Le tour décapité
GREGOIRE,JOEL; THIRION,STEPHANE; MERTENS,PHILIPPE; AFP
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Jeudi 26 juillet 2007
Le maillot jaune s’en va, viré par son équipe. Il a menti.
Une décision précipitée par des révélations selon lesquelles le leader de la Rabobank aurait menti au sujet de son emploi du temps. Le coureur n’avait pas donné, comme il le devrait, son programme d’entraînement, échappant à deux contrôles inopinés. Il prétendait avoir été au Mexique, pays de son épouse, le mois précédent le Tour. Or, il aurait été à ce moment en Italie. « Michael Rasmussen a été renvoyé chez lui pour avoir violé les règles internes (de l’équipe) », a expliqué Jacob Bergsma, porte-parole de l’équipe.
« On ne peut pas dire que Rasmussen a triché mais sa légèreté et ses mensonges sur sa localisation devenaient insupportables », a déclaré Christian Prudhomme, directeur du Tour. Le Danois avait remporté l’étape du Col d’Aubisque, sous les huées, et semblait avoir course gagnée.
Des perquisitions ont été menées dans la soirée à l’hôtel de la Rabobank tandis que les coureurs de l’équipe se demandaient s’ils reprendraient la course.
Son retrait forcé est intervenu mercredi soir au lendemain d’un premier séisme provoqué par le retrait de Vinokourov, convaincu de dopage lors du contre-la-montre d’Albi. Et au terme d’une journée à l’issue de laquelle l’équipe française Cofidis avait quitté le Tour après le contrôle positif de son coureur Cristian Moreni. Ce dernier est en garde à vue. Et le Tour sous le choc.
Rasmussen lâché par les siens
Tour de France Le maillot jaune avait menti à sa propre équipe
Rabobank retire du tour son leader. L’équipe licencie le Danois pour faute grave. Nouvel électrochoc. Salutaire ?
C’est que Michael a menti sur son emploi du temps, y compris à son équipe : « Il apparaît maintenant qu’il se trouvait à un autre endroit pour s’entraîner (en Italie plutôt qu’au Mexique) que ce qu’il nous a communiqué, a expliqué Rabobank ce mercredi soir. Il s’agit d’une violation flagrante des règlements de l’Union cycliste internationale (UCI) et c’est inacceptable. » La direction de la banque néerlandaise, sponsor de la formation cycliste, a déclaré soutenir entièrement la décision de mettre hors course le coureur danois. « Je pensais avoir vu le plus grave avec les avertissements reçus par Rasmussen. Mais ce qui s’est passé me laisse sans voix. C’est un cauchemar », a expliqué Piet van Schijndel, membre du conseil d’administration de Rabobank qui a précisé pourtant qu’il continuerait à rester actif dans le milieu cycliste.
Dès l’annonce de Rabobank, la police française a effectué des perquisitions à l’hôtel où logeait l’équipe du leader du Tour de France, à Pau, l’un des agents appartenant à la brigade antidrogue. A minuit, l’intendance de l’équipe chargeait tous les bagages dans un bus, selon Europe 1, signe d’un probable retrait collectif qui n’était pas (encore) confirmé. Michael Rasmussen, lui, aurait quitté l’hôtel en voiture vers 22 heures, toujours selon la radio française.
Le Danois, 33 ans, qui semblait avoir course gagnée à quatre jours de l’arrivée du Tour à Paris, a fait l’objet de plusieurs avertissements pour défaut de localisation à l’occasion de contrôles antidopage inopinés ratés, avant le Tour. Au point que sa fédération avait décidé de ne pas le sélectionner pour les championnats du monde qui auront lieu en septembre à Stuttgart.
L’annonce avait été faite en plein Tour, ce qui avait jeté subitement le doute sur Rasmussen, déjà vainqueur d’une étape dans les Alpes (à Tignes), auteur d’un (trop ?) remarquable contre-la-montre à Albi et maillot jaune depuis le 15 juillet. C’est que, échapper par deux fois à des contrôles inopinés, par les temps qui courent, en cyclisme, équivaut au suicide au moins médiatique : les coureurs sont contraints de signaler tous leurs déplacements à l’UCI, et l’adresse à laquelle on peut les trouver dès lors qu’ils ne sont pas à leur domicile officiel. Une façon de pouvoir les contrôler n’importe où, n’importe quand, en dehors des courses auxquelles ils participent.
Or, Rasmussen avait justifié ces deux « oublis », ces deux « absences », par des raisons administratives : il affirmait avoir séjourné au Mexique, pays de son épouse, et que si l’UCI n’en avait pas été avertie, c’était à cause des postes mexicaines. Lui, il avait suivi le règlement.
