Perspectives Quoi de neuf sur la planète équitable ?

EVRARD,SANDRA

Page 30-39

Samedi 6 octobre 2007

Nous avons tous, au moins une fois, déposé un produit issu du commerce équitable dans notre caddie. Par conviction ou... sans nous en rendre compte ! Grâce à la multiplication des produits disponibles, le commerce équitable rentre dans les mœurs et stimule la création de projets.

Aujourd’hui, consommer équitable, c’est bien plus que le paquet de café acheté au supermarché : on peut manger, s’habiller, voyager, s’offrir des éléments de déco et soigner sa peau, tout ça équitablement…

Ces trois dernières années, les produits proposés sur le marché belge se sont multipliés, et c’est tant mieux ! Les statistiques parlent d’elles-mêmes : depuis 2001, le chiffre d’affaires du commerce équitable a augmenté de 83 % en Belgique, atteignant les 30,6 millions d’euros ! Certes, la fameuse banane labellisée Max Havelaar, qui fête cette année ses dix ans de présence dans nos magasins, rafle la plus grosse part de marché avec 4.180.500 kg vendus par an et une augmentation moyenne annuelle de 26 % sur les cinq dernières années. Le café arrive en deuxième position, avec une consommation de 1.046.568 kg.

Mais ce qui a véritablement changé dans ce secteur, c’est d’une part la diversification des produits proposés (roses, cosmétiques, glaces, cotons hydrophiles), la multiplication des points de vente (notamment dans les pharmacies Multipharma, chez Di, dans les supermarchés ou dans certaines vidéothèques) et l’association de grandes marques. Preuve supplémentaire que ces produits sortent de l’ombre.

De plus en plus de gens s’intéressent à ce genre de produits : je le vois dans les salons, où les produits cosmétiques Thémis ont par exemple beaucoup de succès. Côté mode, c’est la même chose… Même s’il s’agit encore d’un marché assez confidentiel, il y a aujourd’hui des salons de mode éthique et équitable (Paris, Bruxelles) qui intéressent un nouveau public, estime Benjamin Minard, qui vient de lancer ethicstore.be, un site de vente en ligne de produits issus du commerce équitable. Je crois que les Belges sont très intéressés par ces produits, mais peut-être pas encore assez pour se rendre régulièrement dans un magasin spécialisé. Ils n’y pensent pas forcément et ne sont pas assez informés sur l’offre disponible. En proposant ces produits en ligne, on facilite l’acte d’achat. Mais ce site, c’est aussi l’occasion de donner des informations sur les producteurs et les artisans qui se cachent derrière l’objet, explique ce jeune homme de 29 ans, qui a quitté son poste d’analyste de marchés dans une grande entreprise, afin de lancer son projet.

Dix jours pour déguster…

C’est précisément pour pallier ce manque d’information que la semaine du commerce équitable (3-13 octobre) se penche cette année encore sur cette nouvelle façon de consommer, notamment en récompensant un entrepreneur issu de ce secteur par un prix, le BeFair Award, et en incitant les consommateurs à privilégier cette démarche.

Car, au-delà des chiffres, l’idée que la dégustation du café ou du jus d’orange matinal contribue au bien-être d’autrui est plutôt réconfortante. Consommer équitable, c’est en effet permettre à des millions de petits producteurs provenant des pays du sud de ne plus être tributaires de la fluctuation des prix imposés par les marchés mondiaux et de recevoir un revenu décent pour leur production ; c’est également installer une relation stable et durable avec ces derniers. Les producteurs, assurés d’une plus grande stabilité financière, peuvent envoyer leurs enfants à l’école, leur assurer une alimentation suffisante et les soins de santé nécessaires (cf. le reportage sur les producteurs de thé sri-lankais).

Près de 800.000 familles d’Afrique, d’Asie ou d’Amérique latine, soit quelque 5 millions de personnes vivent mieux aujourd’hui grâce au commerce équitable. Et dans certains secteurs comme celui du café ou du coton, il s’agit d’une véritable bouffée d’oxygène pour les producteurs, le coton étant l’un des domaines où les agriculteurs souffrent le plus de la pression du marché et de la fluctuation des prix à la baisse. Sont notamment pointées du doigt les importantes subventions reçues par les cotonculteurs américains, qui inondent le marché de coton à bas prix. L’impact environnemental de cette culture intensive est également important, puisque les champs sont traités parfois trente fois par cycle de production, avec des produits très agressifs, tels que des engrais, des pesticides, herbicides et défoliants solubles qui s’immiscent dans la terre, jusque dans les nappes phréatiques. Les conséquences, tant sur la santé humaine qu’au niveau des sols, sujets à la désertification, sont préoccupantes.

