Les nouveaux exotismes

MAZIERS,AMANDINE

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Samedi 12 avril 2008

Des impressions africaines au kitsch indien revisité, les vestiaires d’été ont l’heureuse habitude de goûter aux voyages sous le soleil.

Il n’y a pas de thème, l’été, ça suffit !, avait claironné Christian Lacroix, à la fin de son défilé parisien pour l’été 2008. C’est le retour de l’imprimé, l’époque est plus au maximalisme qu’au minimalisme, analysait-il encore. Dans la droite ligne de la collection qui venait justement de se montrer sur le podium : les floraux dégoulinaient et froufroutaient de la tête aux pieds, les motifs tribaux et fluo s’imprimaient sur des fonds noirs et des antennes paraboliques – taillées dans des graphismes forts – jouaient les coiffes de grand manitou au-dessus des minois de ces demoiselles.

De fait, l’été suffit souvent à inspirer créateurs et couturiers, et ce n’est pas sans y mettre une note de voyage et d’exotisme. Pourtant, les inspirations venues d’ailleurs sont assez récentes dans le petit monde de la mode. En 1909, la première saison parisienne des Ballets russes va donner aux couturiers de l’époque un certain goût pour l’exotisme et l’orientalisme. L’année suivante, c’est l’exposition d’art nègre qui inspirera Picasso ou Gauguin et les emmènera sur les pistes du style et de la simplification de l’art africain, comme l’analysera plus tard Paco Rabanne.

Pour l’orientalisme de vestiaire, il faudra d’abord aller voir du côté de Paul Poiret. Le couturier, fracassant personnage du début du XXe siècle, va sans cesse s’imprégner de l’art de son époque. Lui-même grand collectionneur d’art, il va inciter les artistes de son temps à travailler avec lui. Comme le jeune peintre Raoul Dufy, qui réalisera de nouveaux imprimés pour les vêtements et la décoration et réveillera le petit monde de l’impression textile. Avec la même envie d’avant-garde, l’année des Ballets russes va inspirer Paul Poiret et faire découvrir les charmes de l’orientalisme à l’élite européenne. Le couturier habille ses clientes avec des pantalons bouffants, des parures de belles de harem, des turbans, des kimonos japonais ou des motifs inspirés du folklore ukrainien. Il est, par excellence, celui qui va piocher dans tous les exotismes. Et s’il est déjà vénéré, à l’époque, dans toutes les grandes capitales, il continue d’inspirer les talents d’aujourd’hui.

Près d’un demi-siècle plus tard, c’est Carmen – devenue Carven – qui va lancer une collection africaine : En 1950, lorsque j’ai consacré toute une collection d’été à l’Afrique, avec des tissus importés de tous les pays que je venais de visiter sur ce continent, cela a été un immense succès, écrit-elle en préface du livre « Élégances africaines » de Renée Mendy-Ongoundou (éd. Alternatives). J’étais précurseur en la matière, et déjà, à cette époque, les superbes tissus africains utilisés avaient éveillé l’intérêt du public. Aujourd’hui, le phénomène a pris de l’ampleur.

Et, de fait, les décennies suivantes vont marquer l’empreinte de l’Afrique et des autres continents sur la mode. Yves Saint Laurent crée des robes en raphia et perles de bois, en 1967, pour sa collection haute couture. On retrouve d’ailleurs la même inspiration, et le raphia, dans la collection de cet été du couturier parisien Franck Sorbier. Dans les années 70, Kenzo Takada – devenu Kenzo tout court – ramène l’exotisme de son Japon à Paris. Il use du folklore de tous les continents lui aussi, avec un indéniable parti pris pour la couleur et les fleurs. Il va couper les tissages orientaux en manteaux. Il va chercher les bogolans d’Afrique pour les tailler en veste. Il use des bleus des Berbères, des rouges des geishas, des teintures tie and die. Un peu plus tard c’est John Galliano, à la direction artistique des lignes de prêt-à-porter et de haute couture de Dior, qui prend régulièrement une destination de voyage pour thématique. Il réinvente les coiffures des geishas pour en faire des chignons surdimensionnés. Ils drapent ses demoiselles dans des kimonos aux manches interminables et aux obis tordues dans des nœuds gigantesques. Il s’empare des parures des Massaïs aux perles multicolores et imagine des femmes girafes d’un nouveau continent.

Cet été n’échappe donc pas à son lot d’exotismes avec des collections qui voyagent d’un continent à l’autre. L’Anglo-Turc Rifat Ozbek dessine par exemple, pour la griffe italienne Pollini, une collection où l’ikat est prédominant, avec des tissages et broderies inspirés par cette technique asiatique. Et où l’indigo africain revient en leitmotiv. Mais c’est à Paris que le voyage a sans doute le plus transporté avec le défilé de Manish Arora. Le créateur présentait sa collection estivale, fin septembre 2007, pendant la semaine du prêt-à-porter parisienne, et c’est la première fois qu’un designer indien défilait à Paris. Manish Arora – qui s’est lancé il y a dix ans à New Delhi – défilait déjà depuis deux ans à Londres, mais c’est sans doute à Paris qu’il prend une place en Europe tant sa collection – bourrée de kitscheries indiennes et de clin d’yeux à l’Occident – a fait parler d’elle. Pas de saris, mais une interprétation très décapante et bollywoodienne de l’Inde d’aujourdh’ui, avec des couleurs à n’en plus finir et les visages des stars du cinéma indien brodés et pailletés sur les vêtements. Manish Arora revisite les légendes indiennes à la manière des tableaux de l’américain Roy Lichtenstein. Et il brode invariablement ses vêtements de fluos pétaradants. L’exotisme n’est pas folklore, voilà tout.

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