« Facebook ? Autant montrer ses organes ! »

DELVAUX,BEATRICE

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Mercredi 9 novembre 2011

Jacqueline Harpman est l’un des grands écrivains belges. Mais elle fut aussi tout autant psychanalyste. Elle nous dévoile ses deux facettes.

Thérèse Desqueyroux n’était pas du tout une femme mal mariée qui s’ennuyait. Mais une part de François Mauriac, son auteur, dont il a horreur, dont il veut se séparer et qu’il ne peut pas quitter : son homosexualité latente. Marcel Proust ? C’est l’enfant d’A la recherche du temps perdu, qui attend dans sa chambre que sa mère vienne lui donner un baiser, avec soudain l’ennemi, le père, qui trouve ces rites absurdes. Ce couple hétérosexuel, père et mère, fantasmé comme le lieu d’une activité sadique excite et épouvante Proust. « Dans le monde de Marcel Proust, un enfant éperdu est pour toujours sur le palier, attendant maman, et que quelque chose change dans le déroulement irrémédiable de la scène. C’est ainsi que nous sommes, cherchant à corriger les douleurs du passé dans notre avenir. Il faut que l’interprétation soit donnée, que cet enfant enragé et désespéré soit nommé, décrit et un jour intégré pour qu’il cesse de gouverner l’adulte. Ce que ne fera pas l’œuvre. »

C’est Jacqueline Harpman qui analyse ainsi deux de ses romans cultes, interprétant le premier chapitre d’A la recherche, de Proust comme s’il s’agissait d’une première séance chez un psy. Car cette grande écrivaine belge, aujourd’hui âge de 82 ans, a aussi été une psychanalyste. Un recueil d’écrits liant ses deux métiers vient de sortir. Harpman, pourtant, est catégorique : « J’ ai exercé ces deux métiers, ils n’ont aucune influence de l’un sur l’autre ». Qui plus est, elle différencie les deux apports : « Quand on écrit, on exprime ce que l’on sent. La psychanalyse demande, elle, l’interprétation et la réponse. Il ne suffit pas de dire. »

Vous expliquez que nous avons tous des aspects dont nous ne voulons pas. Et que l’écrivain a cette capacité via le verbe de projeter ces aspects de lui, via des personnages, qu’il projette sur le papier où il les détruit.

Oui, mais c’est une impression fausse et temporaire, qui peut avoir son charme. Mais on ne se débarrasse en fait d’aucun aspect de soi, jamais, on peut se dire provisoirement qu’ils ne sont plus là.

Vous dites aussi que le lecteur trouve une œuvre belle quand en la lisant, elle lui donne le sentiment de s’être nettoyé ?

Il peut s’y être retrouvé. Mais on ne se nettoie de rien. Cela ne marche jamais. Lire, comme écrire est un soulagement temporaire. Extrêmement agréable par ailleurs.

Quelles sont les parts de vous même que vous voulez rejeter en écrivant ?

Elles diffèrent selon les romans. Une mesquinerie, un côté envieux, ces vilains défauts dont les gens n’ont pas trop l’air de s’apercevoir mais qui sont là. Et que je n’aime pas.

Ecrivez-vous dans la souffrance ?

Non. Je n’ai jamais ressenti que du plaisir. Si mon inspiration était tarie, avant d’arriver au bout de la phrase, je refermais.

Vous décrivez l’écriture comme un jaillissement ?

J’ai toujours envie de dire en parlant de cette écriture qui vient de quelque chose qui se passe à l’extérieur de ma tête, en dehors de moi, me traverse pour aller sur le papier. Cet « écriveur » est la part de moi qui a besoin d’écrire ces choses et ne peut s’en passer.

Ce besoin est identique au besoin d’être psychanalyste ?

Non, c’est tout à fait différent. La psychanalyse c’est la curiosité qui y conduit. On veut voir ce qui se passe dans sa propre tête, dans celle des autres : pourquoi est-on comme on est, pense-t-on ce que l’on pense ? Cela m’intrigue très fort. Cette curiosité « de la tête des autres » date de mes 14 ans et est devenue plus construite au point d’être un métier. J’ai alors trouvé le côté aidant. Car la psychanalyse est un machin avec lequel on aide les gens.

Etes-vous curieuse de ce qu’on écrira de vous en analysant vos œuvres, à la manière de ce que vous faites « subir » à Proust ?

