« Nous baignions dans les acides »

MARECHAL,GISELE

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Mardi 26 juin 2012

Colfontaine Des anciens de Bell Telephone touchés par le cancer

Quel choc de voir notre usine dans cet état ! » Harry Weinkauf, 63 ans, Ermelinda Catena, 59 ans et Anna Cucuzzella, 56 ans, ont tous trois passé trente ans derrière ces murs désossés de l’ancienne usine de Bell Telephone à Colfontaine. Tous ont aussi un cancer. « Une opération du côlon, effectuée à temps m’a sans doute sauvé », explique Harry. Ermelinda elle, s’est aussi remise d’un lymphome pulmonaire. « Après biopsie d’un bout de mes poumons blancs, j’ai suivi de la chimiothérapie avec succès. » Anna, elle, vient de subir sa dernière séance de rayons. Avant, c’était la chimio, pour son cancer du sein…

Ces anciens de Bell Telephone – devenu Geminus, jusqu’à la fermeture du site de Colfontaine vers 2008 – voudraient savoir si leur maladie a un lien avec leur métier. « Seuls les médecins pourraient l’affirmer. Nous, nous constatons. Le fait que l’usine achetée pour la police boraine soit désormais démantelée après que des policiers y ont effectué des exercices, pose aussi question. Cette démolition, entamée au début de mai, nous craignons qu’elle ait été bricolée dans les premiers temps. La formation a posteriori du sous-traitant chargé de la démolition, nous semble suspecte. »

À ce stade de la démolition, une autre question tourmente les anciens de Bell Telephone : l’amiante. « Voyez dans le rapport de AIB Vinçotte, poursuit Harry. Les échantillons d’amiante, souvent classés C, sont définis comme possédant plus de 50 % d’asbeste volumétrique. Je pense que les joints du roofing étaient en amiante ! Or, l’introduction de AIB précise : il n’est pas exclu que des applications suspectes inaccessibles lors de notre inspection, puissent être mises à jour lors de travaux. Dans ce cas, le matériau doit être analysé pour, le cas échéant, être pris en considération dans le programme de gestion du risque » « J’ose espérer qu’aucune poussière d’amiante ne s’est échappée dans le voisinage au début d’une démolition à la hussarde », lance Harry. Lucien d’Antonio, bourgmestre de Colfontaine, a rencontré ce lundi des anciens de Bell. Il entend les inviter à la réunion de collège de police, début juillet.

L’amiante est un problème. Le passé professionnel des anciens de Bell en est un second. Ancien de Bell, Willy Ray a eu en janvier dernier, l’idée d’organiser des retrouvailles. « Remontant jusqu’à 1985, je dénombre à ce stade de mes recherches, 40 anciens d’entre nous qui ont contracté un cancer (du sein, des intestins en immense majorité). 38 sont décédés. »

Des inhalations nocives

huit heures par jour

Après avoir contacté Vivian Lescot, de la cellule Amiante, Willy Ray conclut que « L’amiante, volatil, pourrait être à écarter en tant que cause des maladies de mes collègues : il laisse des séquelles caractéristiques dans les poumons. Par contre, nous tous, de Bell à Geminus, avons été polyvalents dans la conception de postes de téléphone… Le nez collé aux cartes à circuit imprimé, nous avons soudé au plomb, à l’étain. En galvanostégie, nous baignions dans les acides chlorhydriques, sulfuriques, le cyanure, l’éthanol, le trichlore… Les éléments des postes, nous les peignions, nous utilisions des colles, des solvants : acétone, thinners… De petits ventilateurs empêchaient surtout les vapeurs de nous flouter la vue. L’aération de l’immense local de travail était artisanale. Bref : les vapeurs nocives, nous les avons inhalées 8 heures par jour pendant 30 ans ! »