« Africare » : les drames et l'espoir
KIESEL,VERONIQUE
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Mardi 3 juillet 2007
Théâtre Le Festival au Carré à Mons accueille un spectacle Yambi
P. 30 Lorent Wanson s'est immergé dans le Congo d'aujourd'hui. Résultat : un spectacle hors du commun.
Kisangani
De notre envoyée spéciale
« J'ai eu avec moi un producteur, Daniel Cordova, directeur artistique du Manège.mons, qui a été assez intrépide pour me dire l'an dernier : Pars deux mois au Congo, ce pays que tu ne connais pas. Prends ce que tu prends, fais ce que tu veux », racontait Lorent Wanson il y a deux semaines à Kisangani, où a eu lieu la première mondiale.
Lorent Wanson a donc parcouru ce pays pendant l'été 2006, pour écouter, absorber, ressentir l'histoire récente. A Kinshasa, Bukavu et Kisangani, il a en outre auditionné de nombreux acteurs, pour finir par en choisir six, deux par ville. « Ces six acteurs sont les ambassadeurs de tous les autres, poursuit Lorent. Ces témoins qui se sont racontés. Pour que ces 130 personnes qui d'habitude n'ont pas la parole puissent participer au spectacle, nous sommes allés les filmer chez elles. »
Pudeur, respect, tendresse
Prostituées, enfants des rues, combattants démobilisés : le metteur en scène belge a recueilli ce qu'ils avaient à dire, l'a réécrit de façon plus concentrée, plus poétique, avant de leur soumettre le fruit de son travail, en général accepté avec enthousiasme. A la manière des choeurs antiques, ces groupes se racontent donc par vidéo interposée.
La vidéo, magnifiquement utilisée, permet aussi de faire venir chaque soir sur scène Jocelyne, qui fut accusée d'être un enfant sorcier, KZD, qui faillit perdre la vie dans la Guerre des six jours à Kisangani, ou encore Odile, qui fut capturée et transformée en esclave sexuelle par des combattants. Chacun des six acteurs a « son » témoin, virtuel mais incarné sur scène grâce à un mode de projection particulièrement imaginatif, avec lequel il dialogue de façon très troublante. Face à tant de drames, l'émotion est évidemment palpable, mais Lorent Wanson, tout en pudeur, respect, tendresse, n'en rajoute pas.
La musique et la danse sont également essentielles. Avec des moments étonnants et somptueux lorsque, sur la musique de Bach, les six dansent à la congolaise, ou que David Kawama Kazembe, le danseur de la troupe, fait un solo contemporain.
Si le spectacle s'appelle Africare, c'est parce qu'il propose une adaptation librement africaine du mythe d'Icare. Le labyrinthe évoque ainsi le trafic démentiel et chaotique de Kinshasa ou les méandres du drame congolais, et l'aventure du jeune Icare, qui vole trop près du soleil, ressemble à celle de ces jeunes gens qui tentent le difficile parcours de l'émigration clandestine.
Mais au-delà, ce spectacle qui explore les limites de la barbarie humaine est d'abord un grand cri : « Je suis vivant ! » La vie, et l'espoir. Car les survivants du pire ont toujours le droit d'espérer. Africare a aussi le privilège d'ouvrir en avant-première les festivités de Yambi, un vaste projet lancé il y a deux ans par la Communauté Wallonie-Bruxelles et qui éclora dès le 27 septembre 2007 à Bruxelles et dans toute la Wallonie. Au menu, de très nombreux spectacles, concerts, expos, avec plusieurs centaines d'artistes congolais.
Lorent Wanson, créateur d'« Africare »
Théâtre Dans le cadre de Yambi Congo 2007
Kisangani
DE NOTRE ENVOYÉE SPÉCIALE
Le côté « homme de théâtre habité par sa création » peut paraître agaçant, mais tel est vraiment Lorent Wanson. Épuisé à quelques heures de la première qui se déroule dans un théâtre de Kisangani, et tellement heureux quand elle se termine, malgré la chaleur, les moustiques, les groupes électrogènes qui tombent en panne. Car le pari est gagné.