Ah oui, très curieuse. J’aimerais que des gens s’en donnent la peine. Mais quand je serai morte, je ne pourrai pas savoir ce qu’on écrit : cela m’embête (elle rit). Mais je ne pense pas que je cache des choses épouvantables, des abominations de mon caractère. Ce qui pourrait apparaître, ce sont cette envie, cette jalousie. Je les connais.

Vous dites qu’un écrivain devrait veiller à faire disparaître ce qu’il ne veut pas qu’on lise après sa mort ? Vous le faites ?

Oui, absolument. J’ai une armoire pleine de choses à brûler, qu’il serait une indélicatesse de publier. Comme je ne suis pas proche de la mort, je ne me hâte pas. Je souhaite notamment faire disparaître le premier roman que j’ai écrit et qui était… dégueulasse. Il faut vraiment que je pense à le dire à mon mari. Je lui fais confiance, il est tout à fait sérieux (elle rit à nouveau).

Dommage de ne pas laisser voir vos premiers écrits ?

Comme psy, je dis oui, ce serait intéressant, s’il ne s’agissait pas du mien. Je n’aimerais pas que mon image soit altérée par certaines choses. Ce premier roman, j’aurais dû le détruire à l’époque, mais vous savez comme on est. Mais soyez-en assurée : ce roman est très mauvais.

Vos personnages sont-ils vous-même, à la manière de Proust et Mauriac ?

Non, sauf une ou deux fois comme dans La Quarantaine, c’est vraiment moi.

Y a-t-il un explication psy à ce refus de vous mettre dans vos romans ?

Non. Je suis passionnément intéressée par moi mais je ne crois pas que cela en intéresse d’autres. Je suis une femme très banale, mariée, heureuse en ménage, avec deux filles et des petits enfants qui vont très bien. J’ai écrit pour projeter des choses que je n’avais pas en moi.

Vous lisez de tout, le « Da Vinci code », Harry Potter…

J’ai lu ces livres car j’adore ce genre d’histoire avec des magiciens, des fées. Mais le Dan Brown ne m’a pas convaincu, je me suis ennuyée. C’est de la fabrication, l’auteur n’est pas dedans. Au contraire de Proust qui est présent dans tout ce qu’il écrit. C’est passionnant.

Que pensez de facebook, twitter ?

Le plus de mal possible. C’est de l’exhibitionnisme, autant montrer ses organes génitaux ! Je suis tout à fait contre. S’ils sont contents, tant mieux pour eux. Mais je n’ai pas tendance à les soutenir. On n’a pas besoin de cela pour se socialiser. C’est aberrant en fait, c’est une paresse : les gens ne se donnent plus la peine de réfléchir, d’organiser leur pensée. J’ai pris, moi, beaucoup de temps pour organiser mes pensées.

Ce livre qui sort c’est une dernière livraison, un plaisir ?

C’est mon mari qui a tout rassemblé. C’est son livre. Je n’étais au courant de rien, je suis ravie, d’autant plus que je n’y aurais pas pensé. Je suis pleine de reconnaissance pour lui,.

Pourquoi l’a-t-il fait ?

Parce qu’il m’aime bien. C’est une raison tout à fait suffisante

Ecrivain et psychanalystePsychanalyste, Jacqueline Harpman (82 ans) est l’auteur de nombreux romans,

Ecrivain et

psychanalyste

Psychanalyste, Jacqueline Harpman (82 ans) est l’auteur de nombreux romans, parmi lesquels « La plage d’Ostende » (prix Médicis 1996), « La Dormition des amants », « Orlanda ». Depuis les années 80, elle mène de front ses activités d’écriture et de psychanalyse. Elle vit à Bruxelles avec son époux, l’architecte Pierre Puttemans.

Thérèse et FraNçois

« Mauriac s’acharne. A la fin de Thérèse Desqueyroux, il ne peut lui permettre de se construire une vie. Elle le hante car ces parts de nous dont nous prétendons nous débarrasser dans l’écriture d’un roman sont indestructibles comme le phénix, elles renaîtrons toujours, tout ce qu’on peut en faire c’est les intégrer harmonieusement, femme vivre notre masculinité psychiquement, homme jouir des qualités particulières de la féminité. (...) Je sais bien qu’il y a des femmes qui vieillissent très vite et très mal, mais Mauriac fait plus étrange: il afflige Thérèse Desqueyroux d’une calvitie prononcée chose vraiment très rare chez une femme. (...) Thérèse Desqueyroux, c’est bien lui. »