"L'ABDICATION": OU ALAIN DECAUX, SPECIALISTE DES GRANDS MYSTERES DU PASSE, REVISITE L'AFFAIRE D'EDWARD VIII ET DE WALLIS SIMPSON

GRODENT,MICHEL

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Mercredi 14 juin 1995

«L'abdication» : où Alain Decaux, spécialiste des grands mystères du passé, revisite l'«affaire» d'Edward VIII et de Wallis Simpson

Fût-on roi d'Angleterre, on ne badine pas avec l'amour

Préparez vos mouchoirs ! L'«affaire» qui a défrayé la chronique anglo-saxonne est encore plus poignante que vous ne pouviez l'imaginer.

Edward VIII succombant aux charmes de Wallis Simpson, deux fois divorcée : le roi qui renonce à son trône pour épouser l'élue de son coeur... Selon le tempérament, selon le parti, on s'était ému ou gaussé de l'anecdote, on l'avait enjolivée ou dénaturée, l'imagination lui avait tissé des prolongements inattendus : la séductrice aurait été une espionne au service du Führer, sa science de l'amour, acquise dans les maisons de prostitution, aurait complètement affolé le monarque. Etc.

Il apparaît aujourd'hui que la réalité était à la fois plus romantiquement belle (ils s'adoraient vraiment) et plus politiquement sale (Edward VIII gênait pas mal de monde). Pour s'en convaincre, il suffisait de faire un vrai travail d'historien. Spécialiste impénitent des dossiers secrets et des grands mystères du passé, Alain Decaux s'est acquitté de la besogne avec patience et compétence, mais il a dû attendre plus de dix ans avant de voir ses recherches publiées sous la forme d'un livre bourré de révélations et d'aperçus inédits. Comment devient-on historiographe de la couronne britannique après l'avoir été de Versailles et du Second Empire ?

La duchesse de Windsor a légué ses biens et ses archives à l'Institut Pasteur. C'était sa façon à elle d'honorer la France, la ville de Paris ayant prêté au couple un hôtel particulier près du bois de Boulogne. Il y a quelques années, la vente de ses bijoux s'est effectuée au profit de la recherche contre les grandes maladies (Edward était mort d'un cancer). En ce qui me concerne, j'ai été contacté par Me Suzanne Blum, exécuteur testamentaire du duc et de la duchesse. À l'époque, la duchesse pensait que le moment était venu de raconter l'histoire telle qu'elle s'était réellement déroulée et qu'un Français serait plus impartial qu'un Anglais pour s'en charger. Son choix s'était porté sur moi. Au début, j'ai été réticent. Et puis, à mesure que je prenais connaissance de la correspondance privée, j'ai éprouvé un bonheur fabuleux. Il y avait une telle sincérité dans ces lettres !

L'INTENTION DE SE SACRIFIER

Un roi fou d'amour, prêt à tout pour la femme de sa vie : aux yeux d'Alain Decaux, rien d'autre ne peut expliquer le déroulement d'un drame qui a passionné le monde entier.

Il faut comprendre que Wallis Simpson avait bel et bien l'intention de se sacrifier pour que le roi gardât son trône. Pour éviter l'accomplissement de l'irréparable, elle acceptait de sortir de sa vie, de partir pour la Chine. Mais rien n'y fit. Roi moderne dans un pays moderne, Edward avait choisi sa voie. Adversaire de l'hypocrisie, il préférait l'amour à la raison d'État. Son caractère ne disposait pas Wallis à vivre une telle aventure. À la recherche de l'équilibre depuis l'enfance, elle avait cru que son mariage avec Ernest Simpson, un homme riche, lui assurerait une vie stable, sans orages. Et le destin lui fit rencontrer le roi. De ses méandres psychologiques, c'est sa correspondance avec sa tante de Baltimore qui donne la plus juste idée.

La tragédie sentimentale se joue entre plusieurs acteurs, la presse recevant le rôle du choeur favorable aux amoureux ou acharné à leur perte.

Au début, la presse britannique, fidèle à son devoir de réserve, a respecté les consignes de silence. De nos jours, à en juger par de récentes affaires royales, je ne crois pas qu'on aurait pu obtenir d'elle une telle discipline. Mais, lorsque la liaison est devenue publique, la foire d'empoigne a commencé. L'«Evening Standard », de Lord Beaverbrook, a pris parti pour le roi, le «Times», de Geoffrey Dawson, représentant parfait de l'establishment, s'est prononcé contre. L'un ne cessait de croiser le fer avec le Premier ministre, Stanley Bald-win, l'autre le soutenait mordicus.

SE DÉBARRASSER D'UN ROI

Curieux personnage que ce Bald-win, tel que le dépeint Decaux ! Conservateur-né, fieffé opportuniste, il ne pouvait que se défier d'un monarque trop proche à son gré du peuple.

Le scandale a été pour Baldwin le prétexte rêvé pour se débarrasser d'un roi qu'il ne voulait pas, parce qu'il ne s'inscrivait pas assez dans la tradition. Pendant la guerre, Edward avait fait l'expérience de l'horreur des tranchées. La paix revenue, il s'était ému d'une crise économique qui touchait l'Angleterre davantage que la France ou la Belgique. Il pensait qu'il fallait absolument faire quelque chose pour les millions de chômeurs. Et cela suffisait à inquiéter un Premier ministre accroché aux privilèges de sa caste. L'obstination du roi, son refus de consommer un mariage morganatique qui aurait privé Wallis de la possibilité de devenir reine, allaient servir ses desseins politiques. Il avait en face de lui un monarque qui avait une majorité en sa faveur, mais qui, par souci de préserver la monarchie, voulait se mettre au-dessus des partis. Et il en profita.

MICHEL GRODENT

Alain Decaux, «L'Abdication», Perrin, 348 p., 782 F.