L’Orange bleue, boule de cristal

COPPI,DAVID; DE MUELENAERE,MICHEL; DUBUISSON,MARTINE

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Mardi 18 septembre 2007

Toujours la nuit après 100 jours de discussions. Van Rompuy explore. Le « Guardian » voit une Belgique déchirée.

La crise dure, les médias étrangers en perdent leur flegme : le Guardian consacrait hier une pleine page à l’éclatement de la Belgique, publiant un reportage apocalyptique scandé par les commentaires de Filip Dewinter et de Bart De Wever, leaders du Vlaams Belang et de la N-VA.

Cette Belgique lacérée, haineuse, presque à feu et à sang, n’est pas la nôtre, mais la crise politique dure, l’Orange bleue patine.

L’explorateur ne se démonte pas. Herman Van Rompuy s’est rendu hier après-midi au château de Ciergnon, pour faire son troisième rapport au Roi sur l’évolution de sa mission. L’institutionnel continue de diviser. Mais le Palais lui assigne une nouvelle tâche : s’occuper aussi des problèmes socio-économiques et de société. Certains y voient le signe que les choses avancent malgré tout. L’explorateur rencontrait les présidents du CDH et du MR hier soir, ceux du cartel CD&V/N-VA et du VLD aujourd’hui.

Dans le Morgen lundi, Armand de Decker, MR, président du Sénat, doutait ouvertement des capacités d’Yves Leterme à occuper le « seize ». Il n’est pas le seul (lire ci-dessous). Mais cela ne ramènera pas la paix dans le ménage.

P.20 l’édito

Le PS partant, le SP.A attend

Le choix des socialistes

Voués à l’opposition le 10 juin, les socialistes en sont moins sûrs 100 jours plus tard. Le PS est partant pour le gouvernement fédéral : « si on nous appelle ». Et le SP.A le serait, confie-t-on, en cas de situation extrême, de crise de régime… Laquelle forcerait le destin d’une tripartite associant les socialistes (voire sous une forme asymétrique : avec le PS, sans le SP.A) aux chrétiens-démocrates et aux libéraux, disposant d’une majorité des deux tiers au Parlement fédéral, à même de négocier une réforme de l’Etat.

Dépassés par le MR aux législatives de juin, les socialistes francophones restent sous le choc, et convaincus qu’une cure d’opposition au fédéral ne leur serait pas forcément bénéfique. Les rendrait-elle plus forts pour le prochain grand rendez-vous électoral, celui des régionales 2009 ? A tout prendre, le PS préfère rester « en jeu ». Elio Di Rupo est un participationniste, comme, autour de lui, une génération de cadres et d’élus qui exerce des responsabilités ministérielles au plus haut niveau depuis 1988.

L’entrevue mardi dernier entre Jean-Luc Dehaene et Elio Di Rupo (Le Soir de samedi) a relancé la rumeur d’une entrée en scène des socialistes, même si l’ex-Premier CVP s’est borné à tester le président du PS sur son éventuel soutien « extérieur » à des réformes institutionnelles, au parlement, sans prendre part à l’exécutif, encaissant un « non merci » prévisible. Plus aucun contact n’a eu lieu depuis lors.

En cas de crise extrême…

Au SP.A, l’opposition est le tout premier choix. Et le seul message audible à ce stade pour les milliers de militants qui trancheront, au suffrage universel le 21 octobre, en faveur de Caroline Gennez (favorite) ou Erik De Bruyn, candidats à la présidence. En attendant, le parti de Johan Vande Lanotte veut « laisser faire les gagnants » : le cartel CD&V/N-VA au Nord, le MR au sud. A eux de prendre leurs responsabilités. Le SP.A attend. Seules des circonstances exceptionnelles pourraient modifier le choix des socialistes flamands : l’échec de l’Orange bleue et une crise politique extrême qui les convoquerait dans une tripartite presque malgré eux… Après 100 jours de crise, l’hypothèse n’est toutefois plus tenue pour farfelue au SP.A.

L’Orange bleue ou la réforme

Le choix du CD&V

Il est des retournements de situation étonnants. Durant des semaines, à Val Duchesse, le CDH s’est trouvé « seul contre tous » au sein de la future Orange bleue. Les trois autres partenaires prenant plaisir à pointer cet isolement. Depuis qu’Herman Van Rompuy explore les voies de sortie de crise, on a chaque jour davantage l’impression que c’est le CD&V qui est désormais « seul contre tous ».

Seul, parce que MR, CDH et OpenVLD souhaitent manifestement, au minimum, que Van Rompuy poursuive le plus longtemps possible sa mission. Hier, le Roi a d’ailleurs élargi son champ d’investigation (lire ci-dessus), mais pas son titre : il reste simple « explorateur ». Car le parti d’Yves Leterme répète que, quelles que soient les qualités de l’explorateur, le futur patron du gouvernement ne peut être que Monsieur 800.000 voix.

