assez à l’écoute des aspirations de leurs lecteurs. Ce n’est pas normal que la presse francophone perde plus de lecteurs que la presse flamande. Cela voudrait dire quoi : que les francophones sont idiots et lisent moins ? Je n’y crois pas.

On invoque souvent une différence culturelle ?

Les journaux francophones vendaient énormément il y a vingt ans et le contexte culturel était le même.