Le tour décapité

GREGOIRE,JOEL; THIRION,STEPHANE; MERTENS,PHILIPPE; AFP

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Jeudi 26 juillet 2007

Le maillot jaune s’en va, viré par son équipe. Il a menti.

Quatre jours avant l’arrivée sur les Champs-Elysées, le maillot jaune est viré du Tour de France. Le Danois Michael Rasmussen a été contraint par son équipe de se retirer, mercredi soir

Une décision précipitée par des révélations selon lesquelles le leader de la Rabobank aurait menti au sujet de son emploi du temps. Le coureur n’avait pas donné, comme il le devrait, son programme d’entraînement, échappant à deux contrôles inopinés. Il prétendait avoir été au Mexique, pays de son épouse, le mois précédent le Tour. Or, il aurait été à ce moment en Italie. « Michael Rasmussen a été renvoyé chez lui pour avoir violé les règles internes (de l’équipe) », a expliqué Jacob Bergsma, porte-parole de l’équipe.

« On ne peut pas dire que Rasmussen a triché mais sa légèreté et ses mensonges sur sa localisation devenaient insupportables », a déclaré Christian Prudhomme, directeur du Tour. Le Danois avait remporté l’étape du Col d’Aubisque, sous les huées, et semblait avoir course gagnée.

Des perquisitions ont été menées dans la soirée à l’hôtel de la Rabobank tandis que les coureurs de l’équipe se demandaient s’ils reprendraient la course.

Son retrait forcé est intervenu mercredi soir au lendemain d’un premier séisme provoqué par le retrait de Vinokourov, convaincu de dopage lors du contre-la-montre d’Albi. Et au terme d’une journée à l’issue de laquelle l’équipe française Cofidis avait quitté le Tour après le contrôle positif de son coureur Cristian Moreni. Ce dernier est en garde à vue. Et le Tour sous le choc.

Rasmussen lâché par les siens

Tour de France Le maillot jaune avait menti à sa propre équipe

Rabobank retire du tour son leader. L’équipe licencie le Danois pour faute grave. Nouvel électrochoc. Salutaire ?

Ce n’est plus un peloton du Tour de France, c’est un peloton d’exécution. Ou d’exécutés. Hier soir, Michael Rasmussen a quitté la Grande Boucle. La direction de son équipe, Rabobank (Pays-Bas), a décidé de le retirer du Tour et, pire encore, de le licencier pour faute grave, tout vainqueur d’étape qu’il venait d’être quelques heures plus tôt, tout maillot jaune qu’il était. Et tout très probable triomphateur, même contesté, de cette folle édition 2007.

C’est que Michael a menti sur son emploi du temps, y compris à son équipe : « Il apparaît maintenant qu’il se trouvait à un autre endroit pour s’entraîner (en Italie plutôt qu’au Mexique) que ce qu’il nous a communiqué, a expliqué Rabobank ce mercredi soir. Il s’agit d’une violation flagrante des règlements de l’Union cycliste internationale (UCI) et c’est inacceptable. » La direction de la banque néerlandaise, sponsor de la formation cycliste, a déclaré soutenir entièrement la décision de mettre hors course le coureur danois. « Je pensais avoir vu le plus grave avec les avertissements reçus par Rasmussen. Mais ce qui s’est passé me laisse sans voix. C’est un cauchemar », a expliqué Piet van Schijndel, membre du conseil d’administration de Rabobank qui a précisé pourtant qu’il continuerait à rester actif dans le milieu cycliste.

Dès l’annonce de Rabobank, la police française a effectué des perquisitions à l’hôtel où logeait l’équipe du leader du Tour de France, à Pau, l’un des agents appartenant à la brigade antidrogue. A minuit, l’intendance de l’équipe chargeait tous les bagages dans un bus, selon Europe 1, signe d’un probable retrait collectif qui n’était pas (encore) confirmé. Michael Rasmussen, lui, aurait quitté l’hôtel en voiture vers 22 heures, toujours selon la radio française.

