20000 RESISTANTS BELGES TUES DES MUSEES DE LA RESISTANCE PROLIFERATION,COORDINATION ET EXPLOITS

BAILLY,MICHEL

Page 18

Lundi 8 octobre 1990

VINGT MILLE RÉSISTANTS BELGES TUÉS

De 1940 à 1944, la Résistance belge développa une organisation complexe. Ses buts: opposition à l'ennemi et liaison avec Londres.

La lutte contre l'occupant, entamée, en Belgique, par quelques pionniers dès l'été de 1940, produisit bientôt des structures qui en firent une organisation hiérarchisée et ramifiée. Ce soin mis à coordonner l'action ne procédait pas seulement d'un souci d'efficacité immédiate. Il s'inspira d'emblée de la perspective lointaine et heureuse de la libération. Ainsi la Résistance ne fut pas qu'une multiplication de coups de main ou d'entreprises fragmentaires de renseignement ou d'évasion. L'étude de son histoire, dont le professeur Henri Bernard a publié une passionnante synthèse dans son livre «La Résistance. 1940-1945» (Ed. Renaissance du livre), montre que les «soldats de l'ombre» prirent les risques les plus grands pour bâtir, pendant la guerre déjà, les fondements de lendemains nouveaux. Férocement traqués par la police nazie, ils s'exposèrent aux coups de celle-ci afin d'établir avec Londres des liens continus qui leur assureraient non seulement des armes mais, en outre, une légitimité prometteuse d'influence dans la Belgique délivrée. Les sacrifices consentis réclamaient «que cela change» et que, lorsque la nuit finirait, «rien ne serait plus comme avant».

Certes, ces préoccupations à long terme furent-elles principalement celles des chefs. Pourtant, ceux qui se jetèrent dans le combat pour le seul motif initial et profond qu'ils rejetaient l'oppression de l'envahisseur cultivèrent, eux aussi, l'espoir d'une réforme, méritée par les périls, les souffrances et le sang.

Le professeur Bernard estime que le nombre des clandestins belges tués par l'ennemi fut de 19.048 sur un total de 70.000 Résistants actifs. Il convient, par ailleurs, qu'il est malaisé d'écrire une histoire de la Résistance dès lors qu'il était dans la nature de celle-ci de ne laisser que fort peu de documents qui, tombés aux mains de l'ennemi, eussent été autant de menaces de mort. En dépit des nécessaires circonspections, des rapports écrits, des listes de noms circulèrent par des filières clandestines. Ces documents, souvent codés, ne pouvaient être que fragmentaires. Et toutes les sources ne sont pas encore ouvertes aux chercheurs. En 1986, les auteurs d'un livre sur «L'Armée secrète» signalaient que les archives de la Sûreté de l'Etat belge, à Londres, et du Special Operations Executive britannique n'étaient toujours pas accessibles.

Des chiffres, cependant, ont été publiés. Ils donnent une idée de l'ampleur des opérations et des sacrifices. Sur 13.246 «partisans armés» reconnus, rattachés au Front de l'indépendance, 1.200 trouvèrent la mort et 3.000 furent prisonniers politiques. La presse clandestine perdit 30 % de ses effectifs par la mort de 3.000 imprimeurs, rédacteurs ou distributeurs. Les Services de renseignement et d'action mobilisèrent 5.000 agents et 13.000 auxiliaires. Le chiffre de leurs morts: 2.000. Des 300 agents belges parachutés dans notre pays, 120 ne revinrent pas. Des 39 agents parachutistes envoyés en Belgique par le gouvernement belge de Londres, 32 furent arrêtés; 14 moururent en déportation et 6 furent tués au combat.

Il est bon d'avoir à l'esprit ces indices de la hauteur des sacrifices lorsqu'on aborde un panorama de la Résistance telle qu'elle s'organisa au hasard des initiatives individuelles, des circonstances, des courages, des méfiances et, parfois, des intrigues.