Seul, aussi, parce qu’il apparaît de plus en plus que l’explorateur mène une mission interne : convaincre les siens de réduire leurs prétentions institutionnelles, sous peine d’hypothéquer l’Orange bleue. Qui, rappelons-le, ne dispose pas de la majorité des deux tiers au Parlement, nécessaire aux réformes chères au cartel CD&V/N-VA. Selon certains, il y aurait d’ailleurs de la tension dans l’air au sein du cartel.

« Formateur Ikea »

Voilà donc le CD&V devant un choix : une Orange bleue socio-économique, sans réforme de l’Etat substantielle ; ou une tripartite, avec un important chantier institutionnel. En résumé : une réforme avec Di Rupo ; ou pas Di Rupo mais pas de pow wow communautaire non plus – puisque les écologistes ont refusé d’appuyer l’Orange bleue. Dans ce dernier cas, le gouvernement aurait une ambition plus limitée dans le temps, visant 2009.

D’aucuns voient, en tout cas, dans l’élargissement de la mission de Van Rompuy un signe qu’il avance : « s’il n’avait pas l’impression de pouvoir aboutir à quelque chose, demanderait-il une prolongation ? », s’interroge un négociateur. D’autres décrivent plutôt son travail comme une exploration de toutes les pistes possibles, une porte étant fermée après l’autre, et la recherche du chah de l’aiguille…

Entre-temps, voilà Leterme affublé d’un nouveau surnom : « Formateur Ikea ». Car lorsqu’il entrera en piste, il aura du clef sur porte…

Les francophones ne sont pas les seuls à douter d’Yves Leterme

Que les choses soient claires : Yves Leterme est et reste le candidat Premier ministre du CD&V, voire de la Flandre. Incontournable. En raison du « fait démocratique » : son parti a gagné les élections ; il a lui-même remporté un score historique : 800.000 voix. Et il n’est pas question, pour l’heure, d’envisager un autre locataire du 16, rue de la Loi. Ceux qui l’espèrent doivent en faire leur deuil.

Cela étant, réduire les critiques contre l’ex-formateur de l’Orange bleue au seul « veto francophone », comme le fit vendredi Karel De Gucht (Open VLD), dans Het Laatste Nieuws – il lançait : « Il semble que les francophones s’arrogent un droit de veto sur le fait de savoir quel Flamand peut devenir Premier ministre. Cela ne va pas » – est non seulement réducteur, mais erroné.

Pour deux raisons au moins.

Un : cela donne à penser que les francophones s’attaquent à Leterme uniquement parce qu’il est « trop flamand » et « pas assez belge ». Si cela fait effectivement partie des griefs adressés à l’homme, c’est loin d’être l’essence des reproches faits au formateur.

Deux : cela laisse accroire que seuls les francophones doutent des capacités de Premier ministrable de Leterme.

Or, les critiques quant à sa méthode de travail, ses relations avec les partenaires et son attitude en négociations sont apparues dès le début de sa mission de formation. Devenant de plus en plus négatives au fil du temps. Et ce, dans les quatre partis de l’Orange bleue.

Sous le sceau de la confidentialité, le ton n’est d’ailleurs pas nécessairement le plus soft au CD&V… Même si, officiellement, tous sont derrière Leterme. Et priés de l’être : Wilfried Martens est vite revenu sur son « regret » d’avoir poussé Leterme vers le 16.

La preuve par ces quelques confidences recueillies depuis des semaines auprès des différents négociateurs. Tant au CDH et au MR, qu’aux CD&V et Open VLD.

Les relations humaines. « Il n’a aucun feeling dans les rapports humains. Il est très cassant, très susceptible. Il n’écoute pas beaucoup les conseils. »

« Il se méfie, croit que tout le monde est contre lui. »

« Il n’a pas un caractère facile. Il est arrogant, blessant, très susceptible. Et, par des remarques, il envenime le climat. Il n’a aucun humour, n’écoute pas et n’aime pas être contredit. C’est quelqu’un qui doute, malgré l’image “sûr de lui” qu’il donne. Il ne doit pas tomber dans le syndrome Tindemans, qui avait récolté un million de voix, mais n’a rien su en faire : le Pacte d’Egmont a avorté, il était en guerre avec Martens, était devenu parano… »

La méthode de travail. « Cela va dans tous les sens, il n’a pas de ligne claire. N’est pas bien préparé. Il ne fait pas de proposition, sauf sur le budget. C’est un notaire. »

« On ne sait jamais, deux heures à l’avance, ce qu’on va faire. Ça change tout le temps. Il ne s’est pas investi dans la rédaction de ses notes aux partenaires. »

« C’est confus. On ne sait pas ce qu’il veut. Dans sa note programmatique, il rassemble les amendements, sans synthèse ni compromis. Il doit faire des choix. »

« Il dit qu’il a des solutions originales, mais ne les présente jamais. »

« Ce n’est pas un formateur très volontariste. Il mène le débat, fait la synthèse, mais fait peu de propositions lui-même. Ce n’est pas l’homme fort autour de la table, mais électoralement, si. Outre les gaffes dans la communication… »

« Il a la gaffe en lui. »

Le leadership. « Il ne donne aucune impulsion. Il n’insuffle pas un grand projet. Il est très besogneux, mais manque de vision. »

« Il est incapable d’être créatif. »

« Il n’a absolument pas les capacités d’un leader. Ce n’est pas un meneur d’hommes. »

« Il est incapable de fédérer, d’assumer un rôle d’initiateur d’une formation gouvernementale. Ce n’est pas un moteur. S’il devient Premier ministre, il faudra lui servir le gouvernement sur un plateau. »

C’est donc bien en tant que formateur, leader d’une future coalition, qu’Yves Leterme a déçu ses partenaires.

