2013 sera une année pacifiste : Henri La Fontaine nous revient

MARTIN,PASCAL; STAGIAIRE

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Lundi 3 décembre 2012

Pacifisme Le socialiste belge a reçu le prix Nobel de la Paix. En 1913, un an avant la Première Guerre mondiale. Un parcours humain exceptionnel. A redécouvrir.

Qui se souvient encore d’Henri La Fontaine ? À vrai dire, plus grand monde. Pourtant, ce sénateur socialiste belge reçut en 1913 le prix Nobel de la Paix. L’homme qui fut ainsi récompensé pour son action en tant que président du Bureau international de la Paix a curieusement disparu des mémoires, tout comme Auguste Beernaert (lutte contre l’esclavagisme) et l’Institut de droit international (prévention des conflits), eux aussi lauréats belges du célèbre prix. Seul le Père Dominique Pire semble avoir échappé à l’oubli.

Un siècle plus tard, la Fondation Henri La Fontaine et le Mundaneum veulent faire redécouvrir le grand homme. Le Mundaneum puisque, avec Paul Otlet, La Fontaine fut aussi à son origine ainsi qu’à celle de la classification décimale universelle. Un livre lui est consacré et l’année 2013 lui sera dédiée (lire ci-contre). Ce mardi au Sénat, le prix Henri La Fontaine sera en outre remis à un organisme qui s’inscrit dans le combat pacifiste mené par le socialiste il y a cent ans. Stéphane Hessel, l’auteur d’Indignez-vous (lire ci-contre), parrainera la manifestation.

Un précurseur

Pierre Galand, qui est une des chevilles ouvrières de la Fondation Henri La Fontaine, n’a pas de mots assez forts pour dire l’admiration portée à cet homme qui a consacré sa vie à la paix et a travaillé à la création de la future Société Des Nations. Socialiste, franc-maçon, féministe et confiant dans la force du savoir, La Fontaine avait aussi la conviction que seule la paix pouvait sauver le monde en dépit de la violence de la première partie du XXe siècle. « D’où, insiste Pierre Galand, la nécessité de le repopulariser auprès de l’opinion publique belge. » À terme, l’espoir est d’amener les jeunes à se réapproprier ce destin exceptionnel via les cours d’histoire ou de morale.

Pour Jean-Paul Deplus, échevin (PS) de la Culture à Mons et président du Mundaneum, « La Fontaine doit retrouver la place qui est la sienne. La société de l’entre-deux-guerres l’a oublié car elle n’avait sans doute pas l’oreille assez fine pour capter ses appels au pacifisme ». Son combat peut être aussi un moyen de « rebaliser » les circonstances qui ont amené à la guerre de 14-18, au moment où le monde se prépare pour le centenaire de 2014.

L’hommage qui lui sera rendu tout au long de 2013 doit enfin souligner la vision de précurseur d’Henri La Fontaine et un sens de l’anticipation qui peut désarçonner. Car le socialiste a également participé à l’Union parlementaire, sorte de parlement international dont les activités ont préfiguré la Société des Nations. « Il peut être considéré comme l’un des inspirateurs de ce qu’est aujourd’hui l’ONU. »

Pour l’anecdote, Henri La Fontaine n’est jamais allé chercher son prix Nobel à Oslo. Pour cause de maladie, puis de premier conflit mondial.

Hessel : « Le consensus populaire, déjà »

Stéphane Hessel parraine la remise du prix Henri La Fontaine, ce mardi au Sénat. L’auteur du best-seller Indignez-vous fait part de son admiration pour le pacifiste belge.

Y a-t-il un lien entre le pacifisme pour lequel a milité Henri La Fontaine, Prix Nobel de la Paix 1913, et l’indignation dont vous vous faites aujourd’hui le chantre ?