LA CAPITULATION? RIEN

QU'UN INCIDENT TECHNIQUE

Le jour même de la capitulation, le 28 mai 1940, raconte Henri Bernard, le colonel de réserve Robert Lentz et le commandant, également de réserve, William Grisar, disent à leurs hommes: «La capitulation n'est qu'un incident tactique». Le combat continue. A la même époque, le colonel Jules Bastin, chef d'état-major du corps de cavalerie, tente de gagner Londres puis revient en Belgique. Le commandant Charles Claser fonde la Légion belge qui deviendra finalement, avec le concours de Lentz, de Bastin et de beaucoup d'autres, l'Armée secrète.

En juin 1940, Walthère Dewé, animateur en 1914-18 du réseau «La Dame blanche», va renouveler ses exploits dans un réseau qui s'appellera Cleveland, puis Clarence. Le même mois, paraît «Chut!», premier journal clandestin de Bruxelles. «Le Monde du travail» fait son apparition à Liège. Au total, 650 journaux clandestins seront publiés sous l'occupation, en français, en flamand et même en allemand.

Pendant l'été 1940 toujours, Fernand Kerkhofs fonde, avec William Ugeux, Louise de Landsheere et quelques amis, le service «Zéro» qui se ramifiera dans le renseignement, les chaînes d'évasion et la presse clandestine. En novembre 1940, Georges Leclercq, fonctionnaire au ministère de la Justice, crée, avec André Cauvin et Henri Bernard, le service «Luc», spécialisé dans les évasions vers l'Angleterre. En mars 1941, Fernand Demany fondera, avec le Dr Albert Marteaux et l'abbé Boland, le Front de l'indépendance. A la même époque naît le réseau d'évasion «Comète» où s'illustrera Andrée de Jongh.

Le gouvernement belge, réfugié à Londres et présidé par Hubert Pierlot, aspirait, lui aussi, à fortifier sa légitimité. D'où le soin qu'il mit à organiser, voire à régenter, la lutte clandestine dans notre pays. A la mi-novembre 1940, la décision fut prise de recréer la Sûreté de l'Etat, qui, sous la tutelle du ministère de la Justice, prendrait en charge les mouvements de résistance. Un magistrat du Parquet, Fernand Lepage, en fut le chef. Existait également une 2e section du ministère de la Défense nationale qui n'avait compétence que pour les actions militaires en Belgique. En 1943, les deux organismes furent coiffés par un Haut Commissariat à la sûreté, sous la direction de Walter Ganshof Van der Meersch.

En 1941, se constitua en Belgique, à l'initiative du gouvernement Pierlot, un groupe «Gilles» qui devint le Comité politique de la Résistance. Présidé par le professeur Charles De Visscher, il réunissait, outre Ganshof Van der Meersch, Jacques Basyn, Jules Delruelle et Louis Bekaert. Sa tâche: informer le gouvernement de l'état de l'opinion et stimuler l'opposition à l'occupant.

Dans son oeuvre de stimulation de la lutte clandestine, la Sûreté belge eut à adapter son action à celle de plusieurs services britanniques: le Special Intelligence Service (SIS), chargé du renseignement, le Special Operations Executive (SOE), tourné vers le sabotage, et à la résistance armée dans le monde entier, le Political Warfare Executive (guerre psychologique) et le Military Intelligence 9 (rapatriement des aviateurs et militaires évadés). A partir de 1942, s'ajouta l'activité de l'Office of Strategic Services (OSS) américain qui s'occupait à la fois de renseignement, d'action armée et d'analyse.

Tant d'acteurs divers dans une même entreprise ne pouvaient se mouvoir sans que des frictions se produisent. Et l'éloignement en même temps que les servitudes de la vie clandestine ne favorisaient pas la dissolution des mal-entendus et des soupçons. En Belgique même, plusieurs tentatives furent faites pour coordonner les différents mouvements de résistance, notamment par Camille Joset, chef du Mouvement national belge (MNB), qui suggéra une coopération entre son mouvement, la Légion noire, la Légion belge, Pro Patria, le Mouvement national royaliste, le Mouvement du rassemblement autour du roi, le Parti belge, l'Entraide nationale belge. Un conflit avec le puissant Front de l'indépendance fit échouer le projet.

