« Moureaux cristallise les tensions »
MOUTON,OLIVIER
Mardi 5 juin 2012
Pourquoi Molenbeek est-elle montrée du doigt ?
Cette concentration d’enjeux était déjà réelle du temps du bourgmestre socialiste Edmond Machtens, lui qui fut bourgmestre… de 1939 à 1978. Sa succession fut difficile. Ensuite, l’arrivée de Philippe Moureaux en 1992 n’a rien arrangé. « La personnalité de Philippe Moureaux cristallise elle-même le débat, prolonge Pascal Delwit. Dans la politique, il y a les personnalités rondes et les carrées : lui, c’est un carré ! Soit vous êtes un de ses aficionados, soit vous êtes son opposant. Il a l’image d’un type dur, agressif, ce qu’il est d’ailleurs. En négociation, il est intraitable. Il suscite au fond une animosité presque personnelle. C’est certainement le cas avec Didier Reynders : ils se détestent, littéralement. Mais au sein de son parti aussi, il n’a pas que des amis. »
Cela dit, l’opposition à Moureaux est « plus rhétorique que politique », estime le politologue. Le maïeur socialiste, il est vrai, n’a jamais eu de majorité absolue : il a géré la commune pendant ses deux premiers mandats avec les libéraux, avant de constituer un Olivier puis de revenir à la coalition violette en 2006. « C’est essentiellement une question de perception. Il a l’image de quelqu’un qui a sous-estimé un certain nombre de problèmes de société, de petites délinquances, d’incivilités. Voire d’intégration même si je n’aime pas le mot, je préfère parler d’apprentissage de la citoyenneté. Ces problèmes se posent de façon générale en Région bruxelloise. À Anderlecht ou à Schaerbeek aussi, mais avec des bourgmestres aux profils différents. Philippe Moureaux, lui, a toujours été outrageusement à contre-courant de ceux qui l’attaquaient. »
Le caractère politiquement sensible des questions relatives à l’immigration et au débat sur la laïcité, l’interdiction du niqab, autant d’éléments qui ne font rien pour apaiser les choses. Sans oublier, bien sûr, la campagne électorale pour les communales d’octobre prochain. « La sortie de Didier Reynders est évidemment une attaque frontale contre le PS et ce qu’il incarne, dit Pascal Delwit. C’était une polémique à usage interne, aussi : ce n’est pas un hasard s’il s’est exprimé au moment même où Charles Michel, président du MR, était en voyage avec ses troupes au Maroc. »
De la politique « politicienne », donc. Sans nier pourtant que de « vrais débats de fond » doivent avoir lieu sur ces questions qui touchent toutes les grandes villes d’Europe, insiste le politologue. Effets de la crise économique et sociale, mixité culturelle, conflits religieux… : explosif.
le politologue
Professeur au département de sciences politiques de l’ULB, il suit de très près l’actualité belge depuis une vingtaine d’années. Auteur de nombreux ouvrages dont, récemment, « La vie politique en Belgique de 1830 à nos jours ».
5,9 km2
C’est la superficie de la commune. La Région bruxelloise et ses dix-neuf communes couvrent 161,4 km2.
91.733
Le nombre d’habitants début 2011, en croissance annuelle de 4% (2,7% à Bruxelles). Projection 2020 : 105.905 habitants.
39,52%
Le score de la liste du bourgmestre Philippe Moureaux en 2006, devant le MR avec 32,22% des voix.
