« On est vite taxé de mauvais Flamand ! »

COPPI,DAVID; BOURTON,WILLIAM

Page 20

Samedi 6 octobre 2007

Le visiteur du Soir Paul Goossens

L’ancien rédac chef du « Morgen », figure progressiste en Flandre, croit aux « vertus de la provocation », et s’affiche contre la Flandre qui monte, séparatiste.

Significatif, quand Paul Goossens précise que signer comme il l’a fait, avec une série de personnalités de tous bords, la pétition « Red de solidariteit – Sauvons la solidarité », un appel au maintien des liens Nord/Sud en Belgique, est peut-être une démarche aisée du côté francophone mais beaucoup moins en Flandre… Et avoue, dans la foulée, qu’il a « réfléchi un moment » avant d’accepter notre invitation à venir s’exprimer devant la rédaction du Soir ! « Vous savez, on est vite taxé de mauvais Flamand ! »

Alors ? L’ancien rédacteur en chef du quotidien De Morgen a voulu rester lui-même : « Je crois toujours aux vertus de la provocation, pour stimuler le débat, et c’est ce que je fais. On va me critiquer ? Ça ne se fait pas de prendre ses distances en ce moment avec une certaine Flandre ? Je constate, en tout cas, qu’il y a peu de gens qui le font dans les partis, qui osent dire qu’ils ne sont pas séparatistes, même chez les verts de Groen, ou les socialistes du SP.A, ou, bien sûr, au CD&V… Même s’ils le pensent, ils se taisent la plupart du temps. »

Pour Paul Goossens, le danger est donc bien de cet ordre : le séparatisme. « Le temps fort, ce fut le lancement du Manifeste de la Warande, à la fin 2006, de la part d’industriels, d’hommes d’affaires et de l’establishment flamand, qui ont validé l’idée de la séparation de la Belgique, qui serait nécessaire pour des raisons d’efficacité. Leur discours, chiffres à l’appui, c’est de prétendre que la Flandre s’en sortirait mieux toute seule, indépendante. Après ça, soutenez le contraire, et vous passerez pour un type du XIXe siècle ! Ces gens ont renforcé la position de Bart De Wever. » Pas n’importe qui, puisqu’à entendre Paul Goossens, le président de la N-VA n’est rien moins que… « l’élément dominant intellectuellement et idéologiquement » actuellement, à côté, soutient-il, d’un Yves Leterme ou d’un Jo Vandeurzen, du CD&V, « qui ne comprennent pas bien la donne institutionnelle », et « en l’absence des Martens, parti à l’Europe, Dehaene, qu’on a écarté, ou Van Rompuy, ambigu »…

Aussi, Paul Goossens attend-il le cartel chrétien-nationaliste au tournant : « Le moment clé, ce sera, selon moi, quand il y aura un accord pour la formation d’un gouvernement, donc un accord institutionnel également, et qu’ils devront se déterminer au sein de la N-VA… » Bart De Wever peut alors, croit notre invité, opérer la courbe rentrante, « mais je ne suis pas sûr du tout que ses troupes accepteront de sacrifier leurs options radicales ». L’éclatement du cartel CD&V/N-VA adviendrait-il au bout du compte ? Est-ce le prix du pouvoir pour le grand vainqueur des élections législatives du 10 juin ? « Ils disent tous que cela ne se produira pas, qu’ils resteront unis, c’est normal, mais je crois qu’une forme d’éclatement est possible. »

En attendant, les protagonistes de la Warande et, derrière eux, le courant séparatiste flamand, n’ont pas, pour autant, résolu l’équation Belgique : « Ils ne donnent pas de solution pour Bruxelles. C’est important. Ils ne savent pas ce qu’elle deviendra dans leurs plans de scission. Certains parlent d’une ville-État. Ce n’est pas clair. »

Paul Goossens insiste : « Or, si les Flamands ne peuvent pas dire ce qu’ils veulent pour Bruxelles, le séparatisme devient impossible… Et renoncer à Bruxelles, ce serait assister vraiment au triomphe de la Flandre provinciale, du repli. »

La Flandre, aussi, de l’éternelle « frustration », explique notre interlocuteur, qui continue de miner, croit-il, l’âme d’une région riche, dynamique, créative, première de classe en presque tout, mais « qui n’a pas oublié le passé, comment on a traité les Flamands dans la Belgique d’antan, quand il a fallu se battre pour que le néerlandais soit accepté ; qui n’a pas oublié non plus l’attitude de l’État lors de la Première Guerre mondiale ».

