« Facebook, c’est d’abord une machine à remonter le temps »
JENNOTTE,ALAIN; DE MATTEIS, DAVID; STAGIAIRE; MAURISSE, MARIE
Page 16
Vendredi 29 octobre 2010
Lorsqu’elle portait encore des couettes, Charlotte était folle de Michael. Dans la cour de l’école, ils échangeaient des bisous sucrés. Vingt ans plus tard, elle a les cheveux lisses et un tailleur chic mais elle n’a rien oublié de son idylle scolaire. Par curiosité, elle tape alors son nom sur Facebook. « Je l’ai retrouvé et c’était très drôle, raconte-t-elle. Je ne cherchais pas à entamer une relation, nous avons échangé des messages et des photos. J’étais contente de savoir qu’il ne m’avait pas oubliée. En plus, il est devenu canon ! »
Avant internet, les flirts de jeunesse dormaient souvent cachés dans les lettres froissées et les carnets intimes. La blonde Camille ou l’éphèbe Stéphane n’étaient que des visages flous sur des photos jaunies, des souvenirs d’adolescence ou des bonnes blagues entre amis. Un premier amour gardait ses 15 ans, ses lunettes et ses jeans délavés. Mais la Toile dévoile désormais leur visage d’adulte.
Les réseaux sociaux comme Facebook ou Copains d’avant permettent à des générations de nostalgiques de retrouver leurs vieux coups de cœur. Pour reprendre contact avec l’ex-béguin, pas besoin de décrocher le téléphone, préparer un discours tremblant, redouter la moquerie. Quelques clics suffisent pour le dénicher, lui envoyer un message léger – « Quelle surprise de te retrouver ici, sympa » – et sur l’écran, l’émoi réapparaît.
« Chaque personne inscrite sur Facebook compte dans ses amis au moins un flirt de jeunesse, affirme Olivier Glassey, sociologue à l’Université de Lausanne et spécialiste des nouvelles technologies. On croit que ce site est ancré dans le présent. Ne nous trompons pas : c’est d’abord une machine à voyager dans le temps. Pour ses utilisateurs, il sert à recréer un tissu biographique, qui comprend forcément leurs coups de foudre du passé. »
Marc Arnaud a capté cette tendance bien avant les autres. En 2007, cet entrepreneur français crée Premierzamours.com/, réservé à la recherche des anciennes passions. Aujourd’hui, il compte plus de 5.000 inscrits dans les pays francophones, dont la majorité cherche « un grand amour perdu ». « Ce qui m’a surpris, c’est l’âge moyen des abonnés. Entre 25 et 30 ans. Je ne pensais pas qu’ils seraient si jeunes. A mon avis, c’est parce qu’ils sont à un âge où ils déménagent beaucoup, perdent de vue leurs relations et éprouvent le besoin de les retrouver. »
Une enquête du site de rencontres Meetic montre à quel point les internautes n’oublient pas leurs anciennes aventures. Réalisée en ligne sur 1.013 Français, elle conclut que 32 % sont toujours en contact avec un ou plusieurs ex.
Mais pourquoi renouer ? D’abord, parce que c’est plus simple que de séduire un inconnu. « C’est paradoxal, souligne Yvon Dallaire, psychologue québécois centré sur la question du couple. Nous sommes dans une société de la communication ; or, nous avons de plus en plus de mal à communiquer. Alors, par facilité, nous préférons nous tourner vers des contacts déjà établis. »
Chercher son premier amour serait-il un signe de dysfonctionnement social ? En tout cas, les spécialistes s’accordent à dire que sur le plan psychique, le phénomène n’est pas innocent. Pamela Cappello est psychologue en Suisse et auteur de l’ouvrage Chéri, sommes-nous compatibles ? Selon elle, les personnes qui se tournent vers leurs ex-relations ont « généralement un sentiment de frustration vis-à-vis de leur situation actuelle. Pour compenser leurs insatisfactions, elles sollicitent une période idéalisée de leur vie et veulent revivre une relation qui est uniquement fantasmée. » Ce n’est donc pas Julien que l’on recherche sur Facebook. Mais le sentiment qu’il nous donnait alors.
