« Il faut anticiper les besoins »
JULY,BENOIT
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Samedi 4 octobre 2008
Dossier Bernadette Andrietti est directrice d’Intel en Europe
Nommée à la tête d’Intel en Europe, Bernadette Andrietti suit de près l’évolution du secteur des technologies.
entretien
Diplômée de l’Ecole supérieure d’ingénieurs en électronique et électrotechnique (France), Bernadette Andrietti a travaillé chez SGS Thomson avant de rejoindre Intel en 1989. Elle est désormais à la tête de l’entité européenne de ce groupe américain spécialisé dans les microprocesseurs, qui emploie plus de 80.000 personnes à l’échelle mondiale et qui affirme que « sa volonté constante de faire progresser l’informatique et les nouvelles technologies a peu à peu changé la face du monde ».
Quel regard portez-vous sur la crise financière actuelle, vous qui provenez d’un secteur qui a subi de plein fouet l’éclatement de la bulle internet ?
J’y vois une opportunité dans la mesure où cette crise, comme toutes les crises, permet aux entreprises de se distinguer de la concurrence en prenant les bonnes décisions aux bons moments. Je veux dire que les entreprises qui continueront à investir malgré ce contexte défavorable, pour augmenter leur productivité par exemple, en tireront rapidement les fruits quand la crise appartiendra au passé.
Comment voyez-vous, dans ce contexte, l’évolution du secteur ICT ?
Nous avons, en tant que société portée sur la technologie et l’innovation, la responsabilité de proposer aux utilisateurs des solutions adaptées à l’évolution de leurs besoins. Et c’est évidemment ce que nous faisons, en développant des microprocesseurs plus petits et plus économes en énergie qui permettent de produire des ordinateurs mieux adaptés aux exigences actuelles de mobilité, comme les netbooks par exemple (ordinateurs ultraportables, lire Le Soir du 2 octobre 2008 NDLR).
On parle beaucoup en Belgique de la pénurie de compétences, d’ingénieurs et d’informaticiens en particulier. Un phénomène qui touche la totalité des pays européens ?
Je constate effectivement que cette pénurie affecte toute l’Europe de l’Ouest – nettement moins les pays émergents d’Europe de l’Est, la Russie, l’Inde ou la Chine notamment. Ce phénomène me touche d’ailleurs personnellement puisque je ne suis pas parvenue à convaincre mes filles d’entreprendre des études d’ingénieur : elles ont préféré rejoindre des « business schools » ! Je pense que nous payons le prix d’une déconnexion progressive des jeunes avec la technologie, qui est assez paradoxale puisqu’ils en sont de grands utilisateurs, mais dont les racines sont très profondes et sont liées à la manière dont les sciences sont enseignées à l’école.
On a cru qu’« importer » des compétences de l’étranger pouvait être une solution. Votre avis ?
Nous l’avons fait, nous aussi, au moment où nous avons implanté des usines en Irlande. Mais pareille « solution » a ses limites car, fondamentalement, les gens préfèrent travailler près de chez eux. C’est donc plutôt aux entreprises à se déplacer et à aller capter les compétences où elles se trouvent. Nous avons par exemple lourdement investi en Russie, car la formation des étudiants en mathématique y est excellente.
Comment dès lors remédier à cette pénurie, ici en Europe ?
Les industriels ont un rôle à jouer en communiquant davantage sur ce qu’ils font – ils auraient d’ailleurs dû le faire bien plus tôt. Nous devons montrer en particulier que le monde des technologies n’est pas clos sur lui-même mais au contraire très ouvert sur le monde qui l’entoure. C’est en anticipant les tendances lourdes de la société que nous concevons nos produits, qu’ils répondent aux besoins des entreprises, des services publics, de l’enseignement ou du grand public, notamment.
Quand on s’appelle Intel, Google, Microsoft, c’est probablement plus facile d’être attractif ?
Sans aucun doute, car de tels noms font rêver. Mais nous devons aussi confirmer cette promesse, en investissant dans le développement de nos collaborateurs, en leur assurant la mobilité fonctionnelle et géographique qu’ils désirent. Nous avons aussi la chance, chez Intel, de bénéficier d’une culture d’entreprise très forte : le pourcentage de collaborateurs qui nous quittent est vraiment peu élevé. Travailler pour Intel est, je pense, une source de fierté.
« Ne pas décourager les femmes »
Une femme à la tête d’un géant informatique : le fait est assez rare que pour être épinglé. Votre réaction ?
Je le regrette bien évidemment, sans pour autant voir dans la trop faible représentation des femmes au sommet des entreprises en général et dans le secteur IT en particulier le fruit d’une discrimination volontaire. Deux raisons expliquent ce phénomène à mes yeux : le fait qu’il y ait moins de femmes que d’hommes qui choisissent de travailler dans ce domaine, ce qui réduit la base de promotion ; et le fait qu’en règle générale, la vie des entreprises ne facilite pas la vie des femmes, poussant un grand nombre de celles-ci à mettre leur carrière entre parenthèses ou à renoncer à leurs ambitions.
De nombreuses femmes sont convaincues qu’il faut imposer, ne serait-ce que temporairement, des quotas de présence féminine dans les instances dirigeantes des entreprises…
Je n’y suis pas favorable car cela risquerait de conduire à la promotion de femmes sur base d’autres critères que la compétence. Si je me suis personnellement épanouie chez Intel, c’est parce que dans cette entreprise, on est jugé sur ses résultats. Mais on y met aussi en œuvre une organisation du travail très flexible (télétravail, temps partiel, par exemple) qui ne pénalise pas les femmes – c’est d’ailleurs l’une des raisons qui m’ont poussée à la rejoindre. A défaut de promouvoir artificiellement la carrière des femmes, on gagnerait donc assurément beaucoup à ne pas les décourager.
Apparemment, les jeunes filles sont peu attirées par votre secteur. Pourquoi ?
Cela tient parfois à peu de chose. Le descriptif de fonction lors d’un recrutement peut, par exemple, éloigner les candidatures féminines car le libellé n’est pas adéquat et donne involontairement à penser que le job est dédié à un homme. Si la diversité ne se décrète pas, elle doit donc faire l’objet d’une attention constante afin que les femmes ne se détournent pas de ce secteur pour de mauvaises raisons. Renforcer l’attractivité vis-à-vis de la gent féminine serait d’ailleurs d’autant plus intéressant pour les entreprises que les femmes ont en règle générale une très bonne perception de l’évolution des tendances de la société, et donc du marché.