5,91% une inflation record

MUNSTER,JEAN-FRANCOIS; THOMAS,PIERRE-HENRI; DEMONTY,BERNARD

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Jeudi 31 juillet 2008

Pas de vacances pour l’inflation

Consommation Du jamais vu depuis 24 ans

Malgré le net recul du prix du baril, le taux d’inflation a continué à progresser en juillet (+ 5,91 %).

Pas de trêve estivale pour l’inflation. Une nouvelle fois, le mercure du thermomètre mesurant la hausse des prix dans le pays a grimpé en flèche en juillet. Le taux d’inflation a progressé de 5,91 % par rapport à juillet de l’année dernière, à un fifrelin de la barre symbolique des 6 %. On n’avait plus connu une telle hausse depuis 24 ans. En juillet 1984, l’inflation s’était élevée à 6,33 %.

Ce chiffre de 5,91 % ne constitue pas vraiment une surprise. Depuis le mois d’octobre, l’inflation ne cesse de croître, à l’exception d’avril dernier. Elle était encore de 5,8 % en juin. On aurait pu croire que la récente accalmie sur le front du pétrole – on est passé de 147 dollars le baril le 11 juillet dernier à 122 dollars mercredi (- 17 %) – allait calmer les choses mais celle-ci est arrivée trop tard pour faire ressentir ses effets. Les prix ont encore augmenté de 0,53 % par rapport au mois précédent. Cette progression s’est néanmoins faite plus lente que les mois précédents, ce qui laisse à penser que la barre des 6 % pourrait bien être un plafond.

Comme d’habitude, les principaux postes ayant contribué à la hausse des prix sont les produits pétroliers. La responsabilité des produits alimentaires, très forte en début d’année, est minime même si certains produits continuent à voir leurs prix augmenter : fruits frais et pommes de terre notamment. Un phénomène saisonnier est venu s’ajouter en juillet : la hausse du prix de certains loisirs comme les voyages à l’étranger et les villages de vacances. Le prix des communications téléphoniques par GSM et des fleurs a par contre baissé.

L’indice santé a quant à lui progressé de 0,6 %. C’est sur base de cet indice des prix expurgé des carburants (hors mazout), du tabac et de l’alcool que nos salaires sont indexés. Cette progression est telle que l’indice pivot sera finalement dépassé dès ce mois d’août, ce qui entraînera automatiquement (mais avec retard) une indexation des salaires des fonctionnaires et des allocations sociales.

Avec un taux d’inflation de 5,91 %, la Belgique restera bien au-dessus de la moyenne du taux de la zone euro (qui tourne autour de 4 %). Comme on peut le voir dans l’infographie ci-dessous, c’est surtout au niveau des produits pétroliers (mazout essentiellement) et du gaz/électricité que les Belges souffrent plus que leurs voisins. Nous ressentons plus fortement les soubresauts du baril de pétrole car nous consommons plus de mazout et parce que les taxes, assez faibles, jouent moins le rôle de tampon. Pour le gaz et électricité, cela s’explique par l’augmentation des tarifs de transport et distribution.

A quoi faut-il s’attendre dans les mois à venir ? Tout dépendra de l’évolution, hautement imprévisible, du prix du baril de pétrole. La plupart des économistes avaient parié sur une baisse de l’inflation à partir du mois d’avril. On a vu ce qu’il en a été de ces prévisions…

La récente décrue des cours du brut ne doit pas inciter à trop d’optimisme tant celle-ci semble fragile. Les perspectives en matière d’offre et de demande de pétrole ne sont pas encourageantes.

Pour Julien Manceaux, économiste chez ING, l’inflation devrait se maintenir à des niveaux proches du 6 % jusqu’au mois de septembre. « Ce mois devrait constituer un pic, estime-t-il. Il n’est pas exclu qu’on atteigne les 6 %. Ensuite, on devrait assister, dans un scénario de stabilisation des prix du pétrole à 145 dollars, à une diminution progressive de l’inflation pour atteindre les 4,4 % en décembre et les 4,8 % sur l’ensemble de l’année. Bien sûr, si le prix du pétrole est moindre, ces chiffres doivent être revus à la baisse. Si par exemple le baril se maintient au cours d’aujourd’hui (122 dollars), on sera à 4 % en décembre ». Le consensus des économistes belges table, lui, sur un taux d’inflation moyen pour 2008 de 4,1 %.