Si le coton équitable ne résout pas tous les problèmes, la fibre de coton africaine ou indienne telle qu’elle est cultivée (emploi d’engrais naturels, méthodes biologiques de protection des cultures) permet de réduire l’impact sur l’environnement. D’autre part, les usines textiles qui fabriquent des vêtements à base de ce coton équitable font l’objet d’audits, afin de veiller au respect des conventions de l’Organisation internationale du travail (OIT).

Le consommateur se sent citoyen du monde

Quels sont les profils d’acheteurs de produits équitables ? Selon Benjamin Minard, ce sont, à la base, des militants purs et durs du concept, des personnes engagées, qui achètent par exemple dans les magasins du monde Oxfam. Plus récemment, une nouvelle couche de consommateurs, que l’on pourrait ranger dans la tribu des « citoyens du monde », a rejoint le cercle des consommateurs équitables. Lecteurs assidus du Courrier International, ils pensent que leurs actions ont un impact global sur notre société et se sentent responsables de ce qu’ils vont léguer aux générations futures. Ils sont plus exigeants sur la qualité des produits – surtout que de plus en plus d’aliments équitables sont également bio – et moins attirés par des objets trop marqués culturellement. Un vêtement équitable réalisé par un styliste européen, moins axé sur la fibre bohème ou ethnique aura leur préférence.

Enfin, il y a aussi les « hyperconsommateurs », fiers de connaître les dernières tendances et de pouvoir se vanter d’avoir déniché le dernier produit équitable à la mode. Évidemment, ceci ne représente que l’opinion de Benjamin Minard, mais elle n’est certainement pas trop éloignée de la réalité ! Sinon, pourquoi de grandes marques comme les chocolats Jacques, les glaces Ben & Jerry et bientôt Petit Bateau proposeraient-elles une gamme équitable à côté de leurs produits de base, implantés avec succès sur le marché ?

Trendy et juste

De plus en plus trendy, l’équitable ? Peut-être ! C’est ce que nous promet d’ailleurs la dernière boutique qui vient d’ouvrir ses portes fin septembre, dans le centre-ville de Bruxelles. Situé dans le quartier branché de Saint-Jacques, Tout l’Or du Monde se présente comme une épicerie-café proposant notamment 200 nouveaux produits issus du commerce équitable, dignes d’une épicerie fine (1). Parmi ceux-ci, des thés, du chocolat ou de la vanille de la marque Ethiquable, qui représente 10 % des ventes de produits équitables en France. Et après avoir fait ses courses, on peut aussi y déguster son café équatorien ou un thé gingembre-citron vert « fair trade » dans un décor réalisé à base de matériaux recyclés. Un concept judicieusement étudié pour attirer la clientèle urbaine et cosmopolite du quartier.

Anne et Antoine, un jeune couple de moins de 30 ans est à l’origine de cette nouvelle boutique qui promeut également des produits équitables provenant de Belgique, une démarche tout aussi novatrice ! En effet, jusqu’à présent, le principe du commerce équitable se base sur la production de denrées alimentaires ou d’artisanat en provenance des pays sud.

Pour la beauté du corps aussi

Autre nouveauté dans le secteur : la multiplication des produits cosmétiques. De nouvelles gammes sont apparues sur le marché récemment, notamment Jardin Bio Ethic et Thémis qui proposent des produits de soins pour le visage et le corps, à base d’ingrédients naturels (aloé vera, thé, miel, huile d’argan, karité, sucre de canne).

De son côté, The Body Shop, racheté par le géant L’Oréal l’année dernière, rappelle qu’il a lancé son propre programme de commerce équitable il y a vingt ans, afin d’assurer son approvisionnement en ingrédients naturels et accessoires, au sein d’une relation commerciale juste. En effet, le chiffre total des achats d’ingrédients atteint aujourd’hui les 6,3 millions de livres sterling (9,27 millions d’euros), ce qui permet à plus de 15.000 personnes à travers le monde de joindre un peu plus facilement les deux bouts !

(1) Voir l’interview d’Anne Kennes, sa responsable, ci-contre.

Ma petite épicerie équitable

Anne Kennes et son compagnon, Antoine, viennent de lancer un concept de boutique sympa : « Tout l'Or du monde », une épicerie-dégustation où l'on peut acheter, mais aussi goûter aux cafés, thés ou jus de fruits issus de marques équitables encore peu connues en Belgique.

Par Sandra Evrard. Photo Arnaud de Harven. Stylisme Sandra Herzman.