Le Danois, 33 ans, qui semblait avoir course gagnée à quatre jours de l’arrivée du Tour à Paris, a fait l’objet de plusieurs avertissements pour défaut de localisation à l’occasion de contrôles antidopage inopinés ratés, avant le Tour. Au point que sa fédération avait décidé de ne pas le sélectionner pour les championnats du monde qui auront lieu en septembre à Stuttgart.

L’annonce avait été faite en plein Tour, ce qui avait jeté subitement le doute sur Rasmussen, déjà vainqueur d’une étape dans les Alpes (à Tignes), auteur d’un (trop ?) remarquable contre-la-montre à Albi et maillot jaune depuis le 15 juillet. C’est que, échapper par deux fois à des contrôles inopinés, par les temps qui courent, en cyclisme, équivaut au suicide au moins médiatique : les coureurs sont contraints de signaler tous leurs déplacements à l’UCI, et l’adresse à laquelle on peut les trouver dès lors qu’ils ne sont pas à leur domicile officiel. Une façon de pouvoir les contrôler n’importe où, n’importe quand, en dehors des courses auxquelles ils participent.

Or, Rasmussen avait justifié ces deux « oublis », ces deux « absences », par des raisons administratives : il affirmait avoir séjourné au Mexique, pays de son épouse, et que si l’UCI n’en avait pas été avertie, c’était à cause des postes mexicaines. Lui, il avait suivi le règlement.

Mais hier soir donc, Rabobank a dit avoir la preuve qu’il séjournait en fait dans les Dolomites, en Italie. Et pas au Mexique. Jusque-là, l’équipe avait défendu, contre vents et marées, son coureur. Quitte à se mettre à dos journalistes (de la presse écrite surtout) et directeurs sportifs des autres formations.

Hier, durant la dernière étape des Pyrénées, qu’il avait donc remportée, Rasmussen s’était fait aussi huer par le public. Un avant-goût de la mise à mort.

P.4 Les réactions

P16 L’édito

P.24 La course

Prudhomme soulagé

REACTION

Décidément, le nouveau patron du Tour aura vécu un mois de juillet apocalyptique, avec comme apogée – du moins on l’imagine – la soirée de mercredi et le retrait, annoncé par Rabobank, du maillot jaune, Michaël Rasmussen, qui ne prendra pas le départ de l’étape, ce jeudi, chassé par son équipe pour avoir menti sur son lieu d’entraînement.

« Nous avons fait tout ce que nous pouvons pour chasser la suspicion », a estimé mercredi soir Christian Prudhomme, à propos du départ du maillot jaune.

« J’aurai au moins le sentiment de ne pas être déshonoré, a-t-il encore déclaré à l’AFP. On ne peut pas se moquer impunément du Tour de France ! ».

Pour Christian Prudhomme, le sponsor de l’équipe de Rasmussen a pris ses responsabilités pour le bien collectif. « La décision du sponsor est une décision responsable. Ca fait bien longtemps qu’on discute et que, depuis avant le début du Tour, on voulait chasser la suspicion. On ne peut pas dire que Rasmussen a triché mais sa légèreté et ses mensonges sur sa localisation devenaient insupportables. »

Et l’ancien journaliste d’étayer son jugement : « Rasmussen n’aurait jamais dû être autorisé à prendre le départ du Tour de France si la vérité entre le 29 juin (date de l’avertissement de l’Union cycliste internationale) et le départ avait été connue ».

Le directeur du Tour a par ailleurs salué la décision « des sponsors d’équipes » et a souligné qu’il gardait sa confiance en Eric Boyer, le manager général de Cofidis, une équipe « dont la majorité des coureurs sont propres ».