Cette décrue programmée au second semestre ne signifie nullement que les prix dans les magasins vont baisser. Elle s’explique de façon purement statistique. Le taux d’inflation est toujours calculé sur une base annuelle. C’est-à-dire que l’on compare les prix par rapport à ce qu’ils étaient au même mois de l’année dernière. Or, en 2007, les prix n’ont commencé à s’envoler qu’à partir d’octobre. Jusqu’en septembre, la base de comparaison sera très défavorable. A partir d’octobre, l’écart diminuera. Du moins si les prix restent stables.

P. 16 L’Édito

La machine ralentit mais n’est pas arrêtée

L’économie belge n’est pas vaillante, mais elle n’est pas paralysée. Selon une première estimation réalisée par la Banque nationale, le produit intérieur brut (PIB) de la Belgique a enregistré au deuxième trimestre une croissance de 0,3 % par rapport au premier, et de 2 % sur un an. Cela correspond encore grosso modo à la vitesse de croisière de la machine économique belge, même si le ralentissement inexorable se poursuit depuis plus d’un an maintenant. Jugez plutôt : au premier trimestre 2007, notre économie affichait un taux de croissance annualisé de 3,2 %. Puis il est tombé à 3 % au deuxième trimestre, à 2,8 % au troisième, 2,4 % au quatrième, 2,2 % au premier trimestre de cette année et donc 2 % fin juin.

A l’analyse des données plus fines qui sont désormais disponibles pour les trois premiers mois de cette année, on remarque deux choses. D’abord, que la croissance est largement tirée par la demande intérieure, c’est-à-dire par la consommation des ménages. Mais au vu des derniers baromètres de confiance de plus en plus maussades, on peut penser que ce soutien va faiblir.

Autre élément, positif, on a continué à créer de l’emploi. Au premier trimestre, l’emploi a encore progressé de 0,5 % par rapport au dernier trimestre de l’an dernier. Et sur un an, donc par rapport au premier trimestre 2007, notre économie a créé 82.600 emplois supplémentaires.

Prévisions moroses

Mais attention : d’abord, on sait que l’emploi réagit toujours avec un temps de retard à la situation économique du moment.

Et les économies européennes, dans leur ensemble, avaient assez bien résisté au cours des premiers mois de 2008 – grâce notamment à un maintien de l’activité de construction dopée par une météo favorable –, pour accuser le coup ensuite.

Bref, on peut s’attendre à des chiffres de croissance moins élevés encore au cours des prochains trimestres. Pour cette année, la Commission européenne prévoit une croissance de 1,7 % dans notre pays, et les bureaux d’études des grandes banques, de 1,6 %. Pour l’an prochain, la Commission comme les banques sont moins optimistes encore, tablant toutes les deux sur 1,5 %.

Des mesures sociales au placard

Les trois pièges de la rentrée

La nouvelle flambée d’inflation ne sera pas de nature à refroidir la rentrée sociale de septembre. Ce mercredi, la Centrale générale FGTB a plaidé dans un communiqué pour « la poursuite de la mobilisation en septembre. » Le syndicat reproche au gouvernement de « prendre le risque de voir s’accumuler toutes les revendications en attente depuis des mois. »

Au début de l’été, à l’occasion d’une semaine de manifestations ayant rassemblé 100.000 personnes, les syndicats n’en avaient pas fait mystère : ils attendaient, pour le 15 juillet, des « réponses aux problèmes socio-économiques. »

Le gouvernement avait réagi, en s’accordant sur une déclaration. Celle-ci prévoyait notamment une hausse de 3 % des pensions d’ici à la fin de la législature, la généralisation du treizième mois d’allocations familiales, ou encore une augmentation de la quotité exemptée d’impôts de 1.000 euros.

Cette déclaration socio-économique était de nature à apaiser le courroux syndical, même si les représentants des travailleurs insistaient sur le « caractère insuffisant » des mesures annoncées.

Mais cette déclaration a sombré avec les négociations communautaires.

