« On a trop laissé faire les imams ! »

LAMENSCH,MICHELLE

Vendredi 8 juin 2012

Ecolo Zakia Khattabi remplace Jacky Morael à la présidence du groupe au Sénat

entretien

Jacky Morael cède la présidence du groupe Ecolo du Sénat à Zakia Khattabi. Ce changement à la mi-législature répond, dit-on au parti, à la volonté d’alternance homme/femme et Wallon/Bruxellois, déjà réalisée à la coprésidence, avec Emily Hoyos et Olivier Deleuze.

Zakia Khattabi, d’origine marocaine, accède à la fonction – pure coïncidence – alors que les questions de l’intégration et du radicalisme islamique refont surface avec la verbalisation musclée d’une jeune fille en niqab, à Jette, et les violences verbales du chef de Sharia4Belgium qui ont suivi.

Etiez-vous candidate à cette fonction ou bien le parti est-il venu vous chercher ?

J’étais candidate, la seule, à la succession de Jacky Morael pour les deux dernières années avant la réforme du Sénat. Une responsabilité symbolique, un beau défi. Je vais défendre avec pugnacité le projet de l’écologie politique.

Vous avez fréquenté un collège catholique avant d’étudier à l’ULB. Vous avez déclaré avoir transcendé vos origines sociales et appartenances culturelles…

Absolument. Je suis née ici. Je n’ai donc pas exactement la même culture que celle de mes parents. Je vis sereinement ma double appartenance culturelle. L’éducation traditionnelle des jeunes filles arabo-musulmanes était la même que celle de la bourgeoisie catholique : bien se tenir, etc. J’ai eu plus de difficulté avec mon appartenance sociale. Mon père était ouvrier et nous étions cinq enfants à la maison. Et tout le monde dans mon milieu scolaire trouvait normal d’aller toutes les semaines jouer au tennis…

Et puis, il y eut l’ULB…

Le libre examen fut une révélation : l’idée qu’on reste maître de son destin. Les choix posés peuvent être assumés en tant qu’individu. Rien n’est définitif, tout n’est que construction. On peut tout déconstruire et reconstruire à l’image de ce qu’on veut…

Etes-vous musulmane ?

Oui. Je ne me suis jamais sentie dans une contradiction telle qui m’aurait fait désirer ne plus appartenir à cette communauté.

Que pensez-vous du port du niqab, le voile intégral ?

Avec tout le respect que je peux avoir pour la foi, le niqab est incompréhensible, pour moi, et très violent. Quand je croise une femme en niqab, avec ses enfants, je me dis : « Avant de sortir, elle s’est mise devant un miroir et, en âme et conscience, elle s’est rendue invisible. » Et ça me fait mal au cœur pour les enfants. Quel message doivent-ils y voir ?

Il y a eu cette interpellation musclée, à Jette. Fallait-il interdire le niqab en public ?

Ça m’arrange, mais je ne suis pas convaincue qu’une loi d’interdiction soit opportune. Il existait un règlement interdisant de sortir masqué en rue…

Y a-t-il une montée de l’extrémisme musulman, en Belgique ?

Je ne le vis pas au quotidien mais on ne peut le nier. Cela reste une réalité minoritaire. Je porte sur Sharia4Belgium le même regard que sur le Vlaams Belang et l’extrême droite : discours fascisants qui font plus de mal aux communautés dont ils se disent les défenseurs. Mais interdit-on le Belang, les Loups Gris turcs ? Je comprends notre volonté de nous protéger des discours extrémistes. En tant que politique, je me demande : où avons-nous failli ?

Et la réponse…

Dans les années 90, il y eut ces émeutes à Forest. Les politiques ont dit aux imams : « Occupez-vous de vos jeunes… » Quelle erreur ! Vingt ans après, ces jeunes ont grandi et la seule identité qu’on leur a assignée est leur appartenance religieuse ! Le boomerang revient… On aurait dû les rendre citoyens en leur disant : « Ce sont vos quartiers, vous en êtes responsables. Développez vos projets. »

Votre conception de l’écologie ?

Je ne suis pas environnementaliste. Au cœur de mes préoccupations, il y a la responsabilité et la solidarité, qui passe aussi par les aspects environnementaux. Quand j’appréhende un dossier, j’analyse son impact sur mon voisin et sur les générations futures. Le gouvernement, lui, mène une politique à court terme.

Exemple…

L’élargissement de la transaction pénale : payer une amende pour éviter une peine. Voilà une mesure qui apporte un résultat immédiat, mais on ne s’interroge pas quant à son impact sur l’ensemble de notre système pénal qui devient une justice à l’américaine. Une approche écologiste apporte des réponses structurelles plutôt que ponctuelles. Dans les années 90, je n’aurais pas renvoyé les jeunes vers les imams…

Et l’environnement ?

Aujourd’hui, les pays les plus victimes du dérèglement climatique sont ceux du Sud, les plus pauvres aussi. Quand je retourne en vacances au Maroc, je vois l’impact de mes choix de vie ici…

repères

Le collège catholique et l’ULB

Zakia Khattabi est née à Saint-Josse-ten-Noode, de parents marocains, le 15 janvier 1976. La famille, de tradition ouvrière, compte cinq enfants.

Après des études dans un collège catholique réputé, elle décroche un diplôme d’assistante sociale et ensuite une licence en travail social, à l’ULB.

Elle est employée au Service public de programmation (SPP) Politique scientifique fédérale.

Depuis 2009, Zakia Khattabi est députée régionale bruxelloise, membre du parlement de la Communauté française et sénatrice de Communauté.

Elle est également responsable de la locale Ecolo d’Ixelles.