«Ils viennent d'Orient ainsi que les rois mages» Contre l'oubli des «poètes oubliés»: Paul Vanderborght, retour d'exil «J'ai horreur de tous les monuments aux morts»

GRODENT,MICHEL

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Mercredi 25 juillet 2001

«Ils viennent d'Orient ainsi que les rois mages» Contre l'oubli des «poètes oubliés»: Paul Vanderborght, retour d'exil MICHEL GRODENT

Notre littérature est pleine de poètes oubliés dont les recueils s'alignent tristounettement sur les rayons croulant d'ennui des bouquinistes. Il faut se faire une raison: nous vivons dans un petit pays qui, tôt ou tard, incline ses habitants à se saouler, suprême orgueil, aux alcools de l'autodérision. Si nous avons une dignité (seuls les dieux le savent), elle réside là: nos grands hommes nous font bâiller, nous ne les célébrons qu'avec le secret espoir qu'ils soient un jour bellement entartés par quelque fulgurant farceur. Cet art, que nous cultivons depuis le berceau, de ne pas (trop ou pas du tout) nous prendre au sérieux a bien des avantages, on en conviendra, mais aussi une foule d'inconvénients.

De ceux-ci, le moindre n'est pas la cruelle absence de mémoire. Sous prétexte qu'ils n'ont pas atteint les sommets du génie, faut-il laisser dormir dans nos parfaites bibliothèques ces écrivains qui n'ont peut-être pas parlé longtemps ni abondamment, mais dont la voix, en dépit des années, a gardé quelque charme discret, et dont les activités de passeur ou de messager méritent amplement d'être célébrées?

On songe ici à Paul Vanderborght qui revient cet été hanter notre quotidien assoupi, avec ses musiques de plage et ses notules de «poète insigne», ses hymnes d'accordéon et ses proses ensoriennes, ses rêves de «longs paquebots qui fument», ses frissons dignes «de grands enfants régis par les images» et ses «souvenirs bleuis par la cendre qui vole». Tout un rythme qui peut encore vous emporter, vous faire danser et vous faire rêver mieux que ne le pourrait sans doute quelque poésie plus cérébrale, credo du moment, diktat éphémère, reflet de nos mélancolies superfétatoires.

Né en 1899 à Frasnes-Lez-Gosselies, mort à Binche en 1971, Paul Vanderborght avait manifesté, dans les années vingt, un enthousiasme débordant et un esprit d'initiative qui peuvent encore servir de modèles aujourd'hui. Etudiant à l'ULB, ce passionné de poésie avait vingt-deux ans lorsqu'il créa au sein de l'Alma Mater une revue et un groupement littéraire et artistique pour lesquels Charles Plisnier forgea une enseigne expressive. Durant dix ans, «La Lanterne sourde» allait se dépenser en manifestations remarquables (conférences, expositions, concerts, banquets) et rassembler autour d'elle les écrivains belges (francophones et flamands), avant d'attirer d'illustres étrangers qui se nommaient, liste non exhaustive, Jules Romains, Darius Milhaud, Georges Duhamel, Blaise Cendrars, Henry de Montherlant, Paul Valéry, Maurice Martin du Gard et Miguel de Unamuno (évadé de l'île où il était déporté).

ans aucun doute, durant ces années-là, ce qui marqua le plus profondément la vie de Paul Vanderborght, ce fut sa participation à la mission des professeurs envoyée en Egypte par le gouvernement belge et dirigée par Henri Grégoire, brillant helléniste de l'ULB, aussi expert, ce qui est rare, en grec ancien qu'en grec moderne. Au Caire aussi soufflerait bientôt l'esprit rassembleur de «La Lanterne sourde». Avide de connaître et de faire connaître, Vanderborght multiplia les contacts, rendit visite au «prince des poètes» Ahmad Shawqî, alors en pleine gloire, fonda les Amitiés belgo-égyptiennes, organisa une exposition d'art belge, un banquet en l'honneur de la poésie arabe.

«Cette race d'exilés perpétuels qui ne font, en se déplaçant

dans le monde, que changer de nostalgie»

Avant son retour en Belgique en 1929, l'écrivain avait encore eu le temps d'animer un «Comité Rupert Brooke», du nom d'un jeune poète anglais disparu en 1915 et dont on a découvert récemment en traduction française les pénétrantes «Lettres d'Amérique», préfacées par Henry James (Payot). En furent membres des écrivains français, Cassou, Morand, Maurois, mais aussi grecs, comme Cavafy et Kazantzaki. Le Comité fit ériger à Skyros un monument en l'honneur de l'écrivain mort à la guerre d'un empoisonnement du sang: on peut encore le voir aujourd'hui, toujours plus kitsch à mesure que le temps passe.

