99, v'là l'euro Deutschemark: anniversaire et enterrement Samedi, les cloches de l'église Paul à Francfort devaient sonner à toute volée pour fêter les cinquante ans du «bon vieux deutschemark», né le 20 juin 1948, et... pleurer sa mort. Vos questions

GOYBET,MARION

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Lundi 22 juin 1998

99, v'là l'euro Deutschemark: anniversaire et enterrement Samedi, les cloches de l'église Paul à Francfort devaient sonner à toute volée pour fêter les cinquante ans du «bon vieux deutschemark», né le 20 juin 1948, et... pleurer sa mort.

BERLIN

Correspondance particulière

L'anniversaire de la monnaie allemande marque aussi sa prochaine disparition. Au premier janvier 1999, l'euro fera son apparition. En juillet 2002, le deutschemark sera définitivement retiré de la circulation.

Pour célébrer ce grand jour, qui tient plus du «deuil» que d'une fête nationale, le président de la Bundesbank, Hans Tietmeyer, a invité toutes les personnalités du monde politique et économique d'outre-Rhin à venir se «recueillir» dans l'église Paul à Francfort. Invité d'honneur, Helmut Kohl, accusé par beaucoup d'Allemands d'avoir sacrifié le mark vénéré sur l'autel de la réunification, devait réitérer, en présence de Wim Duisenberg, Theo Waigel et Roman Herzog, sa profession de foi en des termes équivalents: L'euro sera aussi fort que le mark et la «success story» du mark se poursuivra à l'échelle européenne.

Mais pour la population allemande, persuadée que l'euro ne sera pas aussi stable que le mark, l'adieu se fera dans les larmes. Car outre-Rhin, le mark est bien plus qu'un moyen de paiement. Symbole du redressement et de la puissance allemande, il constitue un élément clé de l'identité allemande.

Sa naissance s'apparente à un roman policier. Le 20 avril 1948, des voitures aux vitres teintées débouchent dans une ancienne caserne de la Wehr -macht à Rothwesten près de Cassel. A leur bord, une dizaine d'experts monétaires allemands et américains, chargés d'élaborer dans le plus grand secret une réforme monétaire. Le 20 juin, le deutschemark fait son apparition dans les trois zones d'occupation alliées: américaine, britannique et française.

Furieux de ne pas avoir été prévenu, Staline riposte en décrétant le blocus terrestre total de Berlin-Ouest. Les alliés organisent alors un gigantesque pont aérien, qui va ravitailler la zone encerclée pendant un an. Historiquement, le deutschemark scelle la division de la République fédérale allemande, fondée le 24 mai 1949.

Pour les 49 millions d'Allemands de l'Ouest, la réforme monétaire se traduit d'abord par la destruction de leur épargne. Chaque Allemand ne reçoit que 40 deutschemarks, échangés au taux de 1 DM pour 1 reichs -mark. Pour le reste, les épargnants ne touchent que 6,5 DM pour 100 reichsmarks, alors que les prix, loyers et salaires sont convertis à un taux de 1 pour 1!

Mais la brutalité de la réforme assure son succès. L'argent, qui ne valait plus rien, se fait rare et redevient un moyen de paiement convoité. Du jour au lendemain, le marché noir perd de son attrait et les vitrines des magasins se remplissent de denrées alimentaires, dont les Allemands avaient pour certaines jusqu'à oublié l'existence.

Au même moment, Ludwig Erhard, à l'époque l'équivalent du ministre de l'Economie dans la bizone et futur chancelier de la RFA, ordonne la fin du rationnement et la libération des prix et des salaires. C'est le début d'un boom industriel, qui deviendra le «miracle économique».

Le deutschemark devient peu à peu l'une des monnaies les plus fortes du monde. Deuxième devise mondiale après le dollar, la monnaie allemande se transforme en valeur de référence en Europe et en monnaie inofficielle en Turquie et en Europe de l'Est. Selon le journaliste financier britannique David Marsh, la Bundesbank règne sur un domaine d'une taille supérieure à tous les empires allemands du passé .