Plus tôt dans la journée, les déclarations incendiaires s’étaient accumulées à propos du maillot jaune, comme celle, par exemple, du coureur français Sébastien Hinault (Crédit Agricole) : « On n’a plus peur de parler, Michaël Rasmussen, il n’y a que sa grand-mère pour croire qu’il a raté quatre contrôles inopinés par accident, au mois de juin. Croyez-moi, il sait très bien ce qu’il fait… » (d’après AFP)

10 questions sur une tempête

GOURETTE (col d’Aubisque)

De notre envoyé spécial

Un an après l’affaire Landis, son vainqueur de 2006 déclaré positif 4 jours après l’arrivée, le Tour de France a pu croire que son prochain vainqueur allait être le Danois Michael Rasmussen, un coureur qui n’était pas « propre » pour avoir omis de se présenter à 4 contrôles antidopage inopinés. Même si ses sponsors lui ont finalement imposé de se retirer de la course, son comportement a jeté le trouble. Lequel a été accru par l’annonce, officielle celle-là, du dopage d’Alexandre Vinokourov. Et pour compléter le marasme, l’Italien Cristian Moreni a subi aussi un contrôle positif et mis en garde à vue, son équipe Cofidis se retirant du Tour.

Ces simples constats suscitent bien évidemment un lot de questions qu’il s’agit de discerner avec recul et justesse au risque de sombrer dans la paranoïa (légitime) dans laquelle vit notamment la presse depuis plusieurs semaines. Le Tour de France, événement planétaire diffusé dans 184 pays vit la période plus noire de son histoire depuis des événements similaires, en 1998, avec l’affaire Festina. Mais pourquoi ?

1Qu’est-ce qui a changé en neuf ans dans le Tour ? Une prise de conscience par rapport à un fléau que l’on feignait de connaître ou d’ignorer. Une lutte sans merci contre le produit phare de l’époque, l’EPO. La mise en place d’un code éthique, d’un système de sélection sévère. D’une autonomie relative par rapport au choix des coureurs, notamment en 2006, avec l’éviction de plusieurs éléments cités dans l’Opération Puerto (système présumé de dopage par tranfusion sanguine). Pour le reste, rien n’a changé. L’EPO a trouvé des collègues (même si certains en utilisent encore) plus jeunes, en avance sur leur temps et sur les contrôles antidopage. Les tricheurs sont souvent les mêmes, ceux qui poussent à la triche aussi. Mais une faille s’est glissée dans le système : les contrôles commencent à porter leurs fruits. En dehors de la compétition surtout. Et dedans aussi, comme le démontrent Vinokourov (mardi) et Moreni (mercredi). Mais par rapport à 1998, on ne peut pas évoquer une évolution exceptionnelle vers un mieux, sinon cela se saurait.

2Le cas positif de Vinokourov est-il le cas de trop ? Déjà, il n’était pas le bienvenu au départ de Londres, même si les organisateurs prétendent le contraire. Quand on ose dire dans une interview que l’on travaille avec un médecin (Ferrari) ciblé depuis de longues années parmi les toubibs inquiétants dans le milieu du sport, c’est de la provocation. Ensuite, le Kazakh a du talent, c’est indéniable, même sans dopage. Mais il ne supportait pas d’être diminué. Il devenait fou sur sa machine, sans pouvoir, sans puissance. Et il a joué le tout pour le tout en connaissant les risques. Une transfusion sanguine homologue. Pour se refaire une santé. Et il s’est fait pincer comme un gamin dans l’armoire à bonbons.

3Comment en arriver là ? Vinokourov, comme beaucoup de sportifs de l’Est, appartient à un système du gain à tout prix, dans la foulée de ce qui se déroulait voici une trentaine d’années : Russes, Américains, Est-Allemands, surtout, se partageaient les trophées dans tous les sports, en particulier aux Jeux. La natation, ainsi, était une discipline sclérosée par le dopage. C’est exactement la même chose aujourd’hui. Chez Astana, équipe artificielle montée par plusieurs milliardaires du pétrole, on se moque de l’éthique. Il faut du résultat, on donne les moyens, même ceux pour se piquer et la morale, là-dedans, est un détail. Les Américains agissent de la même façon. Il suffit de voir certaines disciplines sportives aux States et leur combat, nul, face au dopage. Armstrong n’a-t-il pas réussi son irrésistible ascension en s’appuyant sur cette stratégie, celle du résultat à tout prix ?

