« Je prévois, d’ici deux ans, l’éclatement de la zone euro »

BERNS,DOMINIQUE

Page 18

Jeudi 18 mars 2010

La pression sur la Grèce est montée d’un cran hier, alors que la chancelière allemande, Angela Merkel, a plaidé, devant le Parlement allemand, pour l’exclusion de la zone euro des pays qui enfreignent « de manière répétée » les critères budgétaires.

Lundi, les ministres des Finances de la zone euro s’étaient entendus sur les grandes lignes un plan d’aide éventuel à la Grèce. Mais, ce mercredi, Angela Merkel a réaffirmé que l’Allemagne n’avait pas l’intention de fournir une aide financière d’urgence à la Grèce, estimant qu’« il n’y a pas d’alternatives au plan d’austérité grec ».

Pour Berlin, la Grèce a péché, elle doit expier. Acceptée en 2001 au sein de la zone euro, elle a laissé se détériorer ses finances publiques et a maquillé ses comptes. Aujourd’hui, mise sous pression par les marchés financiers, elle n’a qu’un choix : une cure d’austérité, longue et dure. Telles sont, répète-t-on outre-Rhin, les règles du jeu dictées, de plein droit, par une Allemagne vertueuse.

Cette insistance sur l’orthodoxie budgétaire commence à faire grincer des dents. Lundi, dans le Financial Times, la ministre française de l’Économie, Christine Lagarde, a ouvertement critiqué la politique économique allemande. « Les pays qui enregistrent des surplus (extérieurs) pourraient en faire un peu plus. Il faut être deux pour danser le tango. Il ne peut pas seulement s’agir de faire respecter les critères budgétaires. »

L’économiste Jacques Sapir partage cette analyse. Mais il va plus loin et accuse l’Allemagne de mettre en danger la zone euro. Selon lui, on ne peut pas écarter l’hypothèse que l’Allemagne ait d’ores et déjà fait son deuil de la zone euro à 16 – ce que les dernières déclarations de Mme Merkel semblent indiquer. Mais il prévient : dans ce cas, « c’est la mort de la zone euro et, sans doute, de l’Europe ».

Les Grecs ont péché, ils doivent expier leurs fautes. C’est ce qu’exigent les grands États européens, Allemagne en tête. A juste titre ?

Ce qui est en cause, ce n’est pas les « fautes » grecques, c’est d’abord la politique monétaire de la zone euro, dans la mise en œuvre de laquelle l’Allemagne porte une responsabilité extrêmement importante.

Tout de même, la Grèce, qui a bénéficié de taux d’intérêt beaucoup plus faibles après son entrée dans l’euro, a laissé filer son déficit public ; elle a laissé exploser sa dette ; pire, elle a menti sur l’état réel de ses finances publiques…

La crise grecque n’est que superficiellement provoquée par le laxisme des gouvernements antérieurs. Les Grecs ont triché ? Ils ont fait ce qu’ont fait tous les pays : utiliser des moyens légaux pour camoufler leurs comptes.

Admettons. Mais il reste que l’Allemagne, entrée dans l’euro avec un mark surévalué, a rétabli sa compétitivité par une très stricte modération salariale : les Allemands ont travaillé plus sans être payés plus. Difficile de leur expliquer qu’ils doivent venir au secours de pays qui se sont comportés de manière irresponsable ou laxiste…

À travers la Banque centrale européenne (BCE), l’Allemagne a imposé une politique de réévaluation de l’euro qui a pénalisé doublement la Grèce : celle-ci a vu sa compétitivité se détériorer, notamment sur les marchés du Moyen-Orient, importants pour elle ; et ses revenus tirés de l’affrètement de la flotte maritime, qui se fait en dollar, se sont réduits. Les Grecs ne sont pas cette bande de truands et de ramasseurs d’olives tels qu’on les présente si souvent. La Grèce est un pays dont le niveau de productivité, qu’il s’agisse de la productivité horaire ou de la productivité par tête, est satisfaisant. Mais depuis 2001, ses recettes ont été dramatiquement érodées par la hausse de l’euro. En conséquence de quoi, les Grecs auraient de bonnes raisons de dénoncer la politique monétaire européenne.