Comment est née l’idée d’ouvrir cette épicerie-dégustation ?

L’année dernière, j’ai rejoint mon compagnon, Antoine, à Paris où nous avons travaillé pour une coopérative équitable et pour la quinzaine du Commerce équitable en France. Pendant ce temps, notre projet a mûri dans notre tête. Nous sommes ensuite partis en Équateur afin de rencontrer des producteurs qui fabriquent une partie des produits qui seront vendus dans la boutique, afin de nous rendre compte sur place de leurs conditions de vie et de leurs attentes par rapport à ce projet.

Notre boutique « Tout l’Or du monde » est née du désir de pouvoir ajouter notre pierre à l’édifice. Nous souhaitions aussi dépasser le stade du bénévolat et nous inscrire dans l’économie sociale. Enfin, ce projet, c’est aussi notre emploi, notre gagne-pain. Le commerce équitable est encore souvent associé à l’altermondialisme. Nous estimons que cela reste quand même du commerce, mais qu’il doit se faire d’une manière engagée et responsable. La différence, c’est que nous ne souhaitons pas qu’une partie des gens en profite et d’autres pas. C’est une autre manière de consommer et nous voudrions que cela devienne la seule. C’est peut-être un peu utopiste pour le moment, mais c’est notre ambition.

Quel est le concept de « Tout l’Or du monde » ?

C’est une épicerie et un salon de dégustation équitable, avec un espace où nous proposons une petite gamme de produits qui tourne essentiellement autour du café ou du thé. Mais nous proposons également des jus, du chocolat chaud, du vin et de la bière. Nous organisons aussi des événements, comme les « vendredis commercitables » où nous proposons un apéritif réalisé à partir de nos produits.

La boutique s’étale sur près de 60 m2, avec d’une part l’espace de vente et une autre partie réservée au café, avec une connexion wi-fi et de la lecture, notamment des journaux et des ouvrages sur le commerce équitable et l’environnement. Pour l’atmosphère du lieu, nous avons été conseillés par une scénographe qui a fait toute notre décoration à base d’objets de récupération. Nous essayons d’être cohérent dans l’ensemble de notre démarche.

Pourquoi avoir choisi le quartier Saint-Jaques à Bruxelles ?

Nous souhaitions nous implanter au centre-ville afin de toucher des publics différents. Saint-Jacques est un quartier assez branché avec une population de différentes provenances. Et puis, cette partie du centre-ville bouge pas mal ; il y a beaucoup de passage et nous souhaitions être accessibles à tous.

Tout l’Or du monde, 7 rue Plattesteen, 1000 Bruxelles.

Satya, la « vérité » de Martine

Martine Ernoux est styliste. Elle possède sa propre marque, Satya (« vérité »), pour laquelle elle a reçu le BeFair Award décerné durant la semaine du commerce équitable, l'année dernière.

Comment êtes-vous tombée dans le commerce équitable ?

Je suis styliste car j’ai toujours aimé créer. Petite, je réalisais les robes de mes poupées avec les tissus et bouts de dentelles retrouvés dans les valises du grenier. À six ans, j’ai d’ailleurs reçu ma première machine à coudre ! Après mes études, j’ai trouvé un emploi pour une grande marque de vêtements pour enfants où j’étais chargée des couleurs et des dessins des tissus. Cela m’a permis de découvrir la réalité du secteur textile, avec le travail sans fin des Thaïlandais, l’horreur des tanneries au Maroc… Bref, même si mon travail me plaisait, je me suis rendue compte que certains éléments trop mercantiles me dérangeaient. Je me suis donc lancée comme indépendante, j’ai travaillé pour plusieurs grandes marques et de fil en aiguille, pour Oxfam. C’est ainsi que j’ai pu rencontrer Hemanshu, chez Agrocel à Bombay, avec qui je travaille aujourd’hui dans la confection de ma ligne de vêtements. Nous avons rêvé Satya comme deux gosses ! Et puis, j’avais vu mon père se battre pour le statut de fermier au sein d’un syndicat. J’ai donc toujours été sensible à la place de la personne humaine.

En Inde, qu’est-ce que le commerce équitable apporte à vos partenaires ?

Il y a d’une part l’impact sur l’environnement. Agrocel, notre partenaire, emploie du coton bio. Et toute cette démarche permet aussi d’éviter l’exode rural, grâce au soutien obtenu pour ces nouveaux projets. Ceux qui ont adopté le modèle du commerce équitable ont néanmoins pu engranger des bénéfices qui leur ont permis de construire des écoles, des puits et de l’outillage. Au départ, ce ne fut pas facile de convaincre les agriculteurs d’abandonner les méthodes conventionnelles, mais en laissant tomber les pesticides, c’est déjà une dépense en moins ! Cependant, certains font du fair trade sans faire du bio et je crains le pire avec l’arrivée du coton transgénique, dont la production est quatre fois plus importante ! Pour moi, bio et commerce équitable font partie d’une logique commune.