Malgré ce mauvais présage, les retrouvailles sont parfois dignes d’un roman. Valérie, 41 ans, vit aujourd’hui une vraie passion avec son premier amour. « Nous étions ensemble à l’âge de 9 ans. Puis j’ai quitté la ville et nos liens se sont rompus », confie-t-elle la voix tremblante. Trente ans après, cette mère de famille cherche son amour sur Facebook, puis le rencontre. « Quand je l’ai retrouvé, c’était comme une évidence. En fait, j’ai passé ma vie à l’attendre. Par contre, ce n’est plus le souvenir que j’aime, mais bien l’homme. »
Son bonheur est tel qu’elle le fait partager au monde. Sur une page du réseau social consacrée à la réunion des amours de jeunesse.
Un réseau social devenu une cible privilégiée pour les pirates informatiques
Si ces menaces sont loin d’avoir disparu, elles ne sont cependant plus, aujourd’hui, les seuls soucis qui se posent aux internautes. Car pour les pirates informatiques, les réseaux sociaux, Facebook en tête, sont devenus un nouveau terrain de sport. Et il est parfois bien plus simple pour eux de devenir des experts en ingénierie sociale pour extorquer des informations sensibles plutôt que de passer des nuits à pondre du code informatique sophistiqué qui donnera du fil à retordre aux antivirus.
Vol d’identité. Profiter de la nonchalance ou de la candeur d’internautes mal informés peut rapporter gros au pirate qui tente de forcer la porte d’un compte Facebook pour tenter de se faire passer pour un « ami » et extorquer sans trop de peine des informations confidentielles à d’autres membres d’un petit cercle, où l’on est loin de se douter que l’identité de l’un des leurs a été usurpée.
Le nombre de victimes de ces manipulations ne se compte plus. Au point que la « Computer crime unit » de la police fédérale ne cesse de lancer des mises en garde auprès des utilisateurs des réseaux sociaux pour tenter de les sensibiliser. Le vol d’identité a d’ailleurs débordé le cadre strict des relations privées et est devenu une méthode éprouvée d’espionnage industriel.
Blinder ses accès. Un brin de jugeote s’impose avant de choisir un mot de passe, compléter son profil ou dévoiler des informations trop personnelles à un inconnu en qui l’on pense pouvoir faire confiance.
Les risques liés à Facebook peuvent d’ailleurs dépasser très largement le cadre strict du réseau social. Ainsi, il peut être très imprudent de conserver dans son courrier électronique des mots de passe utilisés pour se connecter à son réseau social ou à d’autres sites web à accès protégé.
Qu’un pirate profite d’une faille dans le système et le voilà en mesure de collecter des informations précieuses qu’il pourra rapidement exploiter. Et dans un monde de plus en plus interconnecté, où les services via le web se multiplient, on finit par ne plus savoir où sont entreposées ses données personnelles et qui peut y avoir accès. Là aussi, la fuite en avant réserve un jour ou l’autre un réveil dramatique à bien des internautes.
Au boulot. Avant d’utiliser Facebook sur son lieu de travail, il vaut mieux s’assurer qu’un règlement d’ordre intérieur n’impose pas quelques limites aux surfeurs incontinents. En Wallonie, le Forem a été le premier à ouvrir le bal, il y a deux ans, en interdisant son utilisation à l’ensemble de son personnel. Chez Belgacom, notamment, Facebook est cadenassé. Les employés de l’opérateur qui peuvent justifier en avoir un usage professionnel peuvent néanmoins demander qu’on leur débloque l’accès. En revanche, le réseau social LinkedIn, considéré comme plus spécifiquement lié à la vie professionnelle, est libre d’accès. Et plus de 5.500 employés de Belgacom sur 17.000 y sont inscrits. Mais les risques de sécurité n’y sont pas nécessairement moindres que sur Facebook.