4Le dopage par le sang est-il possible sans assistance médicale ? Oui, pour la transfusion homologue, soit le transfert d’un sang compatible directement dans les veines du consommateur. Décelable, le cas Vinokourov le rappelle, ce transfert de sang se déroule dans les mêmes conditions que le siphonnage d’un réservoir de voiture. Cela peut donc se dérouler dans l’anonymat d’une chambre d’hôtel. En revanche, pour la transfusion autologue, qui consiste à se réinjecter son propre sang, prélevé initialement lors d’un stage d’entraînement par exemple, il faut un matériel adéquat. La présence massive des douaniers ces derniers jours autour des bus et des hôtels de certaines équipes était motivée par la recherche de matériel, de poches de sang. Indécelable, c’est la méthode du docteur Fuentes trahi dans l’Opération Puerto. Mais on peut imaginer qu’il y a forcément d’autres Fuentes dans le peloton.

5 S’agit-il de cas isolés ou le dopage « organisé », style Festina, existe-t-il encore ? C’est la question la plus délicate. D’un côté, on ne peut imaginer Vinokourov prenant seul la décision de transférer un sang étranger, une veille d’étape, dans ses veines. D’un autre, on peut concevoir que certains fous osent encore affronter l’interdit malgré les menaces. Les exemples Sinkewitz et Moreni, coupables à la testostérone, sont des cas isolés. T-Mobile et Cofidis sont deux exemples de prise en charge sévère contre le dopage mais, dans une classe, il y a toujours un tricheur, sinon deux. Impossible de contrôler le comportement humain, au-delà du cyclisme.

6 Certains coureurs considèrent-ils leur milieu sans foi ni loi, ce qui constituerait un élément d’analyse gravissime pour le vélo ? Oui, certains coureurs, managers, soigneurs, toubibs et sponsors se croient au-dessus des lois. Le cyclisme ne copie rien, cela dit. Il se situe dans la mouvance de l’argent à n’importe quel prix, et cette tendance a explosé depuis quelques années. Investisseurs d’anciens pays du bloc de l’Est comme le Kazakhstan, nouveaux rois du pétrole ; mafia chinoise qui injecte du fric par millions de dollars dans beaucoup de mouvements, en particulier le foot ; sites de paris en ligne qui récupèrent la mise via le contribuable et la reversent aux joueurs initialement avertis du bon coup à jouer : le vélo n’échappe pas à cette mouvance financière que le football, par exemple, tente de démanteler depuis des années. Certains sponsors se moquent éperdument de savoir comment les coureurs gagnent, s’ils se dopent ou non. Ils ne connaissent d’ailleurs même pas les athlètes concernés. Là, on rentre dans un débat plus global mais il mérite d’être évoqué.

7Les équipes françaises, en particulier, ont organisé un « sit-in » mercredi matin à Orthez. Moreni de l’équipe Cofidis en faisait partie. Quelques heures plus tard, il était déclaré positif. Alors quoi ? Alors ce que nous disions plus haut : les managers sont impuissants face à la tricherie individuelle. Cofidis, comme d’autres, se répand en permanence en exemple de la lutte antidopage, critique les autres mais elle a constaté mercredi (et ce n’est pas la première fois) que les moutons noirs existent partout. Comme quoi il convient de prendre ses précautions au-delà de toutes les certitudes. Car il n’y a plus de certitudes dans le cyclisme. Et surveiller un type depuis la douche du matin jusqu’à le border dans son lit est impossible !

