« L’école entretient les clichés »

RIZZA,ETTORE

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Vendredi 25 février 2011

Enseignement La députée Meerhaeghe à propos des inégalités hommes-femmes

Entretien

En France, à la fin des années 70, la douce et soumise Suzanne est appelée par un coup du sort à remplacer provisoirement son misogyne de mari à la tête de leur usine de parapluies. C’est le pitch du film Potiche de François Ozon, qui sera projeté et débattu samedi soir à 18 heures au cinéma Le Parc. Pour ce ciné-débat, la locale Écolo de Charleroi pourra compter sur l’expérience de sa députée wallonne Isabelle Meerhaeghe. Présidente du comité d’avis pour l’égalité des chances entre les femmes et les hommes au parlement de la Communauté française, elle a décortiqué sept études sur l’inégalité entre les genres dans l’enseignement (1).

Que disent ces études ?

Elles démontrent en gros que l’école, en apparence, ne fait pas de différence entre les filles et garçons. Mais en réalité, la discrimination s’est installée au sein même du système. On note ainsi une répartition très inégale des élèves selon leur sexe dans les différentes filières de formation et options. En technique de qualification, par exemple, on retrouve 27 filles contre 1.271 garçons dans la construction. À l’inverse, le service aux personnes compte 13.314 filles pour 4.470 garçons.

Le constat n’est pas neuf…

On ne fait jamais que confirmer des choses que l’on connaît, c’est vrai. Mais quand on a des chiffres en face de soi, c’est plus prégnant. Il faut se rendre compte que ce problème aura une influence sur l’avenir des personnes. Dans l’enseignement général, les filles sont majoritaires en éducation artistique, en latin, en histoire, en sciences sociales… et sont quasi absentes en éducation technique, en éducation physique, en sciences, en maths fortes. Ces études démontrent aussi que les élèves ont finalement une vision assez limitée de la diversité des métiers. Ils appréhendent eux-mêmes leurs études en termes de métiers de femmes et de métiers d’hommes. Ce qui pose d’ailleurs des problèmes pour les filles et garçons qui choisissent des filières atypiques. Or, la pratique enseignante contribue parfois à entretenir ces stéréotypes.

Par exemple ?

Les attitudes des enseignants sont inconsciemment différentes selon le sexe de l’enfant. Ainsi, les filles sont souvent interrogées pour rappeler la leçon précédente alors que les garçons, eux, sont majoritairement sollicités pour produire du savoir. De plus, ils sont plus souvent interrogés que les filles. C’est un élément tout à fait déterminant qui intervient dans la construction de l’estime et de la confiance en soi. Même chose dans les cours de récréation : les garçons occupent général l’espace central, tandis que les filles restent sur les côtés. La Communauté française a d’ailleurs édité une brochure pour sensibiliser les écoles à ce constat.

Comment lutter contre cela ?

Il faut une véritable prise de conscience de la part de l’ensemble de la société. L’école, forcément, a un rôle essentiel à jouer. Puisque les enseignants ne sont pas vraiment conscients de reproduire des stéréotypes, il faut renforcer leur formation sur la question du genre et attirer leur attention sur ces attitudes inconscientes. Il faut aussi travailler la dimension du genre dans les orientations scolaires, par exemple au sein des centres PMS.

Cela n’a jamais été fait ?

Un travail est en cours au niveau des manuels scolaires. On a tous appris à lire avec des images où maman porte un tablier de cuisine et papa bricole. Cela peut paraître anodin mais ce sont des éléments qui, juxtaposés, ne font que renforcer les stéréotypes. Aujourd’hui, 30 heures de la formation initiale des enseignants sont consacrées à toutes les formes de discrimination. Au départ, il s’agissait plutôt des discriminations culturelles. La question du genre y a été intégrée ; mais 30 h, ce n’est pas grand-chose. Il faut aussi renforcer la prise de conscience dans le cadre de la formation continue des enseignants, dont on connaît l’importance.

Allez-vous faire une proposition de décret en ce sens ?

J’y réfléchis.

Pensez-vous qu’un changement uniquement dans l’enseignement pourrait se propager dans la famille, où se forge une grande part des stéréotypes ?

Moi, j’y crois. On l’a déjà remarqué dans d’autres domaines, comme le tri des déchets : les enfants, qui y sont sensibilisés dans les écoles, le répercutent à la maison. Et puis, on travaille sur le long terme. Les enfants sont les adultes de demain. S’ils sont construits de façon totalement différente, ils éduqueront leurs propres enfants de manière différente.

(1) Une synthèse de ces études commandées et soutenues par la Communauté française est disponible sur www.faitsetgestes.cfwb.be/nouveau33.asp/

Changer l’image des métiers

Une autre piste de solution serait de changer l’image des métiers dits « d’hommes » ou « de femmes ».

Oui, il faudrait identifier les filières peu fréquentées par les filles et signaler que ces métiers ne sont pas réservés aux garçons, qu’il y a aussi un aspect social dans les métiers scientifiques et que ceux-ci peuvent permettre de concilier vie professionnelle et vie privée.

C’est un argument important pour les filles ?

Des élèves de secondaire ont été interrogés pour l’une des études. On leur a demandé de se projeter à l’âge de 30 ans. Quand ils expliquent comment ils se verraient, tous, filles comme garçons, parlent d’emploi, de famille, de maison, d’argent. Mais les filles vont majoritairement se déclarer plus intéressées par les métiers dans le secteur social. Elles justifient cette préférence par le souci de choisir un métier qu’elles considèrent conciliable avec les horaires des enfants. C’est la raison pour laquelle on trouve beaucoup de femmes dans l’enseignement. Les filles disent ne pas vouloir être mères au foyer. Dans les faits, on voit plus tard que, finalement, elles seront beaucoup plus nombreuses que les hommes à travailler à temps partiel, toujours pour cette même raison.

Mais est-ce l’image des métiers qu’il faut changer, ou celle que les jeunes filles ont d’elles-mêmes ?

Les deux. Les garçons qui choisissent une option scientifique vont se contenter de résultats moyens pour faire ce choix, tandis que les filles vont exiger d’elles-mêmes des résultats excellents. On en revient à la construction de l’estime de soi, qui commence dès l’enfance.