Le 15 juillet, le Premier ministre a remis sa démission, faute d’accord institutionnel. Après sa remise en selle par le Roi, Yves Leterme s’est abstenu de sauver l’accord socio-économique, en prononçant une déclaration portant sur ce seul thème, de peur d’essuyer un vote négatif de la part de la NV-A, l’aile nationaliste du cartel du Premier ministre.

Aujourd’hui, la réponse du gouvernement aux défis socio-économiques est jugée insuffisante par les syndicats. Ils se réuniront à la rentrée pour déterminer « le moyen de pression » qu’ils entendent utiliser. Grèves et manifestations sont très probables. A moins que le gouvernement sauve, in extremis, la fameuse déclaration.

La confrontation patrons-syndicats

Dans un climat social déjà perturbé (lire ci-contre), la hausse de l’inflation va peser lourdement sur les négociations interprofessionnelles, qui vont débuter au mois de septembre.

Patrons et syndicats doivent conclure un accord avant la fin de l’année.

Cette convention, valable pour deux ans, s’applique à tous les travailleurs du secteur privé, et fixe leurs avantages sociaux, et notamment la marge de hausse de salaire pour la durée de l’accord.

De l’avis du patronat comme des syndicats, la négociation sera particulièrement délicate. En raison de l’inflation persistante, et de la baisse du pouvoir d’achat, la revendication salariale des syndicats risque d’être ambitieuse.

De l’autre côté de la table des négociations, les chefs d’entreprises seront enclins à freiner des quatre fers : car en raison de l’indexation automatique des salaires, leurs coûts salariaux augmentent fortement en période d’inflation.

Les employeurs sont d’autant plus nerveux qu’une hausse immodérée des salaires risque, elle-même, de doper l’inflation par un effet d’entraînement. Un scénario catastrophe dans lequel l’indexation automatique des salaires entraînerait les coûts des entreprises à la hausse, les contraignant à augmenter à leur tour le prix de leurs produits, alimentant l’inflation et donc, à nouveau, la hausse des salaires.

Dans ce contexte, il y a même fort à parier que les représentants des patrons viendront avec une revendication de révision du système d’indexation automatique, ce dont les syndicats ne veulent pas entendre parler.

Couplée à l’arrivée de l’hiver, cette période de négociation risque de peser sur le climat social.

Le douloureux cap de l’hiver

Si des manifestations ne sont pas à exclure à la rentrée, plusieurs sources font état d’un risque encore plus élevé pour la fin de l’année.

En cause : une persistance de la hausse des prix des produits de première nécessité, mazout de chauffage en tête. Si le combustible connaît actuellement une légère baisse, les chiffres de la Fédération pétrolière sont là : entre le premier janvier de cette année et le 30 juillet (hier), le prix du remplissage de la cuve de 2.000 litres de mazout est passé de 0,71 à 0,88 euro le litre, soit une hausse de 25 % en un an.

Les sauts d’index sont là pour compenser en partie la hausse, mais, pour les ménages les plus défavorisés, ces mesures ne suffisent pas. Aussi le gouvernement a-t-il dopé, à deux reprises cette année, l’intervention du fonds mazout.

Au mois de février, le gouvernement a étendu le bénéfice du fonds aux ménages dont les revenus nets annuels imposables ne dépassent pas 23.282 euros. Ces personnes touchent 105 euros pour 1.500 litres. Si elles achètent le mazout à la pompe, elles ont droit à une prime de 150 euros.

Jusqu’alors, le fonds mazout était réservé aux ménages dont le revenu ne dépasse pas 13.782 euros, aux personnes surendettées et aux bénéficiaires des revenus d’intégration. Ces personnes touchaient également une aide, de 14 centimes par litre.

Le premier septembre prochain, une seconde réforme du fonds mazout entrera en vigueur. Pour les ménages dont les revenus se situent entre 13.512 euros et 23.282 euros, l’intervention passera à 20 centimes.

La déclaration socio-économique du gouvernement entendait majorer… de 40 % l’intervention du fonds. Mais à ce stade, il ne s’agit plus que d’une intention (lire ci-contre).

Reste à savoir si, d’ici à l’hiver, avec la nouvelle hausse attendue, les mesures actuelles suffiront. Pour les syndicats, la réponse est clairement négative.