Kitsch, on ne peut pas dire que le chant de Vanderborght le soit le moins du monde, même s'il arrive que son côté unanimiste puisse paraître un tantinet démodé. Préfaçant la nouvelle édition qu'il vient d'établir, André Doms fait preuve à l'endroit de sa poésie d'une équité remarquable. Il en désigne les moments de grâce et les faiblesses, tendance à la rengaine, imagerie quelque peu sollicitée. Mais toujours il réfléchit avec elle, jamais il ne pense contre elle. Vanderborght est effectivement dans l'histoire de nos lettres un cas intéressant que l'on ne saurait se contenter de placer sous la rubrique «animateur de talent».

A son nom sont d'abord associées les «Messageries d'Orient», imprimées à La Louvière en 1927 (pour le compte des Ecrivains réunis, 11, rue de l'Ancienne Comédie, Paris) et précédées d'un jugement sympathique de Robert de Traz, à l'époque grand spécialiste du «Dépaysement oriental» (titre de son journal de voyage publié l'année précédente). En fait de dépaysement, il s'agit bien, malgré le titre, de «désorientation». D'avoir trop fréquenté «les chemins qui s'en vont vers la mer», Vanderborght appartiendra désormais - c'est de Traz qui parle - «à cette race d'exilés perpétuels qui ne font, en se déplaçant dans le monde, que changer de nostalgie».

Rentré au pays, l'amoureux des voyages, le collectionneur d'images s'enterra en province. Et finit par renoncer à publier des vers, même s'il en écrivit toujours. Trop néoclassique pour participer aux avant-gardes, trop nostalgique pour être de son temps et s'y engager corps et âme, mais toujours fidèle à son rythme. Un rythme qu'il aurait voulu de jazz, mais dont la régularité prévaut sur l'instabilité. Vanderborght se savait membre de la famille nombreuse des poètes oubliés. Le poème qui clôt le recueil aujourd'hui livré à des lecteurs curieux est daté du 31 juin 1970: il évoque précisément ces étranges personnages qui «s'en vont avec les hirondelles». «Ils viennent d'Orient ainsi que les rois mages, dit Vanderborght, mais ils n'apportent pas les cadeaux de ces rois.»

Paul Vanderborght, «Poésie», avec une lecture par André Doms, L'Arbre à paroles, Maison de la poésie d'Amay, 208 pp., prix non indiqué.

«J'ai horreur de tous les monuments aux morts»

Jean-Paul Vanderborght, le fils de Paul, a pris l'heureuse initiative de léguer au Musée de la littérature (Bibliothèque royale) les archives de son père. Documentaliste attachée au Musée, Saskia Bursens s'est chargée avec beaucoup de soin d'en faire l'inventaire. Désormais les chercheurs pourront se référer à un ensemble qui intéresse l'histoire de la culture européenne dans ses relations internes et dans ses rapports avec l'étranger.

Le fonds contient bien sûr les documents relatifs aux activités de «La Lanterne sourde» en Belgique et en Egypte et à la création du Comité Rupert Brooke. Le 10 février 1930, Paul Vanderborght écrivait à Claudel pour solliciter son appui à ce comité auquel avaient déjà adhéré de nombreuses personnalités, comme André Gide, Paul Valéry et Georges Duhamel. Claudel ne prit pas la peine d'écrire une réponse en bonne et due forme. Il se contenta de quatre lignes griffonnées en marge de la lettre reçue: Mettez mon nom si vous voulez. Mais j'ai horreur de tous les monuments aux morts. Et celui-ci sera probablement aussi parfaitement hideux et ridicule que les autres.

On se doute que l'animateur de «La Lanterne sourde» entretint une abondante correspondance. Parmi les témoignages les plus attachants figure la lettre de Stefan Zweig du 3 octobre 1924. Elle est adressée à Monsieur Paul Vanderborght, directeur de «La Lanterne rouge» (sic!). Zweig avait écrit directement en français (ne nous formalisons pas pour deux ou trois fautes). Je ne veux pas jouer le rôle de réconciliateur entre l'Allemagne et la Belgique, écrivait le grand prosateur autrichien, je ne connais que l'idée européenne et démocratique. Il ajoutait qu'il ne parlerait de l'Autriche qu'en la comparant à la Belgique dans le sens que nous, les petites nations (nous avons) la mission européenne plus que les grandes, parce que nous sommes (...) les vrais carrefours comme Verhaeren disait.

Paul Vanderborght fut jusqu'à sa mort lié d'amitié avec Pierre Bourgeois, fondateur en 1931 du «Journal des Poètes». A Vanderborght, Bourgeois n'hésita nullement à appliquer le principe selon lequel «qui aime bien châtie bien». Il venait de recevoir les «Messageries d'Orient». Il porta sur elles un jugement sévère. Certes, l'honoré confrère reconnaissait que Vanderborght avait libéré (sa) vie créatrice de la formation littéraire , mais il ne lui reprochait pas moins de ne pas avoir réussi à purifier son âme: Ton matériel symbolique est banal, tes admirations panoramiques s'adaptent parfaitement à la publicité de l'agence Cook: tu n'as pas conquis tes paysages mais tu as cédé à leur pittoresque immédiat et facile. On peut ne pas être d'accord, mais comment ne pas louer la sincérité de la démarche? Une littérature a tout à perdre d'un relâchement de la conscience critique.

M.G.