Je travaille aussi avec des brodeuses issues de quartiers très pauvres. En Inde, c’est une affaire de femmes. Cela leur apporte un petit gain financier, mais aussi un échange relationnel et une forme de respect face au travail réalisé. Je me rappelle aussi d’une personne qui avait organisé une petite fête à l’atelier car, grâce à son travail chez Agrocel, elle avait pu quitter son bidonville pour s’installer dans une maison. Au niveau social, l’apport est important ! De plus, avec la concurrence des gros ateliers, beaucoup de petites structures ont dû fermer leurs portes à Bombay. Grâce à des projets comme Satya, certains restent actifs… Évidemment, mes commandes sont une goutte d’eau pour eux, mais grâce au commerce équitable, ils reçoivent un préfinancement et un prix fixe, ce qui a amélioré leurs conditions de travail.

Quelle est votre clientèle ?

Je vends surtout mes créations dans des boutiques sensibles aux produits bio et équitables, du fait que nous n’employons que de la teinture végétale et sans azote et que chaque pièce est finalement unique. Mais de plus en plus de boutiques conventionnelles s’y intéressent aussi. Outre une présence en Belgique, j’exporte aussi en Suisse, en Hollande et en Allemagne. Enfin, pour l’instant, je travaille aussi sur une gamme équitable pour Prémaman, ce qui prouve l’intérêt croissant pour ce concept.

Voyez-vous des limites au commerce équitable ?

Je me demande s’il est tenable, à long terme, que les consommateurs du nord soutiennent le système. Peut-être faudrait-il songer à développer les marchés locaux, notamment en proposant de tels produits sur place aux touristes… ?

L’autre problème quand on se lance dans ce type d’aventure est de pouvoir en vivre ! Le grand enjeu consiste à trouver une stabilité financière tout en conservant un visage humain au projet. Satya, cela signifie « vérité » et j’essaye de respecter cette optique.

www.style-satya.org

Commerce équitable : beau et bon

Sophie Tacs est directrice du commerce équitable pour les Magasins du monde d'Oxfam. Dotée d'une longue expérience dans le domaine, elle reste convaincue de la valeur de ce modèle de consommation alternatif.

Quand avez-vous entendu parler pour la première fois du commerce équitable (ou fair trade) ?

Je pense que c’était durant mes études de coopération au développement où l’on évoquait le fair trade en tant que possible outil de coopération. Mais la notoriété du commerce équitable a fait un bond en avant depuis dix ans. Au départ, cela touchait quand même un public très restreint, nous étions un peu des pionniers en la matière chez Oxfam. Aujourd’hui, 8 Belges sur 10 connaissent le concept ce qui ne veut pas qu’ils achètent ces produits. Il s’agit d’une belle évolution ! Ce qui change aussi, c’est que le produit équitable se doit d’être beau et de bonne qualité. Il ne s’agit pas que d’un acte de solidarité. À ce niveau, beaucoup de progrès ont été réalisés.

Avec le recul, qu’est-ce qui vous semble aujourd’hui le plus important dans ce concept ?

C’est le lien effectif entre l’achat d’un produit et la dynamique de changement que cela entraîne. Car il ne s’agit pas que d’un achat, mais aussi de la vie d’un petit producteur. Il y a donc tout un pôle de sensibilisation qui accompagne le concept et que j’estime très important. Cependant, cet acte d’achat va plus loin que le commerce en soi. En Inde du sud, nous travaillons par exemple avec un réseau de 14.000 femmes. Celles-ci ont un vrai projet de société puisqu’elles poussent les femmes à postuler aux postes politiques, tout en développant parallèlement des projets sociaux et de formation. Elles ont également créé un système d’emprunt, car elles éprouvent beaucoup de difficultés à obtenir un crédit bancaire. Tout cela amène beaucoup de changements dans leurs vies. Ce sont tous ces éléments que j’estime très stimulants dans mon travail. De plus, il s’agit d’une démarche positive et non culpabilisatrice.

Y a-t-il beaucoup de femmes actives dans le commerce équitable, tant dans le nord que dans le sud ?

Au niveau du non-food, c’est vraiment une question de femmes, car elles occupent souvent le secteur de l’artisanat dans le sud. Dans le Nord, au niveau des bénévoles d’Oxfam, la majorité sont également des femmes.