Blanche, 79 ans
par curiosité, poussée par un de mes petits-fils de 14 ans. A mon anniversaire, en juin, j’ai eu beaucoup de messages, j’ai trouvé ça agréable. J’y vais une à deux fois par semaine pour me distraire, voir ce qui se passe et me tenir au courant. Quelle différence avec mon adolescence ! J’aimerais apprendre beaucoup de choses avant de partir. Si je vis encore dix ans, il n’y aura peut-être plus qu’internet et il faut rester dans le coup. J’ai une soixantaine de contacts, des membres de ma famille, dont 11 de mes petits-enfants, et des clients du manège de ma fille et mon beau-fils. Certains étalent leur vie alors qu’ils n’ont rien d’intéressant à dire. Ou c’est du chinois. J’ai été institutrice : ils auraient besoin de leçon d’orthographe… Je trouve qu’il y a parfois des idioties et beaucoup de choses intimes exprimées. Et des vidéos drôles, comme celle de bébés avec un fou rire. J’espère aussi retrouver des amis que je n’ai pas vus depuis longtemps, malheureusement presque personne de ma génération n’a internet.
Elisabeth, 62 ans
technologies de l’information dès 1984 et suis sur Facebook depuis 3 ans. Au début, j’avais un pseudo mais dès que je suis partie à la retraite, j’ai mis mon vrai nom. Facebook représente vraiment le web 2.0, une convergence de tout en un, avec les vidéos, l’écrit et les photos. Le site a tendance à remplacer mon e-mail, les chats et mon blog. Mes centres d’intérêt sont les mêmes que dans la vie, principalement les nouvelles technologies, l’Oulipo et la Pataphysique. Personnellement, j’écris tout ce que j’ai envie de partager avec les autres, je relaie des vidéos et poste des photos. J’ai par exemple un album sur des couchers et levers de soleil qui a pas mal de succès. J’ai 360 amis, dont beaucoup ont mon âge, le plus vieux doit avoir dépassé les 70 ans. Pour m’y retrouver, je les classe dans des listes : ce sont principalement des ex-collègues, des membres de ma famille, des fans de littérature et d’art de manière générale. »
Monique, 58 ans
qui m’avait parlé de Facebook un jour. Elle m’a dit : “Comme ça on n’a pas l’air ridicule à côté des autres“. Aujourd’hui, grâce au site, j’ai d’autres contacts qu’à la maison. Si on a des amis, on peut les appeler oui, mais là on peut prendre des nouvelles sans les embêter. Je communique avec la famille italienne de mon mari, par exemple. Ça coûte moins cher et puis, vu que je ne les vois pas souvent, j’ai accès à leurs photos, à celles de leurs enfants… C’est aussi un peu de liberté le soir. Je participe à un jeu d’échange d’images en ligne. J’y rencontre de nouveaux amis, des Français notamment. On envisage même de se rencontrer bientôt. Ce n’est pas intéressant pour un boulot mais je l’utilise pour mon plaisir.