POUR L'OBTENTION

DU STATUT DE COMBATTANT

Les chefs de la Résistance et, singulièrement, ceux de l'Armée secrète se préoccupèrent beaucoup d'obtenir pour leurs troupes le statut de combattant, protégé par la Convention de La Haye, de 1907. Les résistants capturés par l'ennemi auraient ainsi été des prisonniers de guerre et non des terroristes, promis au peloton d'exécution. Un uniforme (une salopette en toile de jute) et un badge feraient des maquisards des soldats «réguliers». La Convention imposait aussi la condition de l'unité de commandement. Le 3 septembre 1944 seulement, le haut commandement allié publia une proclamation nommant le général Yvan Gérard (Ancien commandant de l'Armée secrète) chef de la Résistance. Il aura pour adjoint Marcel Grégoire, du Front de l'indépendance. Sur place, c'est-à-dire en Belgique, le général Pire, de l'Armée secrète, commanderait les Forces belges de la Résistance avec l'accord du représentant du Front de l'indépendance à Londres.

Cette coordination de dernière heure n'eut que de médiocres effets. Et les Allemands massacrèrent communément les résistants capturés par eux. La «guerre de l'ombre» resterait imperméable à tout rayon de lumière humaine.

MICHEL BAILLY

Pour suivre:

Les projets très structurés

de l'Armée secrète

Prolifération, coordination et exploits

Il nous est impossible, fût-ce par de simples mentions, de donner un panorama complet de tous les mouvements dont la mosaïque forma la Résistance belge. Montrons-en, à tout le moins, la diversité et les imbrications. A Londres, sous l'égide de la Sûreté, le service «Dingo» s'attachait à la démoralisation de l'ennemi et à enseigner aux ouvriers des usines belges à ralentir, impunément, la production industrielle. Le professeur Bernard estime que la «résistance civile» réduisit, de 1940 à 1944, l'économie belge au tiers de sa production. Dans les usines contrôlées par la Société générale, des ouvriers, avec l'accord du gouverneur de celle-ci, Alexandre Galopin, défaisaient la nuit l'ouvrage effectué durant le jour!

Le service «Manfriday» organisait le sabotage dans le Hainaut et enseignait la résistance passive. «Porcupine-Mandrill» répandait des tracts anti-allemands. «Baboon-Othello» encourageait la destruction des récoltes de lin et de colza.

En octobre 1941, le gouvernement Pierlot implanta, en France, sous la direction de Pierre Bouriez, un réseau «Sabot», chargé de coordonner les filières belges passant par le territoire français. Dans le même ordre de préoccupations, William Ugeux animera, en France non occupée, un Poste de communication belge. Plus tard, un Poste central de courrier sera créé à Paris et sera dirigé successivement par Mathieu De Jonge, André Rostenne et Jean Fosty.

Outre le dépôt - destructeur - de comprimés d'aspirine dans l'essence et la dispersion de «crabes» antipneus sur les routes, une des activités du Mouvement national belge était l'ouverture des lettres adressées, par des dénonciateurs, aux kommandanturs. Ses agents s'employaient également à détourner, à des fins de démoralisation, le courrier adressé aux combattants du front de l'Est, à la solde des Allemands. Le service D accomplissait un travail analogue, à Liège.

Le groupe G, où étaient nombreux les ingénieurs et les techniciens formés à l'université du travail, de Charleroi, s'était spécialisé dans les sabotages. Issu de l'ULB et du Cercle du libre examen, il fut fondé par Jean Burgers, Richard Altenhoff, Robert Leclercq et Henri Neuman. Ce fut cette formation «de choc» qui, sur l'ordre de Londres, mit hors d'usage toutes les lignes à haute tension du pays, dans la nuit du 15 au 16 janvier 1944. Cette action confirma l'ennemi dans la conviction que le débarquement allié aurait lieu dans le Pas-de-Calais. Le groupe comprit un total de 4.000 agents. Quelque 800 d'entre eux trouvèrent la mort.