Y a-t-il néanmoins des limites au commerce équitable ?

J’en vois plusieurs. Tout d’abord, le concept même. Celui-ci n’est ni protégé, ni défini légalement. Ce qui signifie que certains emploient la terminologie sans respecter véritablement le concept ou en jouant sur la confusion entre éthique et équitable. Un projet de loi en la matière a été déposé juste avant les élections. Nous attendons qu’il soit remis sur la table… D’autre part, nous sommes aussi confrontés aux limites des gammes de produits. Il n’y a par exemple pas d’ordinateur équitable ! Tout reste encore un peu concentré dans le « food », même si nous avons récemment introduit une gamme de cosmétiques. Je pense que nous devrions aller beaucoup plus loin.

Quels sont les changements apportés dans la vie des producteurs avec lesquels Oxfam travaille ?

Nous leur donnons notre appui pour le développement des produits. Des designers vont à l’encontre des producteurs afin de les conseiller dans l’amélioration de la qualité de leurs créations, afin de s’aligner sur les exigences des Européens. Mais nous assurons aussi un préfinancement de la production, ce qui permet à nos partenaires de ne pas devoir emprunter pour acheter leur matière première. Généralement, le commerce équitable permet aux familles d’assurer les dépenses de nourriture et de scolarisation des enfants. Au Vietnam, j’ai également constaté le changement que cela engendrait dans la vie des femmes : pas seulement parce qu’on leur payait leur produit à un prix juste, mais aussi parce qu’en travaillant sur le long terme avec elles, on leur permettait de planifier leur vie.

www.oxfam.be

Une aventure humaine

La chaîne de magasins équitables Citizen Dream est aujourd’hui implantée dans la plupart des grandes villes belges. À sa tête, Anne Coviterse, convaincue que l’on peut commercer tout en respectant les valeurs humaines. Son dada, c’est l’Inde !

Quand avez-vous entendu parler du commerce équitable pour la première fois ?

Deux ans avant la création de Citizen Dream, j’ai travaillé dans une toute petite association, Optimart, qui importait des produits équitables. Nous travaillions avec des producteurs défavorisés et essayions de diffuser ces produits en Belgique. Cela m’intéressait beaucoup, mais je me suis rendue compte que travailler dans une ASBL imposait de passer son temps à chercher des subsides pour les rémunérations au lieu de vendre. J’ai donc décidé d’inverser la démarche en essayant de vendre ces beaux produits dans un cadre économique. Pour cela, j’ai créé les magasins Citizen Dream, il y a 9 ans. J’avais alors réalisé un voyage en Inde et rencontré des producteurs qui m’avaient donné envie de travailler avec eux. L’Inde possède vraiment une valeur ajoutée en termes de créativité. Vous pouvez par exemple trouver des pièces uniques au Rajasthan. D’une façon générale, la diversité est sans limites, notamment au niveau des accessoires et des bijoux.

Quelle est votre vision du commerce équitable ?

Pour moi le commerce équitable, c’est aider les producteurs défavorisés et assurer une dynamique de redistribution des bénéfices dans des projets sociaux. Mais c’est l’aventure humaine qui me stimule avant tout. Nous allons dans le sens inverse d’une économie qui rejette les plus pauvres. En Inde, notamment, les petites coopératives sont généralement dirigées par des gens qui ont une histoire difficile derrière eux, ça donne une autre dimension à l’action économique et à la dynamique sociale.

Quelle évolution avez-vous pu constater dans leur mode de vie ?

Travailler de la sorte leur donne une autonomie. Beaucoup d’entre eux n’auraient simplement pas de travail si le commerce équitable n’existait pas, car ils seraient terriblement exploités. Nous avons par exemple un gros projet qui s’appelle Tara, au sein duquel sont réunis 25 ateliers. L’un d’entre eux est dirigé par un homme qui était enfant esclave et qui a souhaité casser le cercle vicieux de sa condition et ne pas reproduire ce modèle à son tour. Tara propose un préfinancement de la matière première, ce qui n’est jamais le cas dans le bijou fantaisie en Inde. Et grâce à une formation à la gestion, ces ateliers apprennent à subvenir à leurs besoins sur une période déterminée et non plus au jour le jour. Aujourd’hui, ce chef d’atelier a pu fonder une famille et scolariser ses enfants.

Qu’est-ce que cela vous apporte, à vous, de travailler dans cette optique équitable ?