Même si quelques petits changements sont effectués au fil des trois représentations données dans l'ancienne Elisabethville, l'âme du spectacle, si forte, s'impose. Et l'homme Wanson s'y livre : « Je ne comprends pas l'homme que je suis, sa violence et celle du monde. Le théâtre me permet de mettre face à mes yeux mes contradictions, mes violences et, en communiquant avec les acteurs, d'essayer de comprendre ce qu'est l'homme. Jocelyne, un de nos témoins intervenant dans le spectacle, qui fut rejetée comme enfant sorcier, violée, m'a dit : C'est comme si ma vie prenait du sens. L'art peut parfois aider à libérer la personne de sa douleur, comme la justesse et l'honnêteté sont des choses qui peuvent mener à la justice. Le rôle de l'art, c'est de dire ce qui ne peut pas se dire, au-delà des mots. Guernica de Picasso, c'est infiniment plus fort que les photos, c'est une sublimation, là où l'art joue un rôle philosophique et politique en transfigurant le réel, en le rendant universel. Ce spectacle ne parle pas seulement du Congo ou de l'Afrique, mais de l'homme. Partout, les tragédies humaines se ressemblent. »
Ce matin, Lorent est heureux, en paix : entouré de ses comédiens, de son équipe technique qui a fait des prouesses pour monter un spectacle aussi complexe dans une ville comme Kisangani qui manque de tout, il parle de son spectacle. Pas pour l'expliquer, mais pour s'expliquer, lui, dans sa démarche de création.
Et on sent autour de lui une atmosphère douce, presque tendre. Il est véritablement à l'écoute, prêt, en bon artisan, à remettre son ouvrage sur le métier. « L'histoire n'appartient pas aux historiens ni aux journalistes, poursuit Lorent Wanson, mais à ceux qui l'ont traversée, et qui sont riches de leur expérience. Il y a eu au Congo près de 4 millions de morts. Mais ils semblent n'avoir aucun visage, aucun nom. Or ils sont représentés dans ce spectacle, car tout le monde a besoin d'être reconnu dans sa souffrance. Percevoir la douleur de l'autre, c'est un premier petit pas vers la réconciliation... »
Assis un peu plus loin, sur les marches de ce théâtre de Kisangani qui a vibré trois soirs de suite durant les représentations gratuites d'Africare, Daniel Cordova, directeur du manège.mons, écoute Lorent Wanson en souriant : « Africare est né de la volonté de la Délégation Wallonie-Bruxelles à Kinshasa, dans le cadre du projet Yambi. Ils nous ont mis au défi de susciter des projets qui puissent relancer le spectacle théâtral au Congo. Ils nous ont aussi permis d'installer cette production dans le temps. Nous avons donc donné, durant l'été 2006, carte blanche à un des meilleurs metteurs en scène, Lorent Wanson, pour qu'il aille, sans a priori, à la rencontre du Congo. On ne savait pas s'il allait nous ramener un texte d'un auteur déjà existant. Lorent s'est rempli de témoignages, et puis il a imaginé ce spectacle. Mais travailler au Congo coûte très cher, car toute la logistique est compliquée. Nous avons donc dû monter une grosse production atypique : sans texte célèbre, sans vedette. Mais il y avait un grand metteur en scène, et le Congo, qui passionne depuis longtemps. »
A la base de la production, il y a donc d'abord le manège.mons avec l'appui substantiel du CGRI (l'administration publique chargée des relations internationales Wallonie-Bruxelles). Viennent ensuite le Théâtre de Poche à Bruxelles, le Tarmac à Paris qui va accueillir le spectacle pendant 3 semaines en juillet, le Phénix de Valenciennes, le Théâtre Epique, le Manège de Maubeuge, le tout avec l'aide de la Commission internationale du théâtre francophone et de l'Organisation internationale de la francophonie.
« Je n'ai mis qu'une seule limite à Lorent, reprend Cordova : que le spectacle ne dépasse pas 1 h 30. Je suis arrivé ici à Kisangani avec une certaine préoccupation : Lorent, si passionné, si généreux, avait-il su garder la distance nécessaire ? Mais dès la première représentation, j'ai été pleinement rassuré : ce spectacle est juste, à tous points de vue. »