8Existerait-il une sorte de culture du dopage dans le milieu du vélo ? Pas pour ceux de la nouvelle génération. En revanche, ceux qui y ont goûté, à leurs débuts ou chez les jeunes sont entrés dans un système qu’il est difficile de quitter. L’Ecossais David Millar (Saunier Duval), qui a avoué son dopage voici plusieurs années tient ainsi des conférences, régulières, sur ce thème. « Il est difficile d’en sortir, surtout psychologiquement, car le coureur croit, dur comme fer, que tel ou tel produit lui sera indispensable et il replonge, malgré les avertissements. Personnellement, je m’en suis sorti mais notre cas ressemble à celui d’un drogué en cure de désintoxication. C’est dommage, car ici, on parle de sport de haut niveau. Le cyclisme est le sport le plus beau et le plus dur. Mais je l’aime. J’ai tout sacrifié pour lui, au point de tricher. Je ne le fais plus, mais qu’est-ce que je suis heureux ! Sauf quand je vois Vino. J’en ai pleuré. Je l’admirais pour son talent, son panache, voire sa malchance. Je suis consterné. »

9La testostérone est manifestement à la mode. Moreni s’ajoute à la liste (Kessler, Sinkewitz, Moreni, entre autres). Les coureurs sont-ils persuadés qu’elle est indécelable ? A l’inverse des Allemands Sinkewitz et Kessler, pincés lors de contrôles inopinés, l’Italien Moreni a été pris en course, comme l’Américain Landis l’année dernière. Ce qui signifie que les produits masquants destinés à contenir la prise de « testo » fonctionnent moins bien eux aussi. Il n’a d’ailleurs même pas réclamé l’échantillon « B » de la contre-expertise, prouvant son dopage. C’est aussi un signe que les choses changent : Landis continue à nier et est toujours en procès !

10Finalement, la seule mauvaise nouvelle dans ce Tour, aurait pu venir de Rasmussen et de sa probable victoire à Paris ? Oui. Car le Danois, hué mercredi sur la route, aurait pu gagner à la roulette russe là où d’autres se prennent une balle dans la tête. Il aurait été inacceptable que le coureur de l’équipe Rabobank, qui lui a finalement imposé de se retirer, eût encore été là même s’il n’a jamais été contrôlé positif. La puissance éthique doit être au même niveau que la qualité des contrôles, supérieure même, et faire office de loi dans un milieu où la pratique du hara-kiri est monnaie courante. Pour sauver les coureurs propres, leur métier et les gens qui les paient, il est impossible de continuer sur cette voie. Malgré les efforts qu’il croit avoir consentis, le cyclisme reste vulnérable. Et il n’a pas besoin de répéter qu’il est le sport le plus contrôlé car c’est la réalité. Son combat n’a pas d’égal dans le sport. C’est bien pour cela qu’il doit servir d’exemple.

P.16 L’édito

« C’est la meilleure chose qui pouvait arriver »

ENTRETIEN

GOURETTE (col d’Aubisque)

DE NOTRE ENVOYé SPéCIAL

Le Français Roger Legeay (Crédit Agricole) est le responsable du « Mouvement pour un cyclisme crédible » qui réunit huit équipes (les six françaises et les deux allemandes). L’entretien a été réalisé avant l’annonce du départ du Tour de Rasmussen.

L’uppercut du contrôle positif de Vinokourov n’est-il pas celui de trop pour le cyclisme ?

C’est la meilleure chose qui pouvait lui arriver. Je parle du cyclisme. Sur Vinokourov, il y avait une suspicion palpable dès le départ suite à ses déclarations mentionnant ses relations de travail avec le docteur Ferrari. Maintenant, il n’y a plus de suspicion : il est dehors, pris la main dans le sac. C’est magnifique. La lutte antidopage a été conçue pour démasquer les tricheurs mais qu’elle a souvent été mise en défaut par les médecins qui avaient trois longueurs d’avance. Depuis plusieurs semaines, on sait désormais qu’on trouve, en course et en dehors. Quand on prend un type, il ne faut plus jouer les vierges effarouchées et dire : “Non pas lui ! Ce n’est pas possible !“ Je préfère qu’on pince les mecs maintenant plutôt qu’après, comme Landis. Je préfère un Vinokourov positif qu’un Vinokourov suspect et cela vaut pour tous les coureurs.