L’euro a sensiblement baissé. Insuffisamment ?

Tout à fait. À 1,37 dollar, l’euro est encore beaucoup trop élevé. Il faudrait qu’il soit autour de 1,10 – 1,05 dollar.

Serait-il possible que l’Europe se soit trompée en adoptant la monnaie unique ? Ou en acceptant que la Grèce rejoigne la zone euro ?

Le problème, encore une fois n’est pas la Grèce, c’est la structure même de la zone euro. Il aurait fallu adopter une monnaie commune, et pas une monnaie unique. Dans ce schéma, l’euro aurait assuré la régulation des échanges entre la zone et le reste du monde. Mais, au sein de la zone euro, les monnaies nationales auraient été maintenues, avec des taux de change fixes, mais révisables, par rapport à la monnaie commune. C’est un système plus compliqué à mettre en œuvre, mais il offrirait aujourd’hui beaucoup plus de souplesse.

Parce que la Grèce pourrait dévaluer…

Oui. Et elle a dramatiquement besoin d’une dévaluation, c’est la seule solution !

Dévaluer, ce serait quitter la zone euro…

La Grèce doit sortir de l’euro.

Mais dans ce cas, l’Espagne, l’Italie, le Portugal… vont se retrouver en première ligne et risquent d’être attaqués à leur tour. Et on ne pourrait pas exclure une implosion de la zone euro…

Il y a un très grand risque, c’est très vrai. Nous payons aujourd’hui l’adoption du système le plus simple à mettre en place mais le plus rigide. Or, sur la quasi-totalité des indicateurs macroéconomiques – comptes nationaux, balance des paiements, taux d’épargne, investissement… –, on voit des divergences de plus en plus marquées entre les différents pays de la zone euro. Ces divergences étaient présentes avant la crise. Avec la crise, elles deviennent intolérables. Je crois que le cas de la Grèce sera réglé d’ici un an : elle sera probablement hors de l’euro. Et on parlera alors de la crise espagnole ou italienne ou irlandaise… Personnellement, je pense que nous verrons, dans deux ans, deux ans et demi, l’éclatement de la zone euro. Il faut dès à présent anticiper cet événement, de manière à pouvoir proposer quelque chose de crédible aux pays qui seront obligés de quitter l’euro. Et ce « quelque chose » pourrait être ce mécanisme de monnaie commune dont j’ai parlé.

Si plusieurs pays abandonnent l’euro et dévaluent leur monnaie, une bonne partie des efforts faits depuis dix ans par les Allemands pour retrouver leur compétitivité serait perdue…

Oui. Mais, pour l’instant, l’Allemagne soit ne veut pas voir le problème, soit estime qu’elle aura les moyens de contraindre les autres pays européens à ne pas adopter ce type de politique. J’ai très peur que les Allemands ne comprennent pas où est leur intérêt. Ou le comprennent beaucoup trop tard.

La solution n’est-elle pas de relancer la croissance européenne ? À ce sujet, de plus en plus d’économistes mettent en cause la stratégie économique allemande, qui, en comprimant de manière systématique la rémunération du travail afin de doper ses exportations et de dégager des surplus extérieurs, a pesé sur la demande intérieure allemande, mais aussi sur l’activité économique des partenaires européens de l’Allemagne – et contribué ainsi à affaiblir la croissance européenne, bien avant la crise économique et financière de 2008. La critique a été reprise officiellement par le gouvernement français, par la voix de la ministre de l’Économie, Christine Lagarde, dans un entretien, ce lundi, au « Financial Times ». Partagez-vous cette analyse ?