Avant tout, une grande ouverture sur le monde et son fonctionnement. Mais aussi une prise de conscience de ce qu’est la précarité. En Europe, nous vivons dans un univers qui obéit à certaines règles que nous croyions universelles, ce qui n’est forcément pas le cas. Cependant, malgré nos différences je me rends aussi compte, qu’au niveau humain celles-ci s’estompent. La pauvreté ou la perte d’un enfant n’est pas plus facile pour eux que pour nous. Ce que nous ressentons dans de tels moments, est universel.

En termes de création, comment travaillez-vous ?

Nous travaillons avec notre propre styliste. Nous avons opté pour cette démarche il y a 4 ans, car si nous voulons de beaux produits, il faut les dessiner ici en Europe afin d’être en adéquation avec la demande et les tendances. Les producteurs travaillent ensuite sur base de nos modèles. Mais la styliste se rend également sur place pour s’inspirer de leurs dernières nouveautés. Au final, c’est un mélange des deux.

www.citizendream.com

Le thé et les épices, joyaux du Sri-Lanka

Au cœur des collines qui entourent la petite ville de Kandy, les paysans se sont organisés en coopérative afin d’obtenir un prix minimum garanti pour leur production. Parmi eux, beaucoup de femmes. Leur thé et leurs épices, on les trouve aujourd’hui dans nos supermarchés.

Un ciel de feu émanant d’un superbe coucher de soleil s’abat sur Kandy, petite bourgade située au centre de l’île de Sri-Lanka (ex-Ceylan), à une centaine de kilomètres de la capitale, Colombo. L’immuable bouddha géant embrasse du regard cette région verdoyante, envahie par une jungle prolifique. À une trentaine de kilomètres de là, la vie rurale reprend ses droits. Le climat et la terre rouge, chargée en fer et en minéraux, sont propices à de nombreuses cultures, notamment celles du thé et des épices.

Le thé fut introduit au Sri-Lanka par les Britanniques en 1860. Le pays est aujourd’hui devenu le troisième producteur après la Chine et l’Inde, mais premier exportateur mondial. Des plantations s’étendent d’ailleurs à perte de vue au gré des collines du district de Kandy. Dès l’aube, elles sont envahies par les cueilleuses de thé qui y travaillent de nombreuses heures, sous un soleil de plomb, pour le compte de grands propriétaires. En 1975, les plantations de plus de 20 ha ont été nationalisées, puis transférées en 1992 au secteur privé, souvent de grands groupes agro-industriels.

Ceux qui ont la chance de posséder une parcelle de terre préfèrent généralement travailler pour leur propre compte. Mais ce n’est guère évident, car une fois la petite récolte terminée, ils doivent encore vendre le fruit de leur labeur au marché ou à des intermédiaires, qui prennent au passage d’importantes marges bénéficiaires et ne payent que deux à trois mois plus tard. Au bout du compte, les revenus sont bien maigres et plongent beaucoup de petits producteurs dans la précarité. Certains fermiers sont alors contraints de travailler pour de grands propriétaires, pour un tout aussi maigre salaire.

Consciente de la misère qui étouffe le monde paysan, une petite entreprise de commercialisation de produits bio, Bio Foods, voit le jour en 1993, sous l’impulsion de Sarath Ranaweera. Bio Foods propose de racheter des récoltes de thé et d’épices à de petits producteurs, selon un schéma de commerce équitable qui leur assure un prix minimum garanti.

Afin de fédérer ces petits paysans, Sofa (Small Organic Farmers Association) naît dans la foulée, en 1997. Ne réunissant que 183 personnes au départ, elle en compte aujourd’hui 1800 et leur nombre augmente sans cesse. Sofa vole à présent de ses propres ailes, mais elle continue à bénéficier du savoir-faire issu du département recherche et développement de Bio foods, axé sur les techniques d’agriculture biologique. La coopérative, qui est labellisée bio par les instances compétentes des pays importateurs, est également agréée par le label Max Havelaar qui certifie que ces produits sont bien issus du commerce équitable. En Belgique, on trouve le thé provenant des producteurs de Sofa sous les marques Alter Eco et Ethiquable, vendues dans certains supermarchés et boutiques spécialisées.

Un revenu garanti et doublé

En arrivant dans la localité de Nawadevita, on rencontre Karunawathi au milieu de ses plants de théiers. Un drap noué autour de la taille en guise de besace, elle récolte une à une les feuilles de thé les plus claires et les plus tendres qui émergent du buisson. Ses mains cueillent cet or vert avec la dextérité de l’expérience.