Pour les Allemands, traumatisés pas deux hyperinflations en 1923 et en 1948, le deutschemark devient le symbole de la stabilité monétaire et l'une des causes de fierté autorisées. Les Allemands ne pouvaient pas, comme les Américains, être fiers de leur histoire. Ils devaient avoir honte en public , explique Dieter Frey, psychologue en économie à Munich. Le DM a joué aussi le rôle d'écran protecteur contre les souvenirs et la confrontation au fascisme, ajoute Hanna Gehle de l'institut Sigmund Freud à Francfort.

En RDA, le deutschemark se transforme en symbole de la prospérité inaccessible, mais aussi de la liberté. Si le DM vient, nous restons. S'il ne vient pas, nous irons à lui, crient les manifestants à l'adresse de Kohl au lendemain de la chute du mur de Berlin. Le premier juillet 1990, l'union monétaire entre les deux Etats allemands entre en vigueur à un taux de quasiment 1 pour 1 pour les particuliers, malgré le veto de la Bundesbank, qui prédit un «désastre». Après avoir scellé la division de l'Allemangne, le deutschemark devient le symbole de la réunification allemande.

La dernière tâche de la Bundesbank consistera à détruire en 2002 les 2,6 milliards de billets en DM en circulation. Une entreprise allemande lui a déjà proposé de transformer les billets recyclables (!) en... compost.

MARION GOYBET

LUNDI PROCHAIN:

Le chemin de croix

de la Grèce

Duisenberg (BCE)

s'inspirera du DM

La Banque centrale européenne (BCE), future gardienne de l'euro, fera tout pour que la monnaie unique européenne soit aussi stable que le mark, a déclaré vendredi son président Wim Duisenberg. Ce n'est certes pas une tâche facile de faire de l'euro une devise aussi stable et mondialement aussi respectée que le deutschemark , a estimé M. Duisenberg lors d'une célébration du cinquantenaire de la monnaie allemande organisée par le ministre des Finances Theo Waigel à Bonn. Je peux néanmoins vous assurer que mes collègues et moi allons tout faire pour atteindre cet objectif. L'ambiance et les résultats des travaux des premières semaines d'existence de la BCE me rendent à cet égard très optimiste, a-t-il ajouté.

Le défi

de la BCE

La Banque centrale européenne qui a son siège à Francfort, devraancrer dans l'esprit de l'opinion publique une politique monétaire indépendante et orientée sur la stabilité,c'est là tout le défi de la future gardienne de l'euro, a souligné samedi Hans Tietmeyer, le président de la Buba. La banque centrale allemande, qui cèdera ses compétences monétaires à la BCE le 1er janvier 1999, continuera néanmoins à faire en sorte que les conditions monétaires soient durablement stables en Allemagne et en Europe .

Vos questions

*Un pays de la zone euro ne sera-t-il pas tenté, d'ici janvier, de procéder à une ultime dévaluation afin de doper son économie pendant les premiers mois de la monnaie unique?

Il y a plusieurs années que la plupart des pays retenus pour participer à la première vague de l'euro appliquent une politique monétaire dite de «stabilité». Sur le fond, la tentation de dévaluer n'existe donc quasiment plus. Et en pratique, c'est rigoureusement impossible. Les taux de change bilatéraux définitifs entre monnaies de la «zone euro» ont été fixés lors du sommet de Bruxelles de début mai. La course est partie, le dopage est exclu.

*La plupart des matières premières sont cotées en dollars. Les fluctuations des cours, souvent très importantes, handicapent les économies européennes. Pourront-elles bientôt être exprimées en euros?

Il n'y a pas de réponse officielle à cette question. Les pays producteurs de ces matières premières sont davantage liés au billet vert qu'aux monnaies européennes, mêmes réunies dans l'euro. Si un rééquilibrage se fait, il sera sans doute forcé par les marchés financiers. Mais l'euro devra d'abord démontrer sa force.

Le mark, appelé à disparaître lors de l'avènement définitif de l'euro en 2002, apportera en legs à la monnaie unique européenne sa «réputation internationale»

Hans Tietmeyer

Dans un discours prononcé à Francfort (Ouest)

à l'occasion du cinquantenaire de la devise allemande