Elle est très vraie. C’est une autre raison de la crise. Et aujourd’hui, l’Allemagne enregistre un solde commercial déficitaire vis-à-vis de la Chine ; elle est dès lors obligée de se retourner sur les pays limitrophes. Fondamentalement, la « vertu » allemande n’a eu de sens que parce qu’il y avait une « prodigalité » de ses voisins. Telle est la trame du succès de l’Allemagne. Mais ce succès trouve aujourd’hui ses limites, quand l’Allemagne provoque des difficultés telles chez ses voisins qu’elle peut les inciter à renverser la table et à mettre fin à ce système pervers.

Cette stratégie économique allemande accentue la concurrence entre pays européens, également aux niveaux fiscal et salarial, n’est-ce pas ?

Absolument. Cette situation de concurrence a été, d’une certaine manière, voulue par l’Allemagne, parce qu’elle y trouvait son intérêt et qu’elle l’y trouve encore aujourd’hui. C’est pourquoi je crois qu’il n’y aura pas de relance de la croissance européenne et que nous allons entrer dans une période de déflation.

Ce serait catastrophique. Même pour l’Allemagne…

Mais elle pourra espérer s’en tirer mieux que d’autres. Par ailleurs, nous sommes aujourd’hui dans une situation de catastrophe, au sens technique du terme : il y a une telle inertie du processus que je ne pense pas qu’il soit réellement réversible, sauf via une action commune des pays du cœur initial de l’Europe : la France, l’Allemagne, les Pays-Bas, la Belgique… Mais il y a, je le crains, trop de divergences politiques entre eux…

Osons aller un pas plus loin. Jusqu’ici, on a fait l’hypothèse que l’Allemagne souhaitait préserver l’intégrité de la zone euro. Rappelons que son industrie a tiré profit de l’impossibilité pour les Etats membres les moins compétitifs de dévaluer. Mais, à entendre les dernières déclarations d’Angela Merkel, on peut se demander si l’Allemagne n’a pas fait son deuil de la zone euro à 16, se disant que la stabilité de la monnaie est prioritaire et ne peut être préservée que dans une union monétaire de taille réduite, tout en étant convaincue que son industrie est assez compétitive… Qu’en pensez-vous ?

C’est le sens de déclarations que l’on entend outre-Rhin depuis quelques jours. Mais on est allé trop loin. On a sanctifié la zone euro. Si elle se défait sur ses marges, on n’en restera pas là. Les Allemands vont devoir faire face aux conséquences de plus de quinze années de leur politique. Ils devront accepter des dévaluations massives dans plusieurs pays et ceci aura un effet cumulatif finissant par toucher même la France, qui est le premier des partenaires de l’Allemagne. Ou bien ils acceptent de mener une politique de relance. C’est bien le sens de l’appel que leur fait Mme Lagarde. Je crains cependant qu’il ne soit trop tard et dans ce cas, en un sens, on pourra dire que l’Allemagne aura tué la zone euro et, sans doute, l’Europe avec elle.

la zone euro

Composition

. La zone euro réunit les 16 pays de l’Union européenne ayant adopté l’euro comme monnaie nationale. Elle a été créée en 1999 par l’Allemagne, l’Autriche, la Belgique, l’Espagne, la Finlande, la France, l’Irlande, l’Italie, le Luxembourg, les Pays-Bas, le Portugal. S’y sont ajoutés la Grèce en 2001, la Slovénie en 2007, Chypre et Malte en 2008, la Slovaquie en 2009.

Critères budgétaires.

Le Pacte de stabilité impose que le déficit budgétaire soit inférieur à 3 % du PIB (Produit intérieur brut) ; et la dette publique, à 60 % du PIB – sauf circonstances exceptionnelles (comme la crise actuelle).

Jacques Sapir

Directeur d’études à l’Ecole des hautes études en Sciences sociales (Ehess, Paris) et professeur à l’Ecole économique de Moscou, il est un des spécialistes de la Russie. Ses travaux ont également porté sur les limites de la théorie de l’économie néoclassique (notamment Les trous noirs de la science économique, Albin Michel, 2000). En 2006, dans La fin de l’eurolibéralisme (Seuil), il dénonçait les non-sens économiques sur lesquels repose le discours européen dominant. En 2008, il a publié Le nouveau XXIe siècle (Seuil).