Voyage La Haye à cœur ouvert

WARSZTACKI,SANDRINE

Page 48-51

Samedi 15 novembre 2008

De Toronto à Melbourne, les Global Greeters guident bénévolement les touristes dans leur ville. Partager avec des gens du monde entier leur amour pour le lieu où ils vivent est leur seul salaire. Cette année, La Haye s’est lancée dans ce tourisme d’un genre nouveau.

Le premier Greeter est une New-Yorkaise. Au cours de ses voyages à l’étranger, Lynn Brooks avait constaté que sa ville souffrait d’une réputation peu engageante. Voir New York réduit à cette image de mégapole assourdissante et dangereuse la peinait profondément. Pour y remédier, elle imagina un programme d’accueil pour montrer aux touristes « The Big Apple » telle qu’elle l’aimait ; une ville à croquer avec ses quartiers animés, ses adresses branchées, et surtout, ses habitants chaleureux. Depuis, des centaines de bénévoles sont venus grossir les rangs des Greeters new-yorkais. Des associations fondées sur le même principe se sont créées aux Etats-Unis, au Canada, en Argentine, en Australie, en Angleterre, en France, aux Pays-Bas.

L’impulsion vient parfois des pouvoirs publics. À La Haye, Jos Nusse, directeur d’une boîte de communication, a été chargé par l’échevin du tourisme de mettre en place un réseau de Greeters. Au début, les guides professionnels se méfiaient de nous. Le problème s’est posé dans tous les pays où les Greeters sont présents. Mais une fois que vous expliquez en quoi cela diffère d’une visite guidée classique, alors tout rentre dans l’ordre, explique le coordinateur. Si vous attendez de votre hôte qu’il vous montre les monuments célèbres en vous récitant leur histoire, vous risquez effectivement d’être déçu. Découvrir un lieu en compagnie d’un Greeter, c’est le vivre à travers le regard subjectif de ses habitants. On s’arrêtera dans tel café, parce que la patronne est un personnage, sur telle place, car les gens du quartier ont l’habitude de s’y retrouver le week-end… Participer à ces rencontres, c’est aussi accepter de se laisser surprendre. Une visite dure généralement entre deux et quatre heures. Mais, il n’y a pas de programme préétabli. Tout est une question de feeling. Si on ne s’apprécie pas plus que cela, on écourtera discrètement la visite. Si le courant passe bien, on peut poursuivre autour d’un verre, souligne Jos.

Suivez le Greeter

Lancés en juin, les Greeters de La Haye rassemblent déjà plus de quarante bénévoles de tous âges et de toutes origines. Les Greeters ici ont la particularité de compter de nombreux expatriés parmi leurs membres. Ce n’est pas le cas de Stef de Niet, avec qui j’ai rendez-vous. Né à La Haye, il connaît la ville comme sa poche. Directeur d’un centre de formation, il consacre son temps libre à la poésie et au saxophone. Nous découvrons la ville en voiture, à la tombée du soir. Tout en discutant, il choisit un CD de jazz dans la boîte à gants. La musique souligne le caractère intime de la visite.

La capitale administrative des Pays-Bas apparaît d’emblée comme une cité cosmopolite avec ses magasins chinois, ses coiffeurs africains, ses boucheries halal, sans compter, ses institutions internationales et ses multinationales. Les nationalités s’y mélangent comme les styles architecturaux. Côté pile, des maisons de briques rouges sagement alignées le long des canaux forment un décor de carte postale. Côté face, des bâtiments contemporains font oublier leur stature imposante derrière leurs courbes élégantes. Certains sont de vraies œuvres d’arts.

Après un petit quart d’heure de route, nous changeons de décor. Alors que la Mer du Nord se faufile à l’horizon d’une rue, nous pénétrons un entrelacs de ruelles bordées de petites maisons de pêcheurs. Ce village dans la ville, comme suspendu dans le temps, a bien failli être englouti par la voracité des promoteurs immobiliers. Mais, c’était sans compter sur l’attachement que lui portent ses habitants. Jusqu’au bout, ceux-ci se sont battus pour le sauver, m’apprend Stef. On ralentit en passant devant une de ces maisonnettes fleuries. Les rideaux sont ouverts, la lumière éclaire une scène de famille quotidienne. C’est ici même que mon guide vécut les premières années de sa vie d’adulte. Que de souvenirs ! Vous comprenez, ce n’est pas juste La Haye que je vous montre, c’est une part de ma vie, confie-t-il avec un sourire complice.

Le sable ou la tourbe

Notre ballade est aussi l’occasion d’appréhender des réalités qui font rarement la une des dépliants touristiques. En passant devant la prison où est détenu Radovan Karadzic, l’ex-chef politique des Serbes de Bosnie poursuivi par la justice internationale pour crimes de guerre et génocide, nous échangeons quelques commentaires sur le rôle international de La Haye. Dans le temps, quand Bill Clinton ou Mikhaïl Gorbatchev venait ici, il se promenait librement en rue. On pouvait presque les toucher, jure Stef, toujours en conduisant. Ce qui me plaît vraiment dans cette ville, c’est son caractère ouvert, poursuit-il en soulignant que jamais dans son histoire la cité n’a été entourée de fortifications pour la protéger des armées ennemies.

Mais, ouverture ne rime pas forcément avec mixité sociale et culturelle. Si le dynamisme des politiques d’intégration mérite amplement d’être souligné, cette ville plutôt bourgeoise connaît aussi des clivages importants. Depuis longtemps, la société de La Haye est divisée entre les quartiers des nantis, situés sur les zones sablonneuses, et les quartiers populaires, bâtis sur les terrains tourbeux, se désole mon hôte. Puisqu’on en discute, nous faisons un détour par le Schilderswijk, le quartier des peintres si l’on traduit littéralement, à proximité de la gare. Malgré sa mauvaise réputation, ses rues propres et bien éclairées ne font pas mauvaise impression.

La monotonie des rangées d’immeubles identiques m’arrache un bâillement. Il fait nuit noire à présent. Au loin, l’horloge de la gare indique 21h. Le temps est venu de se dire au revoir. Comme d’autres invités des Greeters le font souvent remarquer, on gardera de cette expérience l’impression étrange d’être un peu chez soi dans une ville où peu auparavant on cherchait encore ses repères.

Alter tourisme

Voyager, dit-on souvent, c’est partir à la rencontre des autres. Et, à l’heure du village global, les voyageurs semblent de plus en plus désireux de connaître leur voisin. Les Global Greeters, c’est un état d’esprit. Aujourd’hui, le monde se rétrécit. Les gens bougent beaucoup. Si vous allez à Barcelone, vous pouvez vous balader dans le parc Güell et admirer les maisons de Gaudi. Mais, de plus en plus, ce que les touristes veulent vraiment c’est rencontrer des personnes qui leur parlent de leur vie et de leur ville. Se promener dans une ville avec un audio guide sur les oreilles marque peut-être ton esprit, la découvrir avec un Greeter parle à ton cœur, s’enthousiasme Jos Nusse. Pour le coordinateur des Greeters de La Haye, ce mouvement fait indubitablement partie d’un tournant plus large vers une nouvelle forme de tourisme où l’humain tient la première place. Il fait la comparaison avec d’autres initiatives apparues dernièrement, comme le couchsurfing, une version modernisée et idéaliste de l’échange de maison. Les membres de ce réseau social sur le web peuvent soit proposer soit trouver un endroit où dormir gratuitement. Permettre aux voyageurs de se loger sans dépenser un sou n’est cependant pas la finalité première de ce site. Comme pour les Global Greeters, il s’agit de favoriser les rencontres au-delà des frontières.

Le développement d’un tourisme alternatif, en général, est grandement facilité par l’avènement d’internet. Pour les Greeters, c’est le principal moyen de se faire connaître, remarque Jos. Un second ingrédient essentiel, selon lui, est la gratuité de ces services. Le volontariat garantit la richesse des rencontres. Les touristes peuvent faire un don à l’organisation pour permettre d’acheter un nouveau PC ou d’imprimer des fascicules. Mais les Greeters n’acceptent jamais d’argent pour leur tour guidé. Même cinq euros, cela changerait l’âme du projet !

Infos pratiques :

Aller à La Haye : Toutes les heures un train relie Bruxelles à La Haye. Compter un peu plus de 2 h. Aller-retour à partir de 32,60€ le week-end.

www.sncb.be

Rencontrer un Greeter : Pour prendre rendez-vous avec un de ces guides bénévoles, tout se passe sur internet. S’y prendre deux semaines à l’avance.

www.denhaaggreeters.nl