Mais hier soir donc, Rabobank a dit avoir la preuve qu’il séjournait en fait dans les Dolomites, en Italie. Et pas au Mexique. Jusque-là, l’équipe avait défendu, contre vents et marées, son coureur. Quitte à se mettre à dos journalistes (de la presse écrite surtout) et directeurs sportifs des autres formations.
Hier, durant la dernière étape des Pyrénées, qu’il avait donc remportée, Rasmussen s’était fait aussi huer par le public. Un avant-goût de la mise à mort.
P.4 Les réactions
P16 L’édito
P.24 La course
Prudhomme soulagé
REACTION
« Nous avons fait tout ce que nous pouvons pour chasser la suspicion », a estimé mercredi soir Christian Prudhomme, à propos du départ du maillot jaune.
« J’aurai au moins le sentiment de ne pas être déshonoré, a-t-il encore déclaré à l’AFP. On ne peut pas se moquer impunément du Tour de France ! ».
Pour Christian Prudhomme, le sponsor de l’équipe de Rasmussen a pris ses responsabilités pour le bien collectif. « La décision du sponsor est une décision responsable. Ca fait bien longtemps qu’on discute et que, depuis avant le début du Tour, on voulait chasser la suspicion. On ne peut pas dire que Rasmussen a triché mais sa légèreté et ses mensonges sur sa localisation devenaient insupportables. »
Et l’ancien journaliste d’étayer son jugement : « Rasmussen n’aurait jamais dû être autorisé à prendre le départ du Tour de France si la vérité entre le 29 juin (date de l’avertissement de l’Union cycliste internationale) et le départ avait été connue ».
Le directeur du Tour a par ailleurs salué la décision « des sponsors d’équipes » et a souligné qu’il gardait sa confiance en Eric Boyer, le manager général de Cofidis, une équipe « dont la majorité des coureurs sont propres ».
Plus tôt dans la journée, les déclarations incendiaires s’étaient accumulées à propos du maillot jaune, comme celle, par exemple, du coureur français Sébastien Hinault (Crédit Agricole) : « On n’a plus peur de parler, Michaël Rasmussen, il n’y a que sa grand-mère pour croire qu’il a raté quatre contrôles inopinés par accident, au mois de juin. Croyez-moi, il sait très bien ce qu’il fait… » (d’après AFP)
10 questions sur une tempête
GOURETTE (col d’Aubisque)
De notre envoyé spécial
Ces simples constats suscitent bien évidemment un lot de questions qu’il s’agit de discerner avec recul et justesse au risque de sombrer dans la paranoïa (légitime) dans laquelle vit notamment la presse depuis plusieurs semaines. Le Tour de France, événement planétaire diffusé dans 184 pays vit la période plus noire de son histoire depuis des événements similaires, en 1998, avec l’affaire Festina. Mais pourquoi ?
P.16 L’édito
« C’est la meilleure chose qui pouvait arriver »
ENTRETIEN
GOURETTE (col d’Aubisque)
DE NOTRE ENVOYé SPéCIAL
L’uppercut du contrôle positif de Vinokourov n’est-il pas celui de trop pour le cyclisme ?
C’est la meilleure chose qui pouvait lui arriver. Je parle du cyclisme. Sur Vinokourov, il y avait une suspicion palpable dès le départ suite à ses déclarations mentionnant ses relations de travail avec le docteur Ferrari. Maintenant, il n’y a plus de suspicion : il est dehors, pris la main dans le sac. C’est magnifique. La lutte antidopage a été conçue pour démasquer les tricheurs mais qu’elle a souvent été mise en défaut par les médecins qui avaient trois longueurs d’avance. Depuis plusieurs semaines, on sait désormais qu’on trouve, en course et en dehors. Quand on prend un type, il ne faut plus jouer les vierges effarouchées et dire : “Non pas lui ! Ce n’est pas possible !“ Je préfère qu’on pince les mecs maintenant plutôt qu’après, comme Landis. Je préfère un Vinokourov positif qu’un Vinokourov suspect et cela vaut pour tous les coureurs.
Et Rasmussen ?
Pour moi, il est mort. Il a raté deux contrôles inopinés diligentés par l’Union cyclicte internationale (UCI) et deux autres de la fédération danoise. On ne suspend qu’à partir de trois absences. Mais l’Agence Mondiale Antidopage se moque de ces points de règlement. Pour elle, deux et deux font quatre : elle devrait intervenir dans ce cas précis. L’AMA est une institution supranationale qui doit avoir le pouvoir absolu dans le domaine. Cela ne doit pas être compliqué à mettre en route sur le plan juridique. Rasmussen est mort parce qu’il ne sera plus jamais crédible. En échappant aux contrôles, il s’est suicidé.
Faut-il punir dès l’absence à un seul contrôle inopiné ?
