Un si joli divorce

DE MUELENAERE,MICHEL

Lundi 10 septembre 2007

1992 : fin de la Tchécoslovaquie. 2007 : la Belgique s’interroge. Les leçons d’une séparation de velours.

PRAGUE, BRATISLAVA

de notre Envoyé spécial

Trente et un décembre 1992, malgré le Nouvel An, l’ambiance n’est pas à la fête dans les rues de Prague et de Bratislava. Demain, après 74 années d’existence, la Tchécoslovaquie aura disparu, laissant la place aux Républiques tchèque et slovaque. Tous les sondages l’ont montré : tant à l’est qu’à l’ouest, l’opinion publique est majoritairement opposée à la scission. Le référendum promis – une loi a été votée en 1991 par le parlement fédéral tchécoslovaque – n’aura jamais lieu. Une pétition de plus d’un million de signatures en faveur de l’unité nationale est ignorée. Mais les deux partis politiques sortis vainqueurs des élections de juin 1992 en sont convenus : la Tchécoslovaquie a vécu. Une certaine idée de l’Etat, du fédéralisme et de la cohabitation entre des peuples sentimentalement et culturellement proches meurt ce jour-là.

Ce fut un « divorce de velours », écrira-t-on à l’époque. Accompli sans violence, préparé et négocié sans difficultés majeures, alors qu’à quelques centaines de kilomètres de là, la Yougoslavie disloquée sombre dans un sanglant conflit. « Ici, nous étions trop paresseux pour tirer un coup de feu, ironise un historien. Quelqu’un aurait pu être blessé… » Aujourd’hui, plus personne ne songe à remettre la séparation en cause. Souvent même, celui qui évoque l’ancienne « Tchéco » s’attire des yeux ronds.

De part et d’autre de la nouvelle frontière vivent désormais les meilleurs amis du monde. Et encore cette frontière-là va-t-elle complètement disparaître entre ces nouveaux Etats membres de l’Union européenne. Théâtres, orchestres et expositions font régulièrement le voyage chez le voisin. Des milliers de jeunes Slovaques poursuivent leurs études à Prague, profitant de la gratuité que leur offrent les universités tchèques. Caissières, médecins, infirmières… de nombreux emplois en Tchéquie sont occupés par d’anciens compatriotes.

Après des années difficiles, les deux pays figurent parmi les plus prometteurs d’Europe centrale, voire d’Europe tout court. Taux de chômage en forte baisse, présence massive d’investissements étrangers, croissance économique vigoureuse, Tchéquie et Slovaquie feraient pâlir d’envie n’importe quel ministre des Finances (lire en page 4).

Tout semble donc aller pour le mieux. Mais cet aimable divorce, conclu à la hussarde tandis que les Belges négocient de leur côté une énième réforme institutionnelle qui bétonne définitivement le fédéralisme, laisse encore aujourd’hui un goût d’amertume chez certains. « En culbutant le régime communiste en 1989, les gens avaient eu l’impression d’avoir pris en main l’avenir du pays, explique la dramaturge slovaque Zuzana Mistrikova. En 1992, ils ont eu le sentiment d’en avoir été dépouillés. »

Le coût de la scission est oublié ; aucune analyse des profits et pertes n’a d’ailleurs jamais été réalisée. Ni à l’époque, ni aujourd’hui. La séparation a eu l’avantage de faire taire les tensions naissantes entre Tchèques et Slovaques. Mais la disparition d’un devenir commun en chagrine encore certains. « Avec la fédération tchécoslovaque, c’est une certaine manière de vivre ensemble qui a pris fin », regrette Martin Simecka, actuellement rédacteur en chef de l’hebdomadaire Respekt à Prague après avoir dirigé un quotidien slovaque. « La Tchécoslovaquie, seule démocratie d’Europe centrale entre les deux guerres, c’était bien plus que les Tchèques et les Slovaques, ajoute l’ancien dissident Jan Urban. C’était un concept. Un pays où, comme aux Etats-Unis, le citoyen est loyal à l’Etat. Dans une période d’européanisation et de globalisation, nous sommes revenus au XIXe siècle, à un moment où l’élément essentiel de l’identification reposait sur la langue. Ça, c’est stupide ! »

A 80 ans, le sociologue et ancien dissident Jiri Musil, qui observe la vie de son vieil immeuble praguois, a lui aussi remisé ses chimères au placard. « En 1992, on a vu triompher l’économie, les managers, la technocratie. On a vu la victoire de l’“ordinarité”. Nous étions un pays qui vivait grâce aux idées. Tout changeait, mais les concepts nous stabilisaient. La fin de la Tchécoslovaquie, c’est la fin d’un idéal. »

Il y a 15 ans, quasiment jour pour jour, le Premier ministre slovaque Vladimir Meciar et son homologue tchèque Vaclav Klaus, entourés d’un team restreint de négociateurs, mettaient au point le démembrement. C’est à la villa Tugenhat à Brno (entre Prague et Bratislava), perle de l’architecture moderne, que se tint l’essentiel des discrètes négociations. Un principe : faire vite. Deux critères : la population (deux tiers tchèques, un tiers slovaque) et la localisation géographique (tout ce qui a son siège en Tchéquie est tchèque et inversement pour les avoirs slovaques). Ainsi a-t-on divisé et attribué entreprises d’Etat, institutions culturelles, dette publique, locomotives, chars d’assaut et mitraillettes. Par nature non localisés, les bâtiments diplomatiques à l’étranger furent « valorisés » (on calcula leur valeur), puis répartis suivant la clef démographique. Dans les grandes capitales, on s’est entendu pour trouver à chaque pays un immeuble adéquat. Pour faciliter les choses, l’essentiel de l’ancien droit tchécoslovaque est repris de part et d’autre. En 1993, chaque citoyen eut à choisir une nationalité, indépendamment même de son lieu de naissance. De nombreux Slovaques choisirent de devenir tchèques – certains travaillaient comme fonctionnaire à Prague, d’autres choisissant de fuir le régime autoritaire de Vladimir Meciar qui s’installait à Bratislava.

