Obelit au secours du patois

CONRAADS,DANIEL

Mardi 7 août 2007

Culture Pour sauver la langue du terroir des Trois frontières

Une poignée d’habitants se battent pour sauvegarder le « platdütsch ». Bientôt des cours du soir à Plombières…

On l’oublie souvent, mais le pays de Liège est une terre quadrilingue. On y parle le français et l’allemand dans les neuf communes germanophones de l’Est de la province. Aux côtés de ces deux langues officielles cohabitent deux dialectes que leurs défenseurs préfèrent appeler langues régionales en se référant à la terminologie de l’Union européenne : le wallon et le platdütsch. L’aire de diffusion de cet idiome se limite à une demi-douzaine de communes de la région des Trois Frontières et des Cantons de l’Est (Plombières, Welkenraedt, La Calamine, Eupen… peuplées de quelque 70.000 habitants). Le platdütsch déborde des limites de la province puisqu’on le parle aussi dans les Fourons, dans le Limbourg belge et à Maastricht et environs.

Comme d’autres langues endogènes, le « Plat » semble à bout de souffle. Du moins dans nos contrées, car à Maastricht, il demeure encore très vivace. D’aucuns dans la région des Trois Frontières ne l’entendent cependant pas de cette oreille. Léo Wintgens figure parmi ceux-là. Ce docteur en philosophie de l’ULg, anime, depuis 1995, un centre de recherches linguistiques baptisé Obelit (centre de littérature de l’Est de la Belgique) qui, a multiplié, ces dernières années, les initiatives pour tenter de sauver la langue du terroir. Depuis 1998, Obelit organise ainsi chaque année un tournoi d’éloquence baptisé « 3+ », ouvert aux jeunes de 8 à 21 ans, qui se déroule en français, en allemand et en platdütsch. Le taux de participation s’avère encourageant puisque chaque édition attire entre 40 et 60 participants », se réjouit son promoteur. Léo Wintgens a aussi publié « Es Hat van os Plat » (« Le cœur de notre patois »), une grammaire en platdütsch qui en est à sa troisième édition. Cet été, le centre de recherches a organisé son quatrième stage d’immersion linguistique d’une semaine pour les jeunes à partir de 8 ans. La commune de Plombières et Obelit viennent, en outre, de prendre une nouvelle initiative pour sauver leur langue régionale. Dès septembre, ils organiseront des cours de « Plat » (lire ci-contre).

Le platdütsch, auquel les linguistiques ont donné le nom scientifique de « francique carolingien » s’est constitué à l’époque de Charlemagne et le célèbre empereur parlait sans doute cet idiome « Jadis le francique carolingien était couramment parlé du nord de Tongres jusqu’à Cologne, en passant par Maastricht et Aix-la-Chapelle, insiste Léo Wintgens. Jusqu’à la fin du XVIe siècle, il fut la langue parlée et même écrite de nombreux domaines de la vie : on l’utilisait pour le culte et l’administration. »

Depuis lors, il a subi la concurrence de trois idiomes (l’allemand, le français et le néerlandais), devenus langues officielles. L’allemand s’est implanté en Rhénanie dans le sillage de Luther et de sa Réforme. Dans les communes wallonnes des Trois Frontières, le « Plat » a beaucoup souffert de sa parenté, pourtant assez lointaine selon les linguistes, avec l’allemand. « On l’a, à tort, assimilé à la “langue de l’ennemi”. Après la Deuxième Guerre, beaucoup de gens ont cru qu’ils apparaîtraient comme de meilleurs Belges en devenant unilingues francophones », commente Léo Wintgens.

Dans ces mêmes localités, le « Plat » a aussi été victime du conflit linguistique dans les villages voisins des Fourons. « À cette époque, on assimilait le « Plat » au néerlandais et on nous collait un zéro de conduite lorsqu’on le parlait à l’école », se souvient Albert Stassen, l’actuel commissaire d’arrondissement de Verviers.

D’aucuns considèrent aujourd’hui les efforts des défenseurs du platdütsch comme un combat d’arrière-garde sans espoirs. « Beaucoup de gens se battent pour protéger un vieux bâtiment ou un arbre multiséculaire, il nous paraît tout aussi louable de vouloir sauver une langue », rétorque Léo Wintgens. Et les protecteurs du « Plat » soulignent que leur démarche n’est pas politique, mais bien culturelle, puisqu’il s’agit de sauver un patrimoine commun à une bonne partie de l’Euregio Meuse-Rhin.

« Ech kal och Plat »

Ech kal och Plat » (« Je parle aussi le patois »). Combien sont-ils encore, parmi ces quelque 70.000 habitants de la région des Trois Frontières et de plusieurs communes des Cantons de l’Est, à parler cette langue que les linguistes ont appelée le « francique carolingien » ?

C’est évidemment très difficile à évaluer Ce qui apparaît, en revanche, indéniable, c’est que le nombre de locuteurs continue à se réduire comme peau de chagrin. « Si beaucoup de personnes âgées le comprennent et le parlent encore, chez les jeunes, c’est l’hécatombe », déplore Léo Wintgens. Pour tenter d’inverser le processus ou, à tout le moins, de stopper l’hémorragie, la commune de Plombières et le centre de recherches Obelit ont décidé d’organiser, dès la prochaine rentrée scolaire, des cours du soir d’apprentissage du « platdütsch », cours qui seront ouverts aux enfants comme aux adultes (1).

Déjà une vingtaine d’inscrits

Ce « Kurzus op Plat » sera donné par plusieurs ressortissants de la région des Trois Frontières, tous licenciés en philologie germanique, de l’ULg ou de l’ULB, qui sont particulièrement versés dans l’étude de ce « francique carolingien ».

Lundi en fin d’après-midi, une vingtaine de personnes avait d’ores et déjà fait parvenir leur inscription. En principe ces cours, consacrés à la langue du terroir de la région des Trois Frontières débuteront à partir du lundi 17 septembre.

Une réunion de coordination des étudiants devrait se dérouler le lundi 10 septembre à 19 heures, à un endroit encore à déterminer, afin de choisir des dates et des heures de cours qui conviennent le mieux à la majorité des participants.

Les cours devraient s’étaler jusque dans le courant du mois de novembre. En fonction de leurs acquis de base (débutants, connaissances moyennes ou approfondies), les étudiants seront répartis en trois groupes, qui suivront chacun un cycle de cours de quinze fois deux heures.

(1) Infos : Obelit, Centre de recherches linguistiques (Zentrum für Sprachforschung ), rue Gustave Demoulin, 5 à 4850 Montzen ; tél. : 087.786.191.

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