« Une zone de désespérance inouïe »
En moins de trente ans, le tissu économique de la capitale a complètement basculé : le secteur tertiaire représente désormais 91 % de l’activité. « Le marché du travail est devenu de plus en plus éduqué, poursuit le sociologue, laissant de côté une population qui était venue avant tout pour travailler dans le secteur manufacturier. Sur les 700.000 emplois disponibles à Bruxelles, plus de la moitié sont occupés par des non-Bruxellois. Le problème est connu : il n’y a pas vraiment de problème de richesse à Bruxelles… mais elle profite à d’autres. Et cette tendance continue : le déclin industriel se poursuit, et la région n’a pas de projet économique alternatif. »
S’ajoute à cela la crise de l’enseignement : « 28 % des enfants quittent l’enseignement sans diplôme, c’est le double des chiffres de la Flandre et de la Wallonie, constate Eric Corijn. Nous avons l’un des enseignements les plus sélectifs d’Europe. À partir de 12 ou 13 ans, vous êtes prédisposé à avoir une place sur le marché du travail ou pas. Que ce soit à Molenbeek, à Cureghem, dans certains quartiers de Schaerbeek, vous avez des jeunes qui n’ont pas d’exemple d’insertion à la maison et pour lesquels l’enseignement ne joue pas son rôle permettant de surmonter ce handicap. »
Le résultat ? « Toutes les données concernant les mouvements sectaires, religieux, montrent qu’ils ont une influence certaine – pas majoritaire, mais réelle. Certains mouvements radicaux donnent du sens à ceux qui ont perdu le sens. Et il n’y a pas de discours alternatif – si ce n’est celui de dire qu’ils doivent respecter l’ordre public, se comporter selon les règles… Il est vrai qu’il est très difficile d’encore avoir un discours crédible face à la mort de perspectives. »
Le sociologue « comprend » que Philippe Moureaux, bourgmestre de Molenbeek, défende sa population. « C’est un social-démocrate qui mise sur une intégration de la population par une redistribution des richesses. Il entend mobiliser tous les moyens de l’Etat providence, quitte à ce que cela se fasse au moyen de subsides ou de contrats précaires. Mais Philippe Moureaux a aussi tendance à sous-estimer certains problèmes ou à ne pas vouloir des éléments de crise. »
En attendant, la communautarisation de la société « est une réalité ».
« Si la société ne donne plus d’ascenseur social, la seule alternative consiste à se faire aider par la famille élargie. Un monde parallèle se met en place. Il y a, dans ces quartiers, une économie, grise ou noire, dont on ne mesure pas l’importance. Les islamistes radicaux ont une certaine écoute, non pas parce qu’ils sont crédibles mais parce qu’ils symbolisent quelque chose de plus profond… C’est un cri d’alarme ! »
le sociologue
Ce sociologue de la VUB est professeur de géographie sociale et culturelle. Il étude le métissage de la société bruxelloise dans les quartiers, via les mariages mixtes notamment. Selon lui, Bruxelles n’est ni francophone ni flamande, mais plurielle.
15.353
C’était le revenu médian par déclaration, en euros, en 2009. La moyenne régionale était plus élevée : 17.296 euros.
27,0%
C’est le taux de chômage masculin (2011), contre une moyenne régionale de 19,7%. Chez les femmes, il grimpe à 31,4%.
6,5%
Ce sont les femmes bénéficiaires du Revenu d’intégration sociale (2010). Moyenne régionale : 3,4%.
« L’islam radical peut influencer des jeunes perdus »
La chercheuse, qui a longuement étudié les effets de la présence de plus en plus visible de l’islam à Bruxelles, insiste sur les différentes dimensions de cette concentration. « Si vous vous rendez là-bas le vendredi à l’heure de la prière, c’est le désordre absolu. Il y a des voitures partout. Des sunnites se sont récemment opposés à la construction d’une mosquée chiite, qui a finalement trouvé refuge à Uccle. Mais c’était sans doute en premier lieu pour des raisons pratiques, de parking, d’un espace public surchargé. » L’urbanisation chaotique, les ravages socio-économiques, tout cela met à mal la cohabitation.
Mais ce n’est pas tout. Oui, l’islam et ses fractures internes suscitent des tensions au sein même de la communauté. « Un imam me racontait qu’il a fait un jour un prêche dans lequel il disait que les enfants ne devaient pas traîner dans les rues. Le lendemain, il a retrouvé sa voiture abîmée dans la rue et ce n’était pas un hasard. Toutes les palettes de l’islam se retrouvent dans les mosquées : des mosquées de pères de famille, des jeunes réformateurs, des conservateurs… »
Au fil du temps, regrette Corinne Torrekens, on a laissé certains quartiers s’enfoncer dans une forme de « ghettoïsation ». « Nous n’avons pas suffisamment lutté contre la perdition de ces jeunes. On gère une concentration importante de problèmes qui nourrissent les radicalismes. »
Ainsi, Sharia4Belgium « occupe un terrain facile en jouant sur la carte médiatique, même si ce groupuscule ne représente pas grand-chose ». « Ils ne sont pas du tout représentatifs, ce sont les caricatures d’eux-mêmes, insiste-t-elle. Ces gens sont dangereux parce que contrairement à la grande mosquée du Cinquantenaire, qui est assez conservatrice mais reste dans le cadre de nos institutions, ils sont dans la confrontation radicale. Mais ce sont des voix qui peuvent avoir une certaine influence auprès de populations en perte de repères. »
Et ce, au grand dépit de la toute grande majorité des musulmans. « Le problème ? C’est que beaucoup de représentants de la communauté musulmane hésitent à s’exprimer dans le contexte actuel. Il y a un manque de leadership évident. » Le reflet, aussi, de cette spécificité de l’islam en vertu de laquelle il n’y a pas une seule Eglise, pas une seule voix qui s’exprime.
