« L’unif à la bolognaise peut tourner à l’aigre »

SOUMOIS,FREDERIC

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Lundi 17 septembre 2007

L’invité du lundi Bernard Rentier FRÉDÉRIC SOUMOIS

Le recteur de Liège met en garde : la mobilité étudiante patine sec. Dans un entretien exclusif, il propose que les Régions financent cette ouverture.

Mardi, dans votre discours

de rentrée, vous mettrez en

garde contre un risque majeur d’échec de la réforme de

Bologne. C’est pourtant la plus importante évolution de

l’université depuis 1968.

Le risque existe réellement, car si des dizaines de milliers de personnes ont mené le chantier titanesque de la révision complète des programmes du premier et deuxième cycle universitaire, s’ils ont ajouté une année d’études et sacrifié des filières bien utiles comme les DES et DEA (diplômes d’études spécialisées et diplômes d’études approfondies), ce n’était pas seulement pour harmoniser les programmes à l’échelle européenne, juste pour le plaisir, juste pour passer au rouleau compresseur sur toutes les aspérités qui faisaient l’originalité et la spécificité des universités européennes. Le vrai objectif, c’était de permettre une réelle mobilité des étudiants, avec ce qu’elle comporte d’intérêt pour leur formation et pour leur avenir ainsi que pour permettre aux étudiants de demain de composer « à la carte » une formation supérieure riche.

Et cela, Bologne le rate ?

Il faut constater que huit ans après son lancement et à deux ans de son terme, « Bologne » n’a pas fait progresser le moins du monde cette mobilité tant attendue. On ne la voit même pas poindre à l’horizon. Au sein des pays signataires, le pourcentage d’étudiants « mobiles » n’est que de 2,2 %, soit sensiblement le même taux qu’auparavant.

Quelle en est la cause ?

Simplement les coûts. Aujourd’hui, les bourses sont trop rares et très insuffisantes. La mobilité est clairement corrélée aux moyens dont dispose l’étudiant grâce à sa famille ou à son travail. Ceux qui ont les moyens se déplacent sans souci de leurs résultats et seuls les meilleurs de ceux qui n’ont vraiment pas les moyens peuvent obtenir une bourse. Quant à l’immense masse d’étudiants qui peuvent assumer le coût des études dans notre pays mais pas payer ceux d’une expatriation, ils ne voyagent pas…

Les derniers crédits Erasmus ont même été très rabotés.

Tout à fait. Et c’est pourquoi je demande que les Communautés, et, pourquoi pas, les Régions interviennent dans la création d’un fonds consacré à la mobilité étudiante et qui fonctionne de manière beaucoup plus large qu’aujourd’hui. Certes, un fonds existe, on est sur la bonne voie mais il y a encore des progrès à accomplir, car il vise peu l’activité universitaire. Et les montants sont insuffisants.

Pourquoi les Régions, théoriquement non compétentes ?

Parce qu’elles le sont pour l’économie, qui tire directement ses ressources de l’enseignement et de la recherche. Ce fonds doit être indépendant des universités – je ne veux pas qu’on puisse dire que je plaide pro domo, ayant des étudiants au profil socio-économique moyen. Il doit uniquement se pencher sur le dossier financier et académique de l’étudiant, plutôt que sur celui de sa famille. Il y a des étudiants sans moyens financiers et dont pourtant la famille est nantie.

On n’évitera pas l’élitisme ?

Non, c’est vrai qu’il paraît difficile de le gommer d’un coup. Mais il me paraît bien plus équitable de se baser sur le dossier académique et sur la vraie situation financière que subir, comme aujourd’hui, la discrimination sociale de plein fouet.

Mais la Communauté française est désargentée. Faut-il pour sauver notre puissance intellectuelle passer sous les fourches caudines d’Yves Leterme ?