C’est dès lors en tant que Premier ministrable, capable de diriger un gouvernement pendant plusieurs années, qu’il devra convaincre. Dès qu’il reprendra le flambeau.

Pendant les affaires courantes, les choses marchent au pas

Le record de durée pour un gouvernement en affaires courantes est détenu, à ce jour, par l’équipe Martens VII. La coalition sociale-chrétienne-libérale est restée en roue libre pendant près de cinq mois. Après les législatives du 13 décembre 1987, il fallut attendre 147 jours avant la formation d’une équipe alliant sociaux-chrétiens, socialistes et Volksunie sous l’originale appellation de Martens VIII. Du 13 décembre 1987 au 9 mai 1988, la Belgique a vécu sous ce régime qui ne permet au gouvernement en sursis de ne prendre aucun engagement financier ni législatif majeurs.

Le pays a-t-il pour autant tourné au ralenti ? Ce serait excessif de le dire. Mais, avoue un ministre de l’époque, « j’ai quand même trouvé du temps pour apprendre l’anglais ! » Ce qu’un autre traduit par « moins de stress, plus de temps libre ». « Un emploi du temps allégé », dit un troisième. Les « cabinets ne tournaient qu’à 20 % », affirme un dernier. A cette période, la Belgique n’a pas été confrontée à des choix cruciaux impliquant sa place dans le concert des Nations, loin s’en faut. « Aucun fait saillant n’aurait dû nous mener à une réflexion spécifique, témoigne Michel Hansenne (PSC), ministre de l’Emploi et du Travail de l’époque. La période d’affaires courantes est d’ailleurs beaucoup plus propice à l’endormissement qu’à l’analyse… » Dans nombre d’anciens cabinets, on dément cependant s’être tourné les pouces, même si un ministre se rappelle qu’on s’y « morfondait beaucoup ». Il y avait, répète-t-on à plusieurs reprises, « beaucoup de choses à signer ». Et l’Etat ne s’est pas évaporé. On a assuré.

En tant que ministre de la Défense, François-Xavier de Donnea (MR) avait, rappelle-t-il, « la responsabilité de 105.000 hommes et femmes et près de 20.000 gendarmes. Les affaires courantes n’ont pas empêché la Belgique de participer au déminage dans le Golfe persique et d’aider le Maroc dans sa lutte contre les sauterelles. Ni le ministre de mener des inspections sur le terrain. » Mais tant les marchés publics (dont un certain marché d’achat d’hélicoptères Agusta) que les nominations ont été gelées, comme c’est le cas aujourd’hui.

Du côté du Commerce extérieur, certains prêts d’Etat à Etat ont également été mis provisoirement au frigo, raconte Etienne Knoops (MR), le secrétaire d’Etat d’alors. Mais celui-ci a continué à accompagner des missions économiques. De même d’ailleurs qu’Herman De Croo (VLD), son ministre de tutelle. Titulaire d’un département « où il faut signer beaucoup de choses », il rassure : « J’allais tous les jours au bureau ». Très pragmatiquement, les dossiers les plus sensibles sont souvent retardés. « Si on me signalait qu’un dossier risquait de se heurter à des oppositions, je le reportais et j’en prenais un autre », reconnaît benoîtement Louis Olivier (MR) ex-ministre des Travaux publics.

En ces temps-là néanmoins, l’une des raisons d’être de la politique – l’exercice du pouvoir – s’évapore. « D’un point de vue personnel, c’est épouvantable, témoigne Hansenne. On ne peut plus faire aucun projet significatif. Les réunions sont réduites à leur plus simple expression. » Et quand on se réunit, dit Olivier, « tout le monde est d’accord », puisqu’on ne discute que de gestion quotidienne. Le pouvoir, confirme Knoops, « à ce moment-là, on souffre d’en être démuni. Le moteur tourne normalement, mais la chaîne est débrayée. »

C’est que les affaires courantes ne flottent pas seulement dans les têtes des politiques. « Tout le monde connaît la règle du jeu, dit Hansenne. Les partenaires sociaux ne venaient plus nous trouver. Personne ne cherchait à nous forcer à agir. » Pour Knoops, « les chefs d’entreprise savent bien qu’on n’est plus l’interlocuteur valable. On reçoit beaucoup moins de coups de fil et d’invