« Lust, caution » : in the mood for sex

CROUSSE,NICOLAS

Jeudi 30 août 2007

Retour gagnant d’Ang Lee à Venise avec un film d’espionnage romantique et chaud comme un tango à Paris.

Il y en a qui démarrent très fort puis qui s’essoufflent un peu en cours de route. Ce fut le cas du film de Takeshi Kitano (Glory to the filmmaker). Et puis, il en est d’autres, qu’on ne voit pas tout de suite venir. Qui se font désirer. Qui commencent piano, l’air de rien. Avant de passer à l’attaque. Et de nous asséner le coup de massue, au moment où on ne s’y attendait plus.

Ang Lee vient de jouer ce brillant coup aux festivaliers de la Mostra, jeudi soir, avec la présentation en compétition de Lust, caution. La première heure de ce film de 2 h 35 passe sans faire de pli. Nous savons tout au plus que nous sommes dans le Shanghai des années 40, où s’organise l’opposition à l’ennemi japonais. Une pléiade de personnages naviguent en une armée d’ombres, de loups et d’agneaux, de collabos et de résistants.

Mais le film se resserre et il n’y a plus qu’une femme, une espionne de la résistance chinoise, et qu’un homme, un collabo projaponais. La première, Wang (Tang Wei), est appelée à user de ses charmes pour tendre un piège au second, Mr. Yee (Tony Leung, tombeur d’In the mood for love), et le faire exécuter par les défenseurs de la Chine libre.

Le film d’espionnage vire bientôt à la love-story, et les deux prétendus ennemis fondent sous le feu d’une passion amoureuse et sexuelle qui devient rapidement incontrôlable. Et là, le film prend son envol. Magistral. Ang Lee fait revenir la recette de la passion avec un sens remarquable de l’adagio. L’érotisme naît tout d’abord d’une boucle d’oreille enlevée, d’un rouge à lèvres déposé sur le bord d’un verre. Puis, là où s’arrêtait In the mood for love, c’est-à-dire aux portes verrouillées du tabou sexuel et extraconjugal, le film bascule dans un combat de corps animal et désespéré, pas toujours très éloigné de ceux du Dernier tango à Paris.

Lee filme la nudité de ces chairs qui entrent en collision avec une grâce absolue. On croyait s’embarquer dans un hommage habile et sage aux films noirs des années 40 et nous voilà happés vers la grande aventure d’un homme et d’une femme qui se crient, par-delà les conventions morales de leur temps, de furieux « je t’aime, moi non plus ». Entre ces deux-là, il y va un peu comme entre Sada et Kichizo, dans L’empire des sens de Nagisa Oshima : le sexe n’est qu’un prétexte mystique. Une boîte de Pandore, ouvrant miraculeusement – et tragiquement – de l’autre côté du miroir aux apparences, tout droit vers l’ultime intimité de l’être. Perdue en cet amour sadomasochiste et vertigineux qu’elle n’avait pas programmé, Wang confessera en fin de parcours : « Il aime me voir saigner, pleurer et crier, mais c’est alors qu’il se sent vivant… et alors nous jouissons. »

La surprise provoquée par Lust, caution, dont l’émotion atteint de tout grands moments dans la dernière demi-heure – on pense à la maestria du Chaplin des Lumières de la ville – est totale. On attendait un vrai film de genre, labellisé ici par les organisateurs thriller romantique d’espionnage. Et l’on a un grand film sans toit ni loi, qui dépasse les conventions du genre.

Nous sommes décidément bien naïfs : le coup du film de genre, Ang Lee nous le fait désormais à chaque coup. La dernière fois, c’était avec Brokeback mountain, estampillé western. Auparavant, avec Raison et sentiments, bombardé mélo british. A l’arrivée, le cinéaste taïwanais réalise ce qu’avant lui un certain Stanley Kubrick faisait comme personne : du détournement d’objectif. Avec le succès que l’on connaît. Et, dans le cas d’Ang Lee, une nouvelle variation autour du thème qui devient tout doucement l’obsession récurrente de toute son œuvre : la pureté sauvage des amours maudits.

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