Cela fait vingt ans qu’elle est sur ces terres que sa famille a reçues du gouvernement alors qu’elles étaient abandonnées. L’agriculture, c’est donc une affaire familiale. Son père était déjà fermier, mais il cultivait le riz. Karunawathi a préféré le thé. Beaucoup de paysans de la région ont d’ailleurs abandonné leurs rizières, car ils ont été déplacés suite à la construction d’installations techniques électriques.

Depuis qu’elle a rejoint Sofa, en 1997, Karunawathi a planté des poivriers, des canneliers et de la citronnelle. Au départ, j’avais très peu de plants, mais petit à petit, je comble les espaces vides et mon rendement s’améliore. J’ai encore reçu 200 plants de Sofa cette année. Le mois dernier, j’ai récolté 150 kg de feuilles de thé, ce qui équivaut à 6000 roupies (38 €). Cela a vraiment amélioré ma vie. Avant 1997, je travaillais pour des propriétaires, car je ne recevais pas assez de revenus pour ma plantation. Je m’endettais pour acheter de la nourriture et pour éduquer mon enfant. Depuis, j’ai pu rembourser ma dette, explique-t-elle fièrement.

Aujourd’hui, Karunawathi vit avec son mari, Wimaladasa, et sa fille, âgée de 27 ans, dans une agréable maison, lovée au cœur de son petit domaine. Les bénéfices engrangés par la vente de sa production ont doublé et ils sont réinvestis directement. Contrairement aux grandes plantations détenues par les entreprises agro-alimentaires, celles des petits producteurs ne dépassent généralement pas l’hectare. L’équilibre financier est donc plus fragile et seule la garantie d’obtenir un prix minimal pour leurs récoltes, permet de maintenir cette activité durablement.

En juillet, le poivre ;

en décembre, le gingembre

À quelques kilomètres de là, à Nillamba, Tamara débute sa journée vers 4 h du matin. Elle prépare les gamelles de riz au curry pour le déjeuner de sa fille et de son mari. Après s’être affairée quelque peu dans sa maison, elle rejoint la plantation vers 7 h 30 pour y passer toute la matinée, à la cueillette du thé et des épices. Les différentes récoltes s’étalent plus ou moins tout au long de l’année : de janvier à mars pour les clous de girofle et la vanille, juillet-août pour le poivre, et décembre pour le gingembre. Ce n’est pas le travail qui manque !

Puis, il faut régulièrement entretenir le compost, nettoyer les buissons, réaliser des drains et aménager le terrain de manière à pratiquer une agriculture basée sur les principes de la biodynamique. Sofa et Bio Foods ne travaillent qu’avec des producteurs qui acceptent de suivre un mode d’agriculture bio, ce qui n’est pas forcément toujours le cas pour tout produit issu du commerce équitable. Mais d’après eux, il s’agit d’une démarche logique, car produire de la sorte permet aussi de respecter l’environnement. D’autre part, les coûts sont réduits puisqu’il n’est pas nécessaire d’acheter des pesticides et autres produits chimiques. C’est précisément cela qui attire les plus jeunes. J’ai toujours été préoccupée par la pollution, et ici, nous cultivons en respectant la nature, sans produits chimiques. Cela me plaît ! Mais, j’aimerais aussi m’impliquer davantage dans les projets sociaux du village, explique Nirmala, une jeune fille de 19 ans.

Avec les bénéfices engrangés (8 millions de roupies - 51.000 € – en 2006), Sofa finance aussi des projets sociaux, tels que la construction de puits ou de réservoirs d’eau afin de procurer une eau saine aux villageois.

J’aime travailler avec ma mère

L’après-midi, la cueillette du jour est pesée et les femmes reçoivent la moitié de leur revenu quotidien. L’autre moitié leur sera donnée lors des assemblées, histoire de stimuler leur présence à ces meetings locaux. Car pour fonctionner efficacement, le modèle de participation démocratique de la coopérative doit drainer le plus de producteurs possible. Chacun ayant alors voix au chapitre afin de faire part de ses problèmes ou souhaits. Régulièrement, des élections ouvertes à tous sont organisées afin de choisir des représentants locaux et le président de Sofa. Un système fort apprécié par les petits producteurs, au cœur de cette société relativement hiérarchisée.

Aujourd’hui, la coopérative fait vivre plus de 350 familles. Grâce aux bénéfices supplémentaires, certains ont également diversifié leurs activités en produisant du miel ou en achetant du bétail pour produire du lait. Des projets inimaginables il y a quelques années encore, vu le prix de tels investissements. Quelques femmes ont même ouvert un compte bancaire afin d’économiser la somme nécessaire pour offrir des études et un meilleur futur à leurs enfants. Car si la coopérative leur assure un bon niveau de vie, l’un des problèmes rencontrés est le partage des terres entre les différents descendants. Vu leur petite taille, les plantations ne sont alors plus assez importantes pour leur assurer la viabilité. Ce pourquoi certains se tournent vers d’autres activités, alors que d’autres espèrent à leur tour pouvoir obtenir une parcelle abandonnée, octroyée par l’état.