Non, c’est pour cela que je propose que les Régions s’en occupent. Six mois à l’étranger apportent un avantage majeur à la qualité de la formation… et profitent donc in fine au système économique. Lors du dernier sommet des ministres du supérieur à Londres, tout le monde était d’accord de mettre l’accent sur la mobilité. Puis, quand il s’agit de finances, tout le monde regarde le plafond. Je refuse cela : si on s’engage, il faut le faire jusqu’au bout et ne pas laisser la main aux familles qui ont les moyens ou à ceux qui se saignent aux quatre veines pour leur enfant. Mon ambition pour l’Université de Liège est de permettre à 100 % d’étudiants d’effectuer un séjour à l’étranger. C’est la clé de Bologne.

Pourquoi ?

Parce que cette cinquième année ajoutée aux cursus de quatre ans était une splendide opportunité de créer du neuf, en permettant ce stage à l’étranger. Ce qui se déroulerait généralement au début du deuxième cycle, donc en quatrième année. Or, que constate-t-on ? Dans cette année supplémentaire, les universités ont fait « descendre » des enseignements des licences et « monter » des cours de candidature. On a rempli avec de la matière et des cours, mais on n’a pas innové. La structure en cinq ans permettait de retrouver les chemins du compagnonnage, l’apprenti conquiert le grade de bachelier, le compagnon celui de maître et le maître se perfectionne toute la vie. C’est la formation permanente… Mais ce qui est indispensable au compagnon, c’est le voyage. Pour l’étudiant, c’est de ramener dans son alma mater ce qu’il a vu, étudié, entendu ailleurs et qu’il vient faire jauger, évaluer avec ses maîtres, avant de poursuivre vers l’excellence. Je rêve d’une situation à l’américaine, où les étudiants ne font pas leurs études là où ils sont nés, mais là où l’université est la meilleure pour le domaine qui les passionne. Tout n’est pas perdu, on peut y arriver.

Par ailleurs, on a fait une 5e année avec zéro moyen en plus, avec une dotation qui diminue en francs constants et par tête d’étudiant. Sans une heure de prof en plus. Certains disent qu’on a juste délayé les anciens programmes dans une soupe « rebadgée » Bologne, mais juste un peu plus clairette.

Ce serait injuste, car toutes les universités en ont profité pour mener un vrai chantier sur ce qui était obsolète ou dépassé et par ailleurs sur ce qui manquait. Mais la critique qui dit que c’est à moyens constants, donc sans possibilité d’innovations pédagogiques majeures, est vraie. Même si nous, simultanément, nous évoluons en permanence, en créant une formation pédagogique pour les nouveaux professeurs et que nous brisons le tabou qui dit qu’un bon chercheur fait nécessairement un bon prof. Ce n’est pas vrai, donc nous devons lui fournir les outils pour qu’il le devienne.

L’heure est au regroupement universitaire. L’UCL a frappé la première, en annonçant une fusion « catholique » de l’Académie Louvain. À l’ULB, on se tâte mais on aimerait faire la même chose avec Bruxelles et Mons. Seul avec Gembloux, n’avez-vous pas l’impression d’être resté au fond de la classe ? Et d’être condamné à rester petit ?

Je ne l’ai pas vécu comme cela. Les académies, qui regroupent les neuf entités universitaires autour de trois pôles, étaient une bonne idée, mais réalisée dans la précipitation. On en est aujourd’hui à la 6e version du décret qui les régit ! Par rapport à d’autres regroupements possibles, le monde catholique a pris tout le monde de vitesse, c’est vrai. Mais en souffrons-nous ? Non ! Je plaide personnellement pour une confédération des universités francophones. Que l’on passe, pour certaines matières, à une unité d’action, et plus neuf dispersées. Sans anéantir nos spécificités, car cela tuerait l’innovation et une saine émulation. Certains imaginent un rapprochement des cinq autres institutions, qui seraient numériquement plus lourdes que Louvain. Mais la réorganisation de l’enseignement supérieur se heurte au poids des sous-régionalismes, des lotissements politiques, de la tradition, des divers réseaux d’enseignement. L’ULg est aussi la seule université publique complète.

