La science tient la conscience à l’œil

n.c.

Samedi 19 septembre 2009

Les fameuses expériences de mort imminente n’ont pas encore livré tous leurs secrets. Mais les techniques d’imagerie médicale ont permis aux neurosciences de faire des bonds ces dernières années : grâce à l’observation des réactions du cerveau à différents stimuli, on sait désormais qu’il existe plusieurs états de conscience…

Côté dico, on définit la conscience comme la perception qu’on a de son existence et du monde extérieur. Voilà longtemps que le débat existe : les uns considèrent la conscience comme une fonction du cerveau, tandis que les autres placent la conscience dans un contexte immatériel. En bref, alors que les premiers estiment qu’il n’y a pas de conscience en l’absence d’activité cérébrale, les seconds imaginent une conscience indépendante du corps physique et donc du cerveau…

Une conscience qui survivrait donc à la mort : cette hypothèse n’est pas soutenue que par des adeptes de mouvements philosophiques ou religieux. Depuis quelques années, les scientifiques se penchent avec un œil nouveau sur les expériences de mort imminente (EMI ou NDE pour Near-Death Experience) : les personnes relatant comment elles se souviennent être « sorties de leur corps » alors qu’elles étaient en état de mort cérébrale ne sont plus nécessairement considérées comme des victimes d’hallucinations. En 2006, les Premières rencontres internationales consacrées à l’expérience de mort imminente réunissaient à Martigues (France) un groupe de médecins, praticiens et/ou chercheurs de différentes disciplines et nationalités. Ils ont déclaré leur conviction que bien que, d’un point de vue scientifique, le déclenchement de l’expérience de mort imminente soit sans aucun doute relié à des phénomènes neurobiologiques dans le cerveau, son contenu extrêmement riche et complexe ne peut être réduit à une simple illusion ou à une hallucination produite par un cerveau en souffrance à l’instant de la mort.

Parmi les intervenants de ce congrès particulier, le docteur Jean-Jacques Charbonier défend régulièrement dans les médias l’idée que la conscience n’est pas obligatoirement produite par le cerveau. À la rigueur, écrivait ce médecin anesthésiste-réanimateur de Toulouse dans un article de la revue « Nexus » de janvier 2009, on pourrait admettre que les récits d’impression de bien-être, de visions de tunnel de lumière ou de rencontres mystiques soient secondaires à des processus hallucinatoires reproductibles par des neurostimulations cérébrales. Et c’est cette hypothèse que soutiennent de nombreux chercheurs en neurologie, à l’instar du neurologue belge Steven Laureys.

Voir au travers d’une boîte

Ce spécialiste de la recherche sur le coma à l’ULg expliquait, dans un article paru dans « Le Point » du 23 avril 2009, que des expériences de décorporation pouvaient être provoquées par la stimulation de la région temporo-pariétale du cerveau, de même que, pour tout ce qui est perception visuelle, tunnel, on sait qu’on peut provoquer ce genre d’hallucination en stimulant les aires visuelles. Mais selon le docteur Charbonier, ces stimulations neuronales ne font que donner une impression de sortie du corps, et n’expliquent pas que des personnes en état de mort cérébrale soient également capables de décrire des situations se déroulant en temps réel à distance de leur corps physique. En effet, de nombreuses personnes ayant vécu une EMI en font un récit qui compte des détails étonnants : certains « expérienceurs » (c’est ainsi que l’on appelle les personnes ayant vécu une EMI) sont ainsi capables de rapporter des extraits de conversations tenues par le personnel médical autour d’eux, ou de décrire avec précision des gestes, des objets ou des inscriptions se trouvant sur des objets inaccessibles pour leurs yeux dans la pièce où ils se trouvaient, alors qu’ils étaient en état de mort cérébrale.

Afin d’en savoir plus, les projets d’étude se multiplient, aux Etats-Unis et en France, notamment. Au journal télévisé de France 2 du 1er juillet dernier, on découvrait comment, à l’hôpital de Sarlat, le docteur Jean-Pierre Jourdan, médecin-directeur de la recherche médicale de l’association IANDS-France (International Association for Near-Death Studies) a réussi à convaincre son institution de mettre en place, dans la salle de réanimation, un dispositif d’expérimentation composé d’un paquet cadeau, renfermant une boîte, scellée par un huissier, qui contient un petit ordinateur de poche sur lequel s’affiche chaque heure un mot différent. L’idée ? Qu’en se réveillant d’une expérience de mort imminente, un patient de l’hôpital fasse la preuve un jour de ce qu’il vient de vivre, en délivrant ce « mot caché »… Un témoignage qui remettrait en questions toutes nos lois sur le fonctionnement du cerveau, confiait Steven Laureys au journaliste du « Point ».

La conscience dans tous ses états

En attendant cette révolution éventuelle, les neurologues continuent à cerner avec toujours plus de finesse la variété de nos états de conscience : on sait désormais qu’ils ne sont pas les mêmes que l’on soit éveillé et actif, en méditation, au sommeil, sous hypnose ou dans le coma. Dans un article publié dans la revue « Nature Clinical Pracice Neurology » d’octobre 2008, Steven Laureys et sa consoeur Mélanie Boly expliquent comment les nouvelles techniques d’investigation, telles que la neuroimagerie fonctionnelle et l’électroencéphalographie, entre autres, ont permis d’affiner le diagnostic de patients gravement lésés au cerveau. Ce n’est d’ailleurs que depuis 2002 que l’on a découvert l’existence de l’état de conscience minimale : un état dans lequel le sujet ne parvient pas à suivre des instructions simples de manière consistante mais garde conscience de son environnement.

Jusqu’à il y a peu, lorsqu’un patient sortait du coma, on distinguait l’état végétatif (sans conscience du monde extérieur) de l’état de conscience minimale selon qu’il répondait ou non, par un mouvement même minime (ou réponse motrice), aux stimuli. Et ce diagnostic menait à l’erreur une fois sur trois ! Or les pronostics de récupération étant plus optimistes dans le cas d’un état de conscience minimale, il est donc crucial de pouvoir déterminer avec plus de précision les critères de ces deux états pour pouvoir les distinguer.

En collaboration avec le neuropsychologue Adrian Owen, de l’Université de Cambridge, les deux chercheurs belges ont mis au point une nouvelle méthode d’utilisation de l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle qui leur a permis de mettre en évidence la présence d’une conscience résiduelle chez une patiente anglaise de 23 ans que tout le monde croyait être en état végétatif. La jeune femme ayant aujourd’hui récupéré la conscience et ses facultés de communication, cette recherche semble tracer les prémices de l’utilisation de l’imagerie par résonance magnétique nucléaire pour mieux cerner les pronostics d’évolution de patients ayant subi de graves lésions cérébrales.

L’autre espoir des chercheurs, c’est aussi de découvrir une façon de rendre un moyen de communication aux patients en état de conscience résiduelle qui ne peuvent s’exprimer par la voix ou des mouvements. Mais déjà, d’autres avancées ont été réalisées concernant le bien-être de ces patients : les chercheurs du groupe Coma Science, au Centre de Recherche du Cyclotron et service de neurologie de l’ULg, ont démontré, images à l’appui, que les patients en état de conscience minimale ressentaient indubitablement la douleur physique… De quoi justifier que l’on ait autant d’égards thérapeutiques et éthiques face à tous les patients sortant du coma sans signe apparent de conscience, même si les résultats ne furent pas aussi clairs sur les patients en état végétatif.