Et Rasmussen ?

Pour moi, il est mort. Il a raté deux contrôles inopinés diligentés par l’Union cyclicte internationale (UCI) et deux autres de la fédération danoise. On ne suspend qu’à partir de trois absences. Mais l’Agence Mondiale Antidopage se moque de ces points de règlement. Pour elle, deux et deux font quatre : elle devrait intervenir dans ce cas précis. L’AMA est une institution supranationale qui doit avoir le pouvoir absolu dans le domaine. Cela ne doit pas être compliqué à mettre en route sur le plan juridique. Rasmussen est mort parce qu’il ne sera plus jamais crédible. En échappant aux contrôles, il s’est suicidé.

Faut-il punir dès l’absence à un seul contrôle inopiné ?

Non, il y a tout de même des limites ! Les coureurs doivent donner l’adresse de leur belle-mère quand ils lui rendent visite, celle de leur camping où ils descendent en vacances ou celle de la piscine où se baignent leurs mômes ! A part un prisonnier en liberté conditionnelle, je ne vois personne d’autre dans la société qui doive subir pareil sort. On leur demande leur sang, leur urine, leurs cheveux, leur ADN, une charte antidopage, un renoncement de salaire et l’adresse de leur maîtresse : et puis quoi encore ? Ça m’énerve parce que ces paramètres sont du ressort du manager d’équipe. Moi, je dois savoir où mes gars se trouvent 24 heures sur 24. Et s’il y a un pépin, à moi d’assumer en amont.

Théo de Rooy a donc commis une erreur avec Rasmussen ?

Plusieurs ! Il est impensable de savoir que son coureur est au Mexique sans s’inquiéter davantage. Impensable de savoir, puisqu’il était au courant, que le même coureur avait manqué des contrôlés inopinés. Si cela arrive chez moi, je suspends moi-même le gars. Il ne faut pas mettre tout le poids des responsabilités sur les coureurs. Leurs équipes sont là, derrière, pour leur rappeler les choses à faire et à ne pas faire.

Le but de votre Mouvement pour un cyclisme crédible ?

Montrer qu’il y a des gens qui appliquent les règles. Prouver que le code éthique n’est pas une illusion. Susciter l’intérêt et la remise en question d’autres formations.

Que proposez-vous ?

D’organiser, très vite, une réunion entre sponsors, équipes, organisateurs, UCI, AMA, politiques, journalistes. Avec un seul point du jour : le dopage. Pas les droits de télé, on s’en fout. Mais même si nous trouvons des pistes, on recevra encore des coups, il y aura encore des cas de dopage parce qu’il y aura toujours des imbéciles qui prendront des risques. L’essentiel, c’est les pincer.

En pleine guerre froide entre l’UCI et les organisateurs ?

Il faut arrêter de se jeter la patate chaude, de culpabiliser l’un ou l’autre. L’UCI ne fait qu’appliquer des règles, elle a initié un programme antidopage qui évolue et qui évolue bien. Les organisateurs n’ont aucun pouvoir ou en tout cas pas assez. Il s’agirait de trouver une solution pour qu’un cas comme Rasmussen ne se produise plus. Que chacun puisse dire : le coureur n’est pas clair, on ne l’aligne pas au départ, avec l’aval de l’UCI. Et cela, on ne peut malheureusement pas encore le faire.

Moreni positif, Cofidis quitte le Tour

Gourette (Col d’Aubisque)

De notre envoyé spécial

L’Italien Cristian Moreni, de la formation française Cofidis (à laquelle appartiennent les Belges Rik Verbrugghe, Nick Nuyens et Staf Scheirlinckx, qui participent au Tour, et Maxime Monfort, pas retenu pour la Grande boucle), a été, à son tour, convaincu de dopage, à la suite de la 11e étape courue jeudi dernier entre Marseille et Montpellier. L’Union cycliste internationale (UCI) a annoncé hier avoir trouvé des traces de testostérone dans ses urinesz. Moreni a fait savoir à la direction du Tour qu’il renonçait à son droit de demander l’analyse de l’échantillon B, reconnaissant ainsi implicitement le dopage. Conformément aux règlements, il a été mis hors-course.

Comme c’est désormais l’usage en France, il a ensuite été arrêté par la gendarmerie, tandis que l’hôtel et l’ensemble des véhicules de l’équipe Cofidis étaient immédiatement perquisitionnés. En début de soirée, alors qu’on apprenait la mise en garde à vue à Pau du coureur italien, le management de sa formation a fait savoir qu’il avait choisi de retirer l’équipe de la course. Il n’y était pas obligé par les règlements, le code éthique signé par les équipes ne prévoyant cette éventualité que dans le cas où deux coureurs sont convaincus de dopage. Mais les prises de position des équipes françaises, résolument pointues sur le sujet du dopage, rendaient évidemment cette issue probable, sinon inévitable.

Et le directeur sportif de Cristian Moreni, Alain Delœil, très, très en colère : « Je vous jure, si je l’ai devant moi, je lui casse la gueule. S’il l’a fait, c’est un imbécile, un connard ! Et pourquoi, en plus ? Pour suivre le peloton ? Vous l’avez vu, vous, sur une seule étape ? Alors quoi ? Il avait quoi à y gagner ? Il est en fin de contrat, il a 35 ans. Il cherchait quoi ? Je n’ai pas envie de crever, moi. Ceux qui font ça n’ont rien à foutre du maillot qu’ils portent, de l’équipe, des 60 personnes qui en vivent, du travail qu’on fait tous les jours. J’ai envie de pleurer. Ils ne respectent rien. On se bat tous les jours, en toute honnêteté, et dans notre dos, il y a des imbéciles qui font ça. Je suis dégoûté. »

« Là, on est bien dans la merde »

entretien

Orthez

De notre envoyé spécial

La mine sombre, le regard triste, Marc Sergeant, le manager de la formation belge Predictor-Lotto, est à l’image de la caravane du Tour : déçu. L’entretien a été réalisé avant l’annonce du départ de Rasmussen.

Votre réaction au contrôle positif de Vinokourov ?

Je croyais que les gens avaient compris. Maintenant, on est carrément dans la merde. Car cela ne concerne pas des petits coureurs. C’est Vinokourov, ce sont les Astana. Des leaders du peloton. Je crois qu’il va devenir vraiment très difficile de convaincre de nouveaux sponsors dans ces conditions.

Ce mercredi matin, les coureurs de certaines équipes ont manifesté au départ de l’étape. Les vôtres se joindront-ils à eux ?

Pour quoi faire ? Qu’est-ce que cela va changer ? Et croyez-vous que parce que nos coureurs ne vont pas faire la grève ici à Orthez nous sommes d’accord avec le dopage ? Nous aussi nous en avons marre. Je suis d’accord avec l’idée qui a amené la création de ce Mouvement pour un cyclisme crédible, mais il n’est pas la solution, il n’apporte aucune garantie. Un exemple : l’équipe T-Mobile en fait partie, et cela n’a pas empêché un de ses coureurs, Patrik Sinkewitz, d’être contrôlé positif. Il avait pourtant signé la charte, et il est positif. Il faut arrêter de parler, il faut agir.

On agit, avec tous ces contrôles.

Il faut continuer dans cette voie. Mais il faut aussi que les équipes changent d’attitude. Chacune doit faire son autocritique et changer sa manière de procéder. C’est de là qu’il faut partir. Chacun doit faire le ménage chez lui.

Vous êtes sûr à 100 % de chacun de vos coureurs ?