Du passé, tout cela ? Des fantasmes, pour une bonne part ? « Peut-être, mais ces choses restent ancrées dans la mémoire collective. »

Que faire ? « Il faut une réforme de l’État, cela, oui. Et discuter du transfert d’une série de compétences, comme d’ailleurs on en parle régulièrement à l’échelle européenne entre les États, les régions. Mais il faut en finir, en Flandre, avec l’objectif d’en finir avec la Belgique. »

Il y a une chance : « Le monde culturel flamand, et artistique, s’est placé massivement de l’autre côté. C’est un fait remarquable. Qui pèse lourd. Il a choisi de dire que le séparatisme n’est pas réalisable, ne sert à rien, ne mène à rien. »

Avec ce monde culturel flamand, Paul Goossens se décrit lui-même comme « quelqu’un qui veut aider à convaincre l’opinion publique que le séparatisme n’est pas une bonne solution, et obliger les acteurs institutionnels, politiques, à se manifester, à prendre position… »

La pétition « Red de solidariteit – Sauvons la Belgique » est un pas, estime-t-il. « Même si je crains toujours le côté paternaliste de ce genre de discours… » Paul Goossens s’adresse aux francophones : « Car il faut, malgré tout, avoir la fierté d’être autonomes, de ne pas dépendre de l’autre… Vous avez raison de réfléchir maintenant à votre identité, à votre place… Mais je crois que vous devez d’abord fortifier vos arrières économiques, vos structures sociales. Alors nous pourrons nous engager tous ensemble dans l’Europe, avec Bruxelles comme point de force, et ce sera la base d’une nouvelle entente entre Wallons, Bruxellois et Flamands ». Ainsi soit-il.

« Le procès Van Themsche, c’est le procès d’une certaine Flandre »

FLORILèGE

Le procès Van Themsche. « Le procès d’Hans Van Themsche (accusé d’avoir tué une fillette et sa nourrice africaine en mai 2006) devant les assises d’Anvers provoque un examen de conscience dans la société flamande. Pourquoi ce fils de bonne famille est-il ainsi passé à l’acte ? Est-ce à cause des jeux violents sur son ordinateur ou à cause de sa famille (le père de l’accusé a admis avoir été élevé dans un esprit nationaliste flamand et avoir été membre du Vlaams Belang, NDLR) ? C’est un débat qui fait mal. Selon moi, c’est le procès d’une certaine Flandre ! C’est du reste ce que le Premier ministre, Guy Verhofstadt, avait laissé entendre après les faits, ce qui lui a valu pas mal de critiques… »

Le déclin wallon. « Je ne comprends pas ce déclin. Comme les mines de Campine, ils ont essayé de sauver la sidérurgie à n’importe quel prix, au lieu d’investir dans des industries d’avenir. Que d’argent englouti ! Willy Claes (ministre SP des Affaires économiques, NDLR), Albert Frère (homme fort de la sidérurgie wallonne, notamment via Carlam, avant de vendre à l’État belge), Etienne Davignon (commissaire européen, auteur d’un Plan pour la sidérurgie)… Ils sont tous complices ! »

Le déclin wallon (bis). « Les choses sont en grain de changer en Wallonie ; il y a une prise de conscience. Mais les Wallons doivent consolider leurs arrières économiques. Ils ont trop longtemps dépendu (des transferts) de la Flandre. On ne peut pas dépendre tout le temps de quelqu’un : c’est intolérable. »

Les médias. « Je suis peiné de constater que, plus le monde devient global, plus les médias flamands deviennent provinciaux. On ouvre sur l’accident qui s’est produit dans la région et puis, longtemps après, on parle d’actualité internationale… Cela me semble moins le cas dans la presse francophone de qualité, dans Le Soir, notamment. Par rapport au traitement de la politique belge en revanche, j’ai parfois le sentiment que, parfois, vous mettez trop l’accent sur des petits éléments, comme pour créer un climat difficile. »

Le courage en politique. « Quand j’ai écrit contre Bart De Wever et l’agenda séparatiste de la N-VA, j’ai reçu de nombreux coups de téléphone, d’hommes politiques, notamment, qui m’ont dit : ”Bien envoyé ! Je suis entièrement d’accord avec toi.” Mais quand je leur ai suggéré de le dire publiquement, il n’y avait plus personne… »

Paul Goossens, né à Malines en 1943, a étudié le droit aux Facultés Notre Dame de la Paix, à Namur, et

Paul Goossens, né à Malines en 1943, a étudié le droit aux Facultés Notre Dame de la Paix, à Namur, et à la KU Leuven. En 1968, il devient l’un des leaders du mouvement étudiant flamand, qu’il tente de faire évoluer du « Walen buiten » au « Bourgeois buiten ».

Fondateur du quotidien « De Morgen », il en dirigea la rédaction durant un peu plus de douze ans (1978-1991). Après un passage par le service international de « Knack », il est aujourd’hui chef du bureau européen de l’agence Belga. Paul Goossens est en outre l’auteur, avec Elie Barnavi,

de « Les frontières de l’Europe » (De Boeck Université, 2001).