« L'extraordinaire ou rien ! »

BRADFER,FABIENNE

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Mercredi 15 février 2006

Cinéma Lambert Wilson est à l'affiche de « Gentille », de Sophie Fillières

Après « Palais royal », Lambert Wilson tourne avec Alain Resnais. L'acteur s'avoue en quête de grande exigence.

ENTRETIEN

PARIS

DE NOTRE ENVOYÉE SPÉCIALE

Lambert Wilson est un homme élégant, en apparence soucieux du plumage autant que du ramage. C'est un acteur, fils d'un acteur et metteur en scène (Georges Wilson). Il sait donc de quoi est fait ce métier.

Il aime le beau verbe et pratique l'autodérision, comme l'atteste encore sa présence dans Gentille, la comédie singulière de Sophie Fillières qui sort ce mercredi. Il est à l'aise sur les planches, dans l'art du chant, au cinéma. Il sait jouer les fêtards (Jet set), les méchants (Catwoman), les princes crétins (Palais royal !), aussi bien que les figures emblématiques (Hiver 54). Mais asseyez-le dans un fauteuil pour converser avec lui du métier, et le voici scrutant son moi profond et se demandant à haute voix : où vais-je, que veux-je, quelle est mon image ? Prince Arnaud - qui tourne en ce moment avec Alain Resnais - réclame l'extraordinaire.

On reparle beaucoup de « Palais royal ! ». A cause du succès et des Césars. Quel souvenir en gardez-vous ?

Valérie Lemercier est quelqu'un de vigilant et perfectionniste. Et j'adore ça ! Plus on est exigeant avec moi, plus je suis content. Cela me vient de mes études en Angleterre. J'y ai appris le professionnalisme anglosaxon. J'ai observé une exigence chez mon père, mais je le trouve parfois laxiste. Pour moi, la réussite d'un projet nécessite une attention au moindre détail. L'ambiance de bonne humeur sur un plateau prend parfois le pas sur la raison d'être là. Je trouve très dangereux quand la plaisanterie du moment devient plus importante que ce qu'on doit jouer.

On vous sent en attente !

Ce pourrait être une année de changement. J'ai envie d'exceptionnel. J'en ai marre des petites choses. Je ne suis pas mécontent de ce que j'ai fait, mais je sais que le cinéma peut être tellement extraordinaire. Je veux des metteurs en scène de grande exigence. J'ai atteint un âge où j'ai envie d'extraordinaire ou rien ! Ou de théâtre, car il y a là des textes à la mesure de nos ambitions.

Je n'ai jamais refusé des films avec aussi peu d'état d'âme que maintenant. Un film, c'est du temps, de l'argent, nos vies qui passent, l'espoir de beaucoup de gens. Plus on avance en âge, plus on revendique l'indispensable. J'ai toujours eu une détermination à toute épreuve. Je veux un rôle porteur ! Je suis connu, sur plusieurs fronts, médiatiquement très exposé. Mais économiquement, les producteurs sont très durs. Or, pour moi ne comptent que l'art et l'amour. Le geste créatif permet de traverser le chaos de la vie. Mais je suis trop impatient pour initier un projet de longue haleine. Alors que je le fais en musique.

Le ciné n'est pas à la hauteur ?

Catherine Deneuve, à qui on demandait ce qui lui déplaisait le plus en cinéma, a dit : L'éphémère . Il est très déstabilisant de se dire qu'on construit une personnalité et que deux mois après, c'est comme si on n'avait rien fait ! Il faut gérer cette faculté d'oubli du public, des professionnels, se remettre sans cesse en danger. Aujourd'hui, je sais que pour être vraiment bon, il faut considérer que le métier est sacré et le faire avec une dévotion totale.

En ce moment, je tourne avec Alain Resnais et c'est magnifique de voir que chaque plan est l'objet d'une réflexion très profonde. A chaque prise, on a l'impression de miser le tout pour le tout. J'adore, car on a la sensation d'essayer de créer une oeuvre d'art. La curiosité permanente de Resnais me rassure sur mes angoisses par rapport à la vieillesse.

Et votre carrière américaine ?

J'avais renoncé à ce rêve, puis il y eut Matrix qui me redonna l'envie. Je suis allé à Los Angeles pour trouver un manager, un agent, faire des castings. Résultat : une petite récolte de rôles de Français méchants dans des films à gros budget. Ce fut la première étape. Maintenant, je veux établir une topographie élective des cinéastes américains avec qui je voudrais tourner, pour susciter une rencontre autre que celle de l'essai dans un studio.

Quel rapport avez-vous avec votre image ?

Une grande indifférence, voire de l'écoeurement. Cela va par phase. En ce moment, j'ai un décalage total entre ma tronche et ce que je crois être. Je me sens plus jeune à l'intérieur. Et quand je me vois, je suis atterré.

Quel sentiment avez-vous trente ans après vos débuts ?

J'ai l'impression d'être à peine sorti des cours de théâtre en Angleterre, d'être toujours aussi inquiet. C'est préjudiciable. Il faut être conscient de sa valeur pour avancer vers le meilleur. J'essaie d'apprendre ça.

MAD Critique

de « Gentille »