Corinne Torrekens travaille à une meilleure connaissance de l’islam, de ses nuances, de ses richesses. Il y a quelques mois, elle confiait ne plus parler à ses proches de son terrain d’étude tant les positions sont tranchées. Aujourd’hui, elle aspire à ce que les « caricatures » ne prennent plus toute la place. Et à ce que, sans naïveté, les expériences positives d’intégration inversent enfin la dynamique.
l’islamologue
Chercheuse au groupe d’études sur l’ethnicité, le racisme, les migrations et l’exclusion de l’Institut de sociologie de l’ULB, Corinne Torrekens est spécialiste de l’islam. Elle travaille sur sa présence de plus en plus visible dans les espaces publics.
20
C’est le nombre de mosquées à Molenbeek. Pour un total d’une septantaine dans toute la Région bruxelloise.
34.083
Le nombre de musulmans, selon la KUL. Chiffre contesté : selon l’INS : 9.706 personnes originaires d’un pays musulman.
35,2
35 ans et 3 mois : c’était l’âge moyen à Molenbeek au 1er janvier 2010. Moyenne régionale : 37 ans et 11 mois.
« La criminalité n’est plus contrôlée »
Els Enhus, criminologue à la VUB, est sceptique au moment de commenter ces chiffres. « Il faut distinguer l’idée, le sentiment d’insécurité et la sécurité objective, qui n’est pas objective non plus, entame-t-elle. Pour étudier la criminalité en Belgique, ce n’est pas une bonne idée de le faire via les chiffres policiers. Et ce qui est sûr, c’est que l’on a une très mauvaise perception de ces questions à Molenbeek et à Bruxelles en général. »
Pour trois raisons au moins, présentes dans cette commune. Tout d’abord, ces chiffres ne recensent que les délits pour lesquels il y a plainte devant la police. « Or, dans certains endroits, les gens ne portent plus plainte parce qu’ils n’ont plus confiance en l’autorité. Et par exemple, seuls 6% des personnes victimes d’agression sexuelle portent plainte : c’est très peu. Sans compter que ces statistiques ne recensent pas une série de délits soi-disant mineurs comme des agressions verbales, des incivilités… qui pèsent sur le sentiment d’insécurité. »
Ensuite, précise Els Enhus, il arrive de plus en plus souvent que les policiers eux-mêmes ne rédigent plus les rapports officiels. « Ils sont devenus très cyniques en certains endroits, et c’est le cas dans cette zone certainement. Parce que c’est un travail administratif harassant et que, la plupart du temps, cela ne débouche sur aucune condamnation, cela est classé sans suite. Je n’irais pas jusqu’à dire qu’il y a des zones de non-droit mais dans certains quartiers, cela dépend des patrouilles. »
Dernière raison, commente la criminologue : le rôle important joué par le bourgmestre. « C’est lui qui décide des actions menées. Les chiffres de certains délits dépendent de cela. Or, un bourgmestre n’a pas nécessairement intérêt à ce que les chiffres de la criminalité augmentent dans sa commune. Et à ce que je sais, dans cette zone, certains policiers regrettent qu’on ne leur permette pas d’être plus répressifs. » Bref, ce serait le flou le plus grand au sujet de cette insécurité, souci majeur de nos jours. Avec un climat délétère au sein même des forces de l’ordre.