Facebook, c’est devenu un sujet de discussion, même à la maison parce que mon fils a aussi un compte. Au début, nous étions “amis“ mais plus maintenant, à sa demande. Je respecte ça, je préfère qu’il puisse gérer seul sa situation. »
Laure, 45 ans
«
c’est devenu un automatisme. Quand je vais voir mes mails, je me connecte ensuite sur Facebook. Ce n’est pas indispensable mais maintenant que j’y suis, ça me dérangerait de ne plus y être. Ça me permet de connaître les soirées de la semaine, de rester en contact avec des gens que je n’ai plus l’occasion de voir… Quand on s’inscrit sur certains groupes qui nous intéressent, on nous prévient de la tenue de certains événements aussi. Je n’ai plus beaucoup le temps et le réseau social me permet donc de me tenir au courant. Je ne l’utilise pas pour d’autres choses, comme le ”chat” ou toutes les autres applications disponibles. Il ne faut pas pour autant en abuser. C’est comme pour tout, il existe des dérives mais ça dépend comment on l’utilise. Personnellement, je filtre dès le départ. Je ne publie que les photos que j’ai envie de montrer et je n’accepte que mes amis, pas nécessairement tous mes collègues. Je suis commerciale, je travaille pour plusieurs agences dont une événementielle qui utilise Facebook comme outil de communication. Mais, sur le plan professionnel, ce n’est pas un atout pour autant. Je préfère toujours le contact par téléphone. »
Cindy, 33 ans
pour retrouver de vieux amis, du temps de l’école surtout. Mais aujourd’hui, c’est pour beaucoup de choses : jouer, regarder les photos de mes amis, leur profil… Je reconnais que c’est un peu du voyeurisme, je le fais par curiosité, mais je suis mère au foyer, j’ai quatre enfants et ça me permet donc de me changer les idées, de m’évader un peu. Honnêtement, je suis devenue accro, je ne saurais plus m’en passer. Je me connecte matin, midi et soir ! Quand on part en vacances, mon mari rigole parce que je prends l’ordinateur portable, à la recherche d’un réseau pour me connecter sur le site. Ma fille de 13 ans possède aussi un compte. Sur son profil, nous avons décidé de ne pas mentir sur son âge. Certains le font pour ne pas attirer les personnes mal intentionnées. Je surveille tout ce qu’elle reçoit et tout ce qu’elle accepte parce que Facebook reste un outil dangereux pour les ados. Au début, elle ajoutait des personnes connues, des célébrités comme amis et j’ai dû lui expliquer qu’on ne savait jamais qui se cachait réellement derrière. Je pense qu’elle comprend, qu’elle est prudente. Pour le moment, nous n’avons jamais eu de problèmes. »
Simon, 25 ans
uniquement pour les jeux. Je jouais très souvent mais plus du tout maintenant. Mon utilisation a totalement changé. Je l’utilise principalement pour le réseau social, rester en contact avec mes amis et me tenir au courant des événements auxquels je suis invité. Mon compte n’est pas sécurisé, tout le monde a donc accès à mes photos et mes statuts. Mais aujourd’hui j’ai terminé mes études, je suis à la recherche d’un emploi et je vais donc devoir limiter cet accès. Cela ne me dérangeait pas tant que j’étais étudiant mais c’est différent maintenant. Il faudra que je filtre les informations disponibles en fonction des personnes. J’ai par exemple déjà supprimé certaines photos. Pour protéger ma vie privée, tout simplement. Facebook peut s’avérer utile aussi : j’ai trouvé un appartement grâce mes contacts. Je sais aussi qu’il existe des groupes pour trouver un emploi mais je ne suis pas sûr que ce soit réellement efficace. D’autres réseaux sociaux sont plus spécialisés que Facebook dans ce domaine et je compte m’y inscrire aussi. A mon âge, ce serait dommage de se passer de ce réseau social. Mais il n’est pas indispensable non plus. »
Elise, 16 ans
et je l’utilise surtout pour les potins ! Pour savoir qui est en couple, qui devient célibataire, regarder les photos de mes amis… Dans ma classe, beaucoup de gens ont un compte mais pas tout le monde, parce qu’ils n’ont pas tous internet. Mais ils ne sont pas rejetés pour ça. Ce n’est pas une obligation, ça reste un choix. Si mes amies ne sont pas au courant de quelque chose publié sur Facebook la veille, ce n’est pas grave parce qu’on en parle entre nous.
J’accepte comme amis des gens de mon école que je connais de vue, à qui je n’ai jamais parlé. Mais je fais attention. Quand je me suis inscrite, maman m’a dit de me méfier de ceux que je ne connais pas. J’ai déjà refusé deux ou trois personnes parce qu’on n’avait pas d’amis en commun. C’est plus prudent. Et puis si vraiment elles me connaissent, elles me le demanderont à nouveau. Je fais attention à ce que je publie aussi, parce que j’ai des membres de ma famille comme amis. Mais à mon avis ils ne me surveillent pas. Je crois que je serai toujours inscrite plus tard, ça pourrait servir. Mais c’est trop tôt pour y penser. »
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