J’ai confiance en mon équipe. Nous avons un contrat très clair avec nos coureurs. Ils savent tous qu’ils n’ont pas de marge avec le dopage. Nous les contrôlons, en interne, et nous les suivons de près. Si Rasmussen avait couru chez nous et effectivement reçu des avertissements de l’UCI, nous ne l’aurions jamais aligné. Il ne serait pas sur le Tour. Et si un de nos coureurs était rattrapé par une affaire de dopage, ce serait fini pour lui. Ils sont responsabilisés. Mais même ainsi, il y a une part de risque : ce sont des êtres humains. Donc, non, je ne puis me porter garant à 100 % de mes coureurs. Mais notre équipe, comme d’autres heureusement d’ailleurs, a balayé devant sa porte.

De quoi avez-vous parlé avec vos coureurs dans le bus, ce mercredi matin ?

De la course. Il n’y a rien d’autre à faire… Notre leader, Cadel Evans, est troisième. J’entends des gens dire qu’ils ont confiance en lui, qu’il est la preuve qu’on peut briller dans un Tour de France en étant propre.

Il devrait être déclaré vainqueur du contre-la-montre d’Albi, après le déclassement de Vinokourov.

Je le suppose. C’est la moindre des choses. Mais le mal est fait. La victoire, c’est au moment même que l’on en profite.

Les plus grosses affaires de dopage du Tour

Les plus grosses affaires de dopage du Tour

1967. Le Britannique Simpson meurt sur le mont Ventoux.

1978. Le Belge Pollentier, maillot jaune, triche à l’Alpe d’Huez. Exclu.

1988. L’Espagnol Delgado est positif. Le produit ne figure pas sur la liste de l’UCI : Delgado gagne le Tour.

1998. L’équipe Festina est exclue, pour « dopage organisé ».

2002. L’épouse de Raimondas Rumsas, 3e du Tour, est arrêtée pour importation illicite de médicaments.

2006. Des favoris (Ullrich, Basso, Mancebo) et l’équipe de Vinokourov sont interdits de départ dans la foulée de l’affaire Puerto, système présumé de dopage sanguin. Le vainqueur, l’Américain Landis, est déclaré positif.

2007. Vinokourov, un favori, est contrôlé positif ; le maillot jaune Rasmussen, suspect…

« On passe pour des cons »

Réaction

Maxime Monfort, Ardennais, 24 ans, espoir du cyclisme belge, est coureur professionnel chez… Cofidis, l’équipe française qui s’est retirée du Tour, hier soir, après avoir appris que l’un de ses coureurs, Cristian Moreni, avait été contrôlé positif.

Encore un scandale sur le Tour… Votre réaction ?

Le climat n’était pas au beau fixe. Depuis mardi, avec Vino, c’était même carrément pourri. On se croyait dans le trou, là on a touché le fond ! Je dois avouer que cela me laisse sans voix, même si mes illusions s’étaient déjà envolées. Moreni ne se rend pas compte qu’il vient peut-être de mettre 50 ou 60 personnes au chômage dans un futur proche ! Maintenant je peux le dire, j’ai connu par deux fois des altercations avec lui. La première au printemps lorsque j’ai expliqué ce que je pensais du cas Basso : lui le défendait et me reprochait mes positions. La seconde, lorsque j’ai exprimé mon approbation envers la charte éthique, “du n’importe quoi” selon lui. Moreni venait d’un autre pays, élevé dans une autre ”culture”… N’empêche, si je le croise, je n’hésiterai pas à lui flanquer mon poing dans la figure. Lui, les gens ne le verront plus, c’est nous qu’ils vont conspuer, nous passons pour des cons et plus encore Eric Boyer et la formation Cofidis. La politique antidopage se veut sévère, les règle strictes mais, par la faute d’un gars qui n’a rien pigé, on se fait rire au nez. Franchement, je n’ai qu’une envie : fermer la télévision et aller boire un bon verre de vin…

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