« Nous ne pouvons disposer d’aucuns chiffres qui nous permettraient de mener une vraie étude, regrette Els Enhus. Il existait un autre outil qui permettait d’avoir une vue plus juste de la situation : le moniteur. Cette technique reposait sur des questions posées à un panel de citoyens au sujet des délits vécus dans l’année. On pouvait alors comparer avec les chiffres officiels. Mais en raison des mesures d’économie décidées au fédéral, il n’y a plus de moniteur depuis 2008/2009. »
la criminologue
Criminologue, Els Enhus enseigne à la VUB la criminologie, la victimologie, la politique policière et les méthodes statistiques en criminologie. Elle est très critique au sujet des outils mis en place en Belgique pour lutter efficacement contre l’insécurité.
7.528
Le nombre de délits enregistrés à Molenbeek au troisième trimestre 2011. En légère augmentation par rapport à 2010.
4.101
Le nombre de vols et extorsions en 2011, selon la police. En diminution par rapport aux années précédentes.
576
Le nombre d’infractions contre l’intégrité physique en 2011. Là encore, les chiffres sont en diminution.
« C’est l’échec du multiculturalisme »
Autrement dit, « l’Etat n’est plus à leurs yeux le Léviathan qui incarne la justice et maîtrise la violence ; ce serait désormais une sorte d’acteur qui remplit différentes missions de régulation, mais avec qui l’on peut négocier ». Une remise en cause dangereuse, estime ce penseur aux thèses très libérales.
A la source de cela, il y aurait « l’échec de certaines politiques publiques en matière d’éducation, de formation, d’emploi ou d’intégration ». « Et cela est vrai depuis plusieurs décennies, estime Corentin de Salle. Au-delà de cela, c’est l’échec d’un modèle théorique, celui de la société multiculturelle. »
Né dans le monde anglo-saxon, Canada en tête, ce modèle multiculturel, théorisé par Charles Taylor, « préconisait que l’on pourrait faire vivre les différentes communautés ensemble en les juxtaposant », rappelle le philosophe qui a étudié à Oxford. « C’est la porte ouverte aux accommodements raisonnables. C’est pour cela que les partisans de ce modèle sont, au fond, hostiles à l’intégration. L’erreur, c’est de croire qu’il n’y a pas de valeurs universelles. »
L’incarnation de ce modèle serait ces quartiers où se développe un modèle autonome, voire autarcique, comme la chaussée de Gand à Molenbeek. « Une logique de groupe s’oppose désormais à celle de la liberté individuelle. »
L’autre modèle, qui tend à prendre sa place, c’est la société « interculturelle ». « Cela peut paraître un jeu sémantique, précise le philosophe, mais la différence est importante. L’interculturel sous-entend qu’il y a des règles universelles qui valent pour tout le monde : la lutte contre le racisme, la tolérance, l’égalité entre les hommes et les femmes… Lors des assises de l’interculturalité, en 2010, certains ont quitté la table parce que ces valeurs universelles étaient remises en question insidieusement par le PS, le CDH et Ecolo. Mais il y a désormais une prise de conscience du fait que l’on a été trop loin. Même Philippe Moureaux disait en août 2011 qu’il pensait que des émeutes n’étaient pas exclues à Bruxelles. »
Molenbeek serait-elle plus que toute autre commune l’incarnation de cet « échec du multiculturalisme » dont il fait état ? « Disons qu’il y a là davantage de jeunes d’origine allochtone, mais c’est quelque chose de relativement généralisé. Oui, je crois que l’on peut parler d’un échec de la politique d’intégration. » N’est-ce pas là le discours d’un certain Didier Reynders ?
P. 2 & 3 notre dossier
le philosophe
Docteur en philosophie de l’ULB, Corentin de Salle a créé l’Atlantis Institute qui défend des thèses très libérales. Lui qui a étudié à Oxford scrute de près le fonctionnement des sociétés et des économies anglo-saxonnes.
56%
C’est le pourcentage de la population bruxelloise qui n’a plus de références belgo-belges. La mixité est une réalité.
41%
C’est le nombre de foyers où les gens sont multilingues dans leur intimité. La ville n’est plus francophone ou flamande.
80,1
80 ans et un mois : l’espérance de vie pour les femmes à Molenbeek, contre une moyenne régionale de 81 ans et 8 mois.

