Au Sud-Liban, où le Hezbollah impose sa loi

HURY,DAVID; KUCZKIEWICZ,JUREK

Samedi 16 août 2008

Deux ans après la fin du conflit, le Parti de Dieu règne sans partage.

La guerre entre Israël et le Liban s’est achevée il y a deux ans. Nous sommes retournés au Sud-Liban, le théâtre des heurts les plus violents. Nous avons découvert une région où le Hezbollah – le Parti de Dieu – est tout-puissant. Il règne en maître sur les villes et les campagnes.

Son autorité est incontestée. Les portraits de Hassan Nasrallah sont omniprésents et servent de décor à la vie de tous les jours. Ils rappellent à tous la puissance du parti et de ses chefs. Même aux journalistes de passage.

P.14 notre reportage

au sud-liban

Le Hezbollah règne en maître sur ses terres

Il y a deux ans prenait fin la guerre israélo-libanaise. Au Sud-Liban, l’autorité du Parti de Dieu est incontestée, mais malheur à qui veut prendre des photos sans autorisation.

Beyrouth, Sud-Liban

De notre correspondant

Il suffit de dépasser Saïda, grande ville sunnite à 40km de Beyrouth, pour réaliser à quel point le Hezbollah règne sur le Sud-Liban. Dès la sortie de cette agglomération côtière, les réverbères alignés le long de l’autoroute sont ornés d’oriflammes aux teintes éclatantes : jaune pour le Parti de Dieu, orange, vert et rouge pour chacun de ses alliés au sein de l’opposition parlementaire. Puis au fil des kilomètres ne restent plus que les longs fanions jaunes. L’arrivée à Tyr, 40 kilomètres encore plus au sud, ne laisse plus aucun doute : le premier barrage de l’armée libanaise est vide, mais le Hezbollah a marqué son territoire, à grands renforts de drapeaux. Les portraits de Hassan Nasrallah (secrétaire général du Parti) et de son prédécesseur Abbas Moussawi pullulent. La vie grouille, les ronds-points sont animés, des policiers municipaux tentent vainement de diriger la circulation. Plus loin, une route bifurque vers l’intérieur des terres, largement bombardées il y a deux ans. Direction Qana.

Pour de nombreux Libanais, Qana est un symbole. En avril 1996, 106 des 800 villageois qui y avaient trouvé refuge, dans un camp de la Finul (Force intérimaire des Nations unies au Liban), avaient péri au cours de l’opération israélienne baptisée « Raisins de la colère ». Après le retrait israélien du Sud-Liban en 2000, le Hezbollah y avait érigé un mausolée à la mémoire des victimes. Et le 30 juillet 2006, l’aviation israélienne avait replongé le village dans l’enfer.

Sur le site du raid de 1996, Jamil accueille les visiteurs. Réchappé du bombardement, il veille sur les lieux depuis huit ans et vend des DVD « racontant ce qu’il s’est vraiment passé ici et dans tout le Liban pendant l’été 2006 ».

« Ce qu’a fait Israël ici est resté impuni, et nous devons combattre cet ennemi jusqu’au bout », affirme-t-il tandis qu’autour de lui, des ouvriers en bâtiment s’activent : bientôt, une mosquée abritera les pierres tombales.

En contrebas, une large affiche indique la direction du second mémorial. La municipalité a voulu récupérer le site sur lequel les 27 villageois sont morts et en faire un sanctuaire, mais le propriétaire de l’immeuble détruit a refusé. Sous un soleil de plomb, des ouvriers travaillent aux fondations d’une nouvelle bâtisse. A 200 mètres, le Hezbollah a tout de même transformé un terrain vague en esplanade à la mémoire des victimes. Les portraits de femmes, d’enfants et de vieillards encadrent ceux, mis en valeur, de deux combattants du parti.

Au-delà de Qana, les portraits de l’ayatollah Khomeiny et de Hassan Nasrallah se multiplient. Sur la route menant à Tibnine, où sont stationnés les Casques bleus belges, des trottoirs neufs longent le bitume, des arbres ont été plantés et des affichettes verticales sont ficelées aux troncs, au nom de l’Organisme iranien de contribution à la reconstruction du Liban. Unique symbole étatique censé être présent au Sud, l’armée libanaise, est pratiquement invisible. La résolution 1701, marquant la cessation des hostilités de l’été 2006, avait prévu le déploiement de la troupe au sud du fleuve Litani, une première depuis 1978. L’arrivée de camions vieillots transportant les soldats avait été fêtée et médiatisée. Mais aujourd’hui, la plupart des barrages de l’armée restent déserts.

A l’intérieur des terres, des maisons poussent par dizaines. D’immenses villas rivalisent de fioritures. L’effort de reconstruction est colossal, les stigmates de 2006 étant soigneusement effacés.

A Bint Jbeil, grande bourgade du sud, le Qatar a promis de financer la reconstruction du cœur commerçant de la cité, complètement rasé. Les ouvriers s’activent. Et comme partout, les membres du Parti veillent car les journalistes n’ayant pas montré patte blanche ne sont pas les bienvenus. « Attention, prévient Mohammad, un jeune homme tenant un snack. Hier, une journaliste prenant des photos a été arrêtée. »

A 3km de là, sur la colline de Maroun el-Ras surplombant la frontière israélienne, les travaux se poursuivent aussi. En deux ans, des dizaines de maisons sont sorties de terre dans ce village au trois-quarts « vitrifié » lors de la guerre. A sa pointe sud, un restaurant a même ouvert ses portes fin juillet et porte un nom symbolique : Al-Qods (Jérusalem en arabe). Ghassan, son propriétaire, est fier de la vue imprenable sur le nord israélien, au travers des vastes baies vitrées. Dans la salle, les consommateurs fument le narguilé et boivent du café amer, observant le voisin honni avec curiosité et un rien de provocation. De l’autre côté de la route, un maigre poste de l’armée libanaise donne sur la vallée et la frontière dessinée au crayon. L’image est à la fois forte et dérisoire.

Plus au nord, un énième barrage de l’armée est vide. A trois mètres de la guérite, un char israélien – prise de guerre – rouille gentiment. Fixé à sa tourelle, un portrait de Khomeiny haut de deux mètres domine la route et surtout le poste de l’armée. Une femme l’observe de sa voiture et s’interroge : « Sommes-nous toujours au Liban ? »

Le long de la frontière israélienne, de nouvelles routes ont été ouvertes. Subitement, le marquage du Hezbollah disparaît. Ici, les villages sunnites et druzes – comme hors du temps – bordent la fameuse zone des fermes de Chebaa, territoire libanais sous contrôle israélien depuis 1967, et avancé par le Hezbollah comme justification à son activisme militaire.

Direction Khiam, petite ville plantée sur une haute colline et théâtre de combats de rues sans merci entre miliciens du Hezbollah et soldats israéliens. Là aussi, les chantiers tournent à plein régime. A son point culminant, l’ancienne prison, symbole des 22 ans d’occupation et rasée elle aussi en juillet 2006, a été rouverte au public. A l’entrée, un panneau indique « The prision (sic) is open ». Ce jour-là, le restaurant installé à l’entrée est entièrement occupé par des femmes. « Nous sommes là aujourd’hui pour récolter des fonds pour la Résistance, explique Ghada. Mais c’est demain que la vraie fête aura lieu, précise-t-elle avec enthousiasme. Une cérémonie aura lieu en présence de Samir Kantar » (NDLR, qui a été détenu pendant 29 ans en Israël, et libéré mi-juillet).

Autre jour, autre lieu, tout aussi marqué par les destructions de l’été 2006. Dahiyeh, la banlieue Sud de Beyrouth, vit à l’heure des grands chantiers. De nombreuses façades ont déjà été refaites, les immeubles en construction s’imposent. Dans le quartier de Haret el-Hreik, fief du Hezbollah où l’Etat libanais n’a pas droit de cité, le parti de Dieu semble discret. Peu de portraits ou de drapeaux. Pourtant, ses hommes sont partout. « Moi, j’installe des ascenseurs dans les nouveaux immeubles, raconte Ahmad, un jeune ouvrier, les mains recouvertes de cambouis. Je suis originaire du Sud et pendant la guerre de 2006, j’ai combattu. Nous voulons vivre en paix, mais s’il le faut, je reprendrai les armes. » Sympathisant du Hezbollah, Ahmad est l’un des maillons de la chaîne permettant au Parti de Dieu d’avoir des yeux et des oreilles partout. Il me dit alors : « Ce n’est pas prudent de prendre des photos sans autorisation. Viens, je t’accompagne au bureau de presse du Hezbollah. »

En lieu et place dudit bureau, Ahmad me conduit dans l’arrière-cour d’une grande mosquée. Des hommes armés débarquent rapidement à bord d’un 4 × 4 aux vitres fumées et dépourvu de plaque d’immatriculation. Mes papiers puis mon téléphone portable me sont confisqués. « Pour ta propre sécurité, reste assis là », m’ordonne l’un d’eux.

L’attente dans la cour s’éternise trois heures durant ; le contenu de mon appareil photo et de mon téléphone est vérifié. Inquiet de la tournure des événements, je dois cependant me taire : « Tu n’as pas la permission d’être ici, tu ne poses pas de questions, c’est nous qui posons les questions… », m’assène un jeune partisan. Ils m’enjoignent ensuite de monter en voiture, puis d’entrer dans un immeuble anonyme où, au premier étage, je dois me déchausser pour me retrouver enfermé à double tour, seul dans une petite pièce dont l’unique fenêtre est grillagée. Un homme entre et note mon nom, les raisons de ma présence, ma nationalité, avant de m’enfermer à nouveau sans la moindre explication. On me fait sortir une demi-heure plus tard. Sur le fauteuil de l’entrée, mon sac a été vidé et toutes mes affaires sont éparpillées : photos de famille, carte d’assurance, mes clés… « Remets tes chaussures, on te redonnera tout après », m’assure-t-on. A bord du 4 × 4, nous prenons la direction de la terrasse d’un café très fréquenté.

Trois hommes s’installent en face de moi, sortent un épais dossier d’interrogatoire et une discrète caméra digitale. Pendant une heure et demie, ils me bombardent de questions sur mon activité professionnelle, mais surtout sur ma vie privée et sur celle de mes proches. Rien n’est laissé de côté, de mes enfants au mot de passe de mon e-mail. Dépouillé de mes affaires, interdit de contacter qui que ce soit, y compris un député du Hezbollah que j’avais déjà rencontré, je réponds prudemment, avec la désagréable impression d’être entièrement mis à nu.

« Procédure normale », conclut l’un des hommes, après avoir tout filmé et m’avoir signifié que tout ceci devait rester entre nous. Vers 20 heures, mes effets personnels me sont enfin rendus et je suis relâché à mon point de départ, sous le choc mais soulagé.

Contacté jeudi, le député du Hezbollah Hussein Hajj Hassan s’est dit « très préoccupé », mais non informé de l’affaire. Le responsable du service de presse du Parti, lui, justifie ces procédés sans sourciller : « Il ne faut pas se fâcher pour ça, il faut assumer vos responsabilités. » Tant il est vrai que sur les terres du Hezbollah, on ne fait rien, rien, sans son assentiment.

notre correspondant interpellé, interrogé et intimidé

Commentaire

En interpellant David Hury en plein reportage ordinaire, et en le soustrayant six heures durant pour un interrogatoire sinistre, des hommes du Hezbollah ont fait montre d’une pratique inacceptable. Le Soir proteste bien entendu contre ce qui n’est rien d’autre que de l’intimidation. Les menaces voilées, aggravées dans la mesure où l’interrogatoire et la violation des effets personnels portaient aussi sur la famille de notre correspondant, rendent désormais le Hezbollah responsable du plus infime « pépin » qui toucherait David Hury ou un membre de sa famille.