Certainement. De nombreux pays ont voulu croire au début du XXe siècle dans la possibilité d’éviter la Première Guerre mondiale. L’effort d’Henri La Fontaine a été exemplaire en la matière. Aujourd’hui, nous devons craindre la multiplication de conflits relativement restreints, mais pour lesquels nous n’avons pas de réponses adéquates. Je veux dire par là que si Henri La Fontaine était parmi nous, je suis sûr qu’il souhaiterait comme moi un renforcement de l’autorité des Nations unies. Mais, même avec une organisation mondiale plus forte, la difficulté est qu’aujourd’hui les principales manifestations de haine et de massacre se passent à l’intérieur des pays. La Syrie est un exemple, comme la Libye l’a été. Et donc, ce qui nous manque, c’est une organisation capable de faire non pas seulement du droit d’ingérence, mais bien plus encore la possibilité de soutenir des mouvements de revendication populaire qui font face à des violences atroces.

Le pacifisme d’avant 1914 a connu d’autres grandes figures comme Jean Jaurès. Comment situer Henri La Fontaine dans cette sphère ?

Ce qui caractérise Henri La Fontaine, c’est un fond d’humanisme profond qui prend sa source dans des valeurs universelles. Il s’est réalisé en partie dans l’extraordinaire aventure qu’est le Mundaneum. Il y a montré la nécessité de savoir ce qui se passe et de le recueillir pour que la mémoire des succès et des échecs ne se perdent pas.

Notre collegium international, scientifique, éthique et politique, est l’une des tentatives pour trouver une nouvelle manière d’aller à l’avant des difficultés d’aujourd’hui. Le risque d’un découragement existe chez beaucoup de jeunes : « Il n’y a plus rien à faire ! pensent-ils. C’est fini ! » Le message d’un homme comme Henri La Fontaine doit nous faire comprendre que ces valeurs ne se laissent pas traiter à la légère au profit de satisfactions matérielles passagères, lesquelles peuvent précisément produire une forme de collaboration avec les oligarchies en place.

Avec cette circonstance aggravante que nous vivons aujourd’hui une crise économique que l’on compare volontiers à la grande crise de 1929, celle qui a préparé le terrain pour la Seconde Guerre mondiale ?

Tout à fait. Lorsque surgissent des crises comme celle que nous avons connue par exemple après la chute du mur de Berlin, moment où l’on s’est demandé comment opérer, le fait que l’on en ait conclu la possibilité et la nécessité de construire une Europe plus large, le fait que l’on ait essayé de la faire fonctionner, a montré que pour y arriver il fallait mobiliser de nouvelles ressources citoyennes. Nous ne pouvons pas nous en remettre aux seuls gouvernements, et pis encore aux seules forces financières qui souvent obligent les gouvernements à des attitudes plus ou moins lâches. Nous sommes tenus, si nous voulons réussir, à provoquer la mobilisation citoyenne. Là aussi nous retrouvons une qualité particulière d’Henri La Fontaine qui était de s’appuyer sur un consensus populaire large.

Vous parlez d’un pacifisme d’ingérence qui prendra le pas sur l’attentisme des Etats face aux conflits. Mais sur quelles bases le créer ?

Sur la mobilisation citoyenne, je le répète. Dès la fin du XXe siècle, nous avons assisté après les grandes crises à de vastes mobilisations. Le mouvement des Forums sociaux et Attac en sont des exemples intéressants, car ils sont à la fois globaux (« le monde à refaire ») et locaux (ils ont soutenu l’économie sociale et solidaire). C’est là que je vois l’amorce, l’embryon d’un nouveau pacifisme, d’un nouvel humanisme qui prend les problèmes à la base et essaie de les traiter sur le plan mondial.

annÉE lafontaine

Quelques activités

Mardi 4 décembre. Remise du prix La Fontaine au Sénat en présence de Stéphane Hessel.

Lundi 10 décembre. Concert-apéro au Mundaneum « Give Peace a Chance ! »

7 mars 2013. Débat au parlement européen sur « La justice sociale et le féminisme », sous la présidence d’honneur de Martin Schulz et Marc Tarabella.

5 octobre 2013. A l’académie royale des Sciences, des Lettres et des Beaux-Arts, « Itinéraire de Diderot à La Fontaine : Encyclopédisme facteur de Paix ». Sous réserve. Plus d’infos : www.henrilafontaine.org.