Non, il y a tout de même des limites ! Les coureurs doivent donner l’adresse de leur belle-mère quand ils lui rendent visite, celle de leur camping où ils descendent en vacances ou celle de la piscine où se baignent leurs mômes ! A part un prisonnier en liberté conditionnelle, je ne vois personne d’autre dans la société qui doive subir pareil sort. On leur demande leur sang, leur urine, leurs cheveux, leur ADN, une charte antidopage, un renoncement de salaire et l’adresse de leur maîtresse : et puis quoi encore ? Ça m’énerve parce que ces paramètres sont du ressort du manager d’équipe. Moi, je dois savoir où mes gars se trouvent 24 heures sur 24. Et s’il y a un pépin, à moi d’assumer en amont.
Théo de Rooy a donc commis une erreur avec Rasmussen ?
Plusieurs ! Il est impensable de savoir que son coureur est au Mexique sans s’inquiéter davantage. Impensable de savoir, puisqu’il était au courant, que le même coureur avait manqué des contrôlés inopinés. Si cela arrive chez moi, je suspends moi-même le gars. Il ne faut pas mettre tout le poids des responsabilités sur les coureurs. Leurs équipes sont là, derrière, pour leur rappeler les choses à faire et à ne pas faire.
Le but de votre Mouvement pour un cyclisme crédible ?
Montrer qu’il y a des gens qui appliquent les règles. Prouver que le code éthique n’est pas une illusion. Susciter l’intérêt et la remise en question d’autres formations.
Que proposez-vous ?
D’organiser, très vite, une réunion entre sponsors, équipes, organisateurs, UCI, AMA, politiques, journalistes. Avec un seul point du jour : le dopage. Pas les droits de télé, on s’en fout. Mais même si nous trouvons des pistes, on recevra encore des coups, il y aura encore des cas de dopage parce qu’il y aura toujours des imbéciles qui prendront des risques. L’essentiel, c’est les pincer.
En pleine guerre froide entre l’UCI et les organisateurs ?
Il faut arrêter de se jeter la patate chaude, de culpabiliser l’un ou l’autre. L’UCI ne fait qu’appliquer des règles, elle a initié un programme antidopage qui évolue et qui évolue bien. Les organisateurs n’ont aucun pouvoir ou en tout cas pas assez. Il s’agirait de trouver une solution pour qu’un cas comme Rasmussen ne se produise plus. Que chacun puisse dire : le coureur n’est pas clair, on ne l’aligne pas au départ, avec l’aval de l’UCI. Et cela, on ne peut malheureusement pas encore le faire.
Moreni positif, Cofidis quitte le Tour
Gourette (Col d’Aubisque)
De notre envoyé spécial
Comme c’est désormais l’usage en France, il a ensuite été arrêté par la gendarmerie, tandis que l’hôtel et l’ensemble des véhicules de l’équipe Cofidis étaient immédiatement perquisitionnés. En début de soirée, alors qu’on apprenait la mise en garde à vue à Pau du coureur italien, le management de sa formation a fait savoir qu’il avait choisi de retirer l’équipe de la course. Il n’y était pas obligé par les règlements, le code éthique signé par les équipes ne prévoyant cette éventualité que dans le cas où deux coureurs sont convaincus de dopage. Mais les prises de position des équipes françaises, résolument pointues sur le sujet du dopage, rendaient évidemment cette issue probable, sinon inévitable.
Et le directeur sportif de Cristian Moreni, Alain Delœil, très, très en colère : « Je vous jure, si je l’ai devant moi, je lui casse la gueule. S’il l’a fait, c’est un imbécile, un connard ! Et pourquoi, en plus ? Pour suivre le peloton ? Vous l’avez vu, vous, sur une seule étape ? Alors quoi ? Il avait quoi à y gagner ? Il est en fin de contrat, il a 35 ans. Il cherchait quoi ? Je n’ai pas envie de crever, moi. Ceux qui font ça n’ont rien à foutre du maillot qu’ils portent, de l’équipe, des 60 personnes qui en vivent, du travail qu’on fait tous les jours. J’ai envie de pleurer. Ils ne respectent rien. On se bat tous les jours, en toute honnêteté, et dans notre dos, il y a des imbéciles qui font ça. Je suis dégoûté. »
« Là, on est bien dans la merde »
entretien
Orthez
De notre envoyé spécial
Votre réaction au contrôle positif de Vinokourov ?
Je croyais que les gens avaient compris. Maintenant, on est carrément dans la merde. Car cela ne concerne pas des petits coureurs. C’est Vinokourov, ce sont les Astana. Des leaders du peloton. Je crois qu’il va devenir vraiment très difficile de convaincre de nouveaux sponsors dans ces conditions.