« Pour les pensionnés tchèques installés à Bratislava ou ailleurs en Slovaquie, choisir un “camp” fut un déchirement », témoigne Tibor Macak, journaliste à l’hebdo Domino. Les deux pays durent réintroduire une demande d’adhésion aux organisations internationales, perdant parfois au passage, à l’ONU par exemple, le statut de fondateur. Seul un répit fut accordé au championnat de football, qui se poursuivit jusqu’en 1993 avant d’être scindé…

Tout ne s’est pas passé comme sur des roulettes, loin s’en faut. Il fallut négocier quelques aménagements territoriaux, la nouvelle frontière coupant des villages ou des propriétés en deux. Et alors que les deux parties avaient convenu avant la séparation qu’aucune d’entre elles ne reprendrait l’ancien drapeau tchécoslovaque, la Tchéquie n’en tint pas compte, à la grande colère des Slovaques. Pendant six semaines, les nouveaux pays gardèrent une monnaie commune – rien n’avait été prévu à ce sujet. Mais rapidement, la situation s’avéra intenable. Il fallut créer deux monnaies, dans un premier temps, seul un cachet apposé sur les billets faisait la différence. En un temps record la couronne slovaque perdit 30 % de sa valeur.

« A la chute du mur, la séparation était inimaginable, explique Jacques Rupnik, spécialiste de l’Europe centrale, ancien conseiller du dernier président tchécoslovaque Vaclav Havel. Il existait certes des ingrédients pour une séparation, mais aussi des éléments penchant en faveur de l’unité ; un Etat démocratique, un projet de fédéralisme démocratique, deux langues et deux peuples très proches. »

Le véritable responsable du divorce ? Le nationaliste Meciar et le libéral pragmatique Klaus portent chacun leur part. A la fin des années 80, la Tchécoslovaquie n’a pas résorbé le déséquilibre entre sa partie tchèque, traditionnellement plus riche, et sa partie slovaque plus pauvre et victime d’une industrialisation lourde à la soviétique. La structure fédérale mise en place en 1968 – deux républiques « autonomes » dotées chacune de leur gouvernement, de leur parlement – est cadenassée par un communisme centralisateur. Les Tchèques qui dominent l’Etat comme le feraient des grands frères éclairés s’identifient davantage à celui-ci. Au lendemain de la révolution de 1989, des revendications autonomistes apparaissent du côté slovaque, où la seule expérience d’un Etat indépendant est entachée d’une collaboration avec les nazis. Un parti nationaliste voit le jour, anti-Tchèques et anti-Hongrois. « A partir de 1990, chaque jeudi à Bratislava, des manifestants se réunissaient au pied de la statue d’un poète slovaque pour chanter des chants fascistes interdits depuis 40 ans », se souvient Zuzanna Szatmary, poétesse, ancienne dissidente et opposante à Meciar.

Les élections de juin 1992 amènent la gauche conservatrice au pouvoir à Bratislava (en coalition avec l’extrême droite…) et la droite réformiste à Prague. En Slovaquie, Meciar, populiste et opportuniste, exploite les thèses nationalistes.

De l’autre côté, Vaclav Klaus se soucie de réformes et conclut rapidement que la Slovaquie représente un obstacle. Difficile à capter, il règne aussi, en Tchéquie, le sentiment égocentrique que l’on ferait mieux si l’on était seul chez soi. Les deux logiques concourent. Mais Klaus a mieux anticipé et s’est mieux préparé. Plusieurs de ses proches prétendent même qu’il aurait délibérament manœuvré pour pousser Meciar l’impulsif à formuler des demandes excessives servant de prétexte au séparatisme. Un divorce de velours ? Pas si sûr. Du côté slovaque, des opposants à la séparation, comme Zuzanna Szatmary, ont été maltraités par des manifestants nationalistes. Havel lui-même fut bousculé par la foule à Bratislava au printemps 1992. « La séparation a entraîné une névrose dans l’opinion », affirme Simecka.

Mais tout cela pèse en définitive peu face au pragmatisme. « A quoi sert de s’acharner à rechercher un coupable en l’absence de crime ? demande Milan Knazko, ancien ministre de Meciar. Si un référendum devait avoir lieu aujourd’hui, le “oui” à la séparation l’emporterait largement. » Pour Juraj Draxler, économiste slovaque travaillant à Bruxelles, « globalement, la séparation a été très profitable ».

« Mon seul regret, témoigne Camila, 13 ans en 1992, c’est qu’avec la fin de la télé bilingue, les jeunes perdent progressivement la connaissance de l’autre langue. » Dans la récente histoire post-tchécoslovaque, voilà au moins un point qui ne souffre aucune contestation entre les époux séparés.

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