Hennayake, 18 ans, vient de terminer son cycle d’études secondaires. Elle s’apprête aussi à rejoindre sa mère dans la plantation familiale, un superbe jardin d’épices aux arômes variés : cardamome, curcuma, fleur de Macis, noix de muscade, vanille, clous girofle, gingembre, poivre, citronnelle… Un bonheur pour les yeux d’abord, puis pour l’odorat lorsque ces épices sont cueillies et séchées afin de devenir propres à la consommation. J’aime la vie ici, c’est calme et agréable. Je suis donc contente de pouvoir travailler avec ma mère. Mais j’aimerais quand même apprendre l’informatique. Ca pourrait m’être utile dans le futur et je pourrais informatiser les données de notre production, explique timidement la jeune fille.

Menike, sa mère, espère que sa fille pourra bénéficier d’un stage de formation en informatique organisé par Sofa. La coopérative propose en effet des formations dans divers domaines, dont celui-là. Elle s’estime heureuse, en tant que femme, de pouvoir travailler pour son propre compte et de transmettre un jour sa plantation d’un demi-hectare à son unique fille. Grâce au système de la coopérative, nous avons pu accroître nos revenus. Avant, nous vivions dans une toute petite maison. Maintenant, regardez, elle est assez grande ! Nous l’avons construite à trois et j’en suis très fière, s’exclame-t-elle. Notre jardin, qui n’avait autrefois pas tellement d’importance à nos yeux, est devenu indispensable pour notre viabilité économique. De plus, nous pouvons réaliser des petites boîtes en feuilles de palmier, prévues pour les sachets de thé. Je fais cela chez moi, dans mes temps libres avec ma fille, puis Sofa nous les rachète. Ca nous fait un petit bonus supplémentaire.

Des aides sont également octroyées pour l’éducation des enfants, qui reçoivent un budget de 700 roupies (5€) pour l’achat de livres scolaires. Certains ont même la chance de recevoir une bourse de 1500 roupies. (10 €) pour se rendre à l’université. L’année dernière, quatre étudiants de Lalimabe ont reçu cette bourse pour s’inscrire à la Peradeniya University. Selon Senavirathna, l’un des anciens du village, également membre de Sofa, ils reviendront ici après leurs études, car ils sont trop attachés à leurs terres, malgré les problèmes qui se poseront inéluctablement dans le futur. Sofa a apporté une solidarité entre les agriculteurs et donné du travail aux femmes. Leurs enfants reçoivent une meilleure éducation, ce qui devrait leur ouvrir de nouvelles perspectives d’emploi. Globalement, cela nous a rendus confiants en l’avenir, mais aussi en nous-même !, conclut-il.

Infos : www.biofoodslk.com ; www.mawhavelaar.be

La semaine du commerce équitable, mode d’emploi Organisée par le Fair Trade Center (Coopération belge

La semaine du commerce équitable, mode d’emploi

Organisée par le Fair Trade Center (Coopération belge au développement), la sixième édition de la semaine du commerce équitable se déroule du 3 au 13 octobre. Le but : sensibiliser les consommateurs à cet acte d’achat un peu différent. Car en achetant des produits originaires de ce type de commerce, on favorise une façon de produire plus juste, respectueuse du bien-être économique, social et environnemental des petits producteurs qui se cachent derrière le thé, le café, le jus d’orange, le petit pull ou la crème cosmétique que l’on utilise quotidiennement.

Durant cette semaine, les produits équitables seront évidemment mis en évidence dans les magasins où ils sont vendus (notamment ceux en provenance des Territoires palestiniens), mais une série d’actions est également programmée afin de porter le sujet à la connaissance du public. Côté animations, citons en vrac des festivals à Liège, Villers-la-Ville et Bruxelles, des débats, une projection ciné équitable dans les Cantons de l’Est et des animations au sein des écoles, dont certaines seront même jumelées avec des écoles de pays du Sud. Et pour les acteurs engagés ou porteurs d’un projet dans ce type de commerce, c’est l’occasion de recevoir un petit coup de pouce (un prix de 5000 €) en participant aux Be Fair Awards qui récompenseront deux nouvelles initiatives belges dans ce domaine.

Toutes les infos et les activités sont disponibles sur www.befair.be