Ce mercredi matin, les coureurs de certaines équipes ont manifesté au départ de l’étape. Les vôtres se joindront-ils à eux ?
Pour quoi faire ? Qu’est-ce que cela va changer ? Et croyez-vous que parce que nos coureurs ne vont pas faire la grève ici à Orthez nous sommes d’accord avec le dopage ? Nous aussi nous en avons marre. Je suis d’accord avec l’idée qui a amené la création de ce Mouvement pour un cyclisme crédible, mais il n’est pas la solution, il n’apporte aucune garantie. Un exemple : l’équipe T-Mobile en fait partie, et cela n’a pas empêché un de ses coureurs, Patrik Sinkewitz, d’être contrôlé positif. Il avait pourtant signé la charte, et il est positif. Il faut arrêter de parler, il faut agir.
On agit, avec tous ces contrôles.
Il faut continuer dans cette voie. Mais il faut aussi que les équipes changent d’attitude. Chacune doit faire son autocritique et changer sa manière de procéder. C’est de là qu’il faut partir. Chacun doit faire le ménage chez lui.
Vous êtes sûr à 100 % de chacun de vos coureurs ?
J’ai confiance en mon équipe. Nous avons un contrat très clair avec nos coureurs. Ils savent tous qu’ils n’ont pas de marge avec le dopage. Nous les contrôlons, en interne, et nous les suivons de près. Si Rasmussen avait couru chez nous et effectivement reçu des avertissements de l’UCI, nous ne l’aurions jamais aligné. Il ne serait pas sur le Tour. Et si un de nos coureurs était rattrapé par une affaire de dopage, ce serait fini pour lui. Ils sont responsabilisés. Mais même ainsi, il y a une part de risque : ce sont des êtres humains. Donc, non, je ne puis me porter garant à 100 % de mes coureurs. Mais notre équipe, comme d’autres heureusement d’ailleurs, a balayé devant sa porte.
De quoi avez-vous parlé avec vos coureurs dans le bus, ce mercredi matin ?
De la course. Il n’y a rien d’autre à faire… Notre leader, Cadel Evans, est troisième. J’entends des gens dire qu’ils ont confiance en lui, qu’il est la preuve qu’on peut briller dans un Tour de France en étant propre.
Il devrait être déclaré vainqueur du contre-la-montre d’Albi, après le déclassement de Vinokourov.
Je le suppose. C’est la moindre des choses. Mais le mal est fait. La victoire, c’est au moment même que l’on en profite.
Les plus grosses affaires de dopage du Tour
Les plus grosses affaires de dopage du Tour
1967. Le Britannique Simpson meurt sur le mont Ventoux.
1978. Le Belge Pollentier, maillot jaune, triche à l’Alpe d’Huez. Exclu.
1988. L’Espagnol Delgado est positif. Le produit ne figure pas sur la liste de l’UCI : Delgado gagne le Tour.
1998. L’équipe Festina est exclue, pour « dopage organisé ».
2002. L’épouse de Raimondas Rumsas, 3
2006. Des favoris (Ullrich, Basso, Mancebo) et l’équipe de Vinokourov sont interdits de départ dans la foulée de l’affaire Puerto, système présumé de dopage sanguin. Le vainqueur, l’Américain Landis, est déclaré positif.
2007. Vinokourov, un favori, est contrôlé positif ; le maillot jaune Rasmussen, suspect…
« On passe pour des cons »
Réaction
Encore un scandale sur le Tour… Votre réaction ?
Le climat n’était pas au beau fixe. Depuis mardi, avec Vino, c’était même carrément pourri. On se croyait dans le trou, là on a touché le fond ! Je dois avouer que cela me laisse sans voix, même si mes illusions s’étaient déjà envolées. Moreni ne se rend pas compte qu’il vient peut-être de mettre 50 ou 60 personnes au chômage dans un futur proche ! Maintenant je peux le dire, j’ai connu par deux fois des altercations avec lui. La première au printemps lorsque j’ai expliqué ce que je pensais du cas Basso : lui le défendait et me reprochait mes positions. La seconde, lorsque j’ai exprimé mon approbation envers la charte éthique, “du n’importe quoi” selon lui. Moreni venait d’un autre pays, élevé dans une autre ”culture”… N’empêche, si je le croise, je n’hésiterai pas à lui flanquer mon poing dans la figure. Lui, les gens ne le verront plus, c’est nous qu’ils vont conspuer, nous passons pour des cons et plus encore Eric Boyer et la formation Cofidis. La politique antidopage se veut sévère, les règle strictes mais, par la faute d’un gars qui n’a rien pigé, on se fait rire au nez. Franchement, je n’ai qu’une envie : fermer la télévision et aller boire un bon verre de vin…