Est-ce que face à une UCL laïcisée et une ULB qui accueille toutes les convictions, votre pluralisme est encore spécifique ?

Crûment, est-ce que les valeurs philosophiques de chaque institution sont de vieilles choses dépassées ? Cela arrange parfois certains de le dire… avant de les rebrandir à d’autres moments. Je note que la fusion « Louvain » s’est faite explicitement sous l’égide des valeurs catholiques réaffirmées. Que l’ULB travaille sur ses valeurs. Moi, je plaide pour une confédération, à la californienne, où chaque entité, petite ou grande, garde ses spécificités et ses valeurs, mais où on arrête de réinventer l’eau chaude séparément. Où l’on planifie des choses ensemble. Pourquoi construire neuf fois un réseau informatique complexe ? Cet argent – public, rappelons-le –, investissons-le dans le service, pas dans le doublon !

Mais l’enseignement, ce n’est pas de l’industriel, c’est de l’humain, de l’échange. Peut-on vraiment trouver des filons en regroupant des auditoires ?

Il y a sûrement des limites au gain financier et je suis contre les enseignements mammouths. Mais il y a aussi des opportunités que l’on ne saisit pas. Il y a par exemple trois écoles de gestion en Belgique francophone. Pourquoi pas en faire une seule, avec trois sites pour les baccalauréats et un site pour certaines spécialités pointues que l’on se répartirait ? En termes d’image internationale, ce serait incomparable. Croire qu’il faut offrir les spécialités les plus pointues à la porte de chacun, c’est de l’imposture, c’est de la pseudo-démocratisation de l’enseignement. Que le premier cycle soit accessible et de bon niveau partout, mais que l’on ouvre le débat de la rationalisation globale pour la suite. Chaque université ne peut pas s’offrir sa base polaire… Une seule école de gestion et d’ingénieurs pourrait aussi alors s’adresser aux industriels avec des propositions sérieuses de sponsoring. Cela a fonctionné, à Liège comme ailleurs, pendant des décennies. Pourquoi cela ne fonctionnerait-il pas aujourd’hui ? Et cela, sans rien mettre en cause de notre liberté académique et scientifique.

Au point de s’allier avec les hautes écoles ?

J’y suis personnellement favorable et j’ai porté, avec d’autres, un projet qui allait jusqu’à la codiplômation unifs-hautes écoles. Mais les mentalités ne sont pas prêtes. Pourra-t-on indéfiniment s’offrir deux systèmes parallèles d’enseignement supérieur ? Cela devient petit à petit une curiosité locale.

Vous regrettez l’absence de

planification. Un reproche aux ministres du supérieur ?

Un ministre qui jouerait au super-recteur se ferait sérieusement malmener et sortirait de son rôle.

Votre classement international n’est pas mauvais, mais vous êtes loin derrière UCL et ULB.

Vous voulez me faire bouillir ? Classer des aspirateurs, c’est possible sur base de critères relevants. Pour le faire avec les unifs, il faudrait comparer les performances en termes de placement des diplômés, en termes d’accueil des étudiants, de remédiation, d’encadrement objectif. Ce n’est pas le cas.

Bernard Rentier est recteur de l’Université de Liège depuis 2005. Ce jeune sexagénaire, père de deux

Bernard Rentier est recteur de l’Université de Liège depuis 2005. Ce jeune sexagénaire, père de deux enfants, est docteur en sciences biomédicales. Il est responsable du secteur de virologie fondamentale et d’immunologie du département de microbiologie de son université depuis 1985. Il a fait toute sa carrière en bord de Meuse, après un passage de cinq ans dans le Maryland. Connu pour son franc-parler, il anime un blog dans lequel il n’élude aucun sujet. Partisan de l’accès le plus large aux données scientifiques, de l’expert à l’enfant de l’école primaire, il milite pour la libre diffusion scientifique à l’échelle mondiale.

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