Paul Lévy conçut l'opération «Samoyède» pour l'installation de stations clandestines de radiodiffusion à Bruxelles, à Houdeng-Goegnies, à Tamines, à Liège, à Hasselt, à Schoten, à Gand et à Courtrai. Ces stations assureraient, à la libération, l'information de la population dans l'éventualité où tous les autres moyens de communication auraient été anéantis par la bataille.

A partir de 1943, se développa, sous la conduite de Jean de Blommaert, l'opération «Marathon» pour la constitution de camps, dans les forêts luxembourgeoises, où seraient hébergés les aviateurs alliés abattus et à l'abri desquels ils attendraient le rapatriement par des réseaux comme Comète, Escape (du colonel Joseph Daumerie) et le service du célèbre Albert Guérisse. En janvier 1944, le «squadron leader» belge Lucien Boussa fut chargé d'une opération analogue dans la région de Châteaudun.

En Allemagne même, à l'oflag II A, de Prenzlau, le lieutenant-colonel Paul Bolle avait créé un service d'évasion, épaulé par des ateliers clandestins où étaient fabriqués faux papiers et cisailles. Au total, 770 militaires belges s'évadèrent des camps allemands. Deux cent cinquante s'engagèrent dans la Résistance et vingt-trois gagnèrent l'Angleterre pour reprendre le combat.

En septembre 1943, le gouvernement belge prit la décision d'aider pécuniairement les réfractaires au travail obligatoire. Des parachutistes remirent d'importantes sommes en dollars à Raymond Scheyven (dit «Socrate»), directeur de la Banque Allard, à charge pour lui de les distribuer après conversion. «Socrate» organisa une répartition par province et imagina, en outre, des emprunts avec reçu timbré. Afin de prouver qu'il agissait au nom du gouvernement de Londres, il offrait au prêteur de faire passer le message de son choix sur les antennes de la BBC. Par ce moyen, Raymond Scheyven récolta 188.190.000 F!

Selon le professeur Bernard, la Résistance belge accomplit, pour le seul mois de juillet 1944, 800 démolitions ferroviaires et 42 déraillements. Et elle fit sauter 65 ponts.

Nous reviendrons sur les exploits de l'un ou l'autre groupe. Signalons ici que l'important dispositif mis en place par l'Armée secrète pour déclencher l'insurrection aux approches des armées alliées ne déploya pas ses effets en raison de la rapidité, inattendue, de l'avance anglo-américaine. La vitesse des colonnes blindées, qui assura le triomphe écrasant des Allemands en 1940, priva, en 1944, la Résistance des fruits de sa périlleuse préparation au combat. Eût-ce été un couronnement? Peut-être un désastre, nous disait un chef résistant. Car l'armement et l'équipement des maquisards étaient pauvres, souvent dérisoires. Cependant, l'essentiel, conviennent les «anciens» comme le professeur Bernard, fut de dire «non» à la servitude et de remettre la Belgique dans le combat pour la liberté.

M.By

Des musées

de la Résistance

Actuellement, un musée de la Résistance est établi, rue Van Lint, 14, à Anderlecht, et est animé par Jean Brack, vice-président national du Front de l'indépendance.

Une section «Résistance» existe aussi au musée de l'Armée, au Cinquantenaire, à Bruxelles.

Cependant, nombre de résistants déplorent que la Belgique soit, quarante-cinq ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, toujours dépourvue d'un musée de la Résistance qui serait «officiel» et serait reconnu par tous les mouvements intéressés.

René Vander Auwera, «ancien» des Services de renseignement et d'action et du groupe «Zéro», rescapé de Dachau, avait, de son côté, créé un petit musée dont le siège fut à Quenast avant d'être transporté dans un local de la citadelle de Namur. Cet établissement a dû fermer ses portes, faute de moyens pécuniaires.

Un projet de musée national a été élaboré, selon des plans de René Vander Auwera, architecte de son état. Une association sans but lucratif a été constituée pour le gérer. Ses intitiateurs ont encore à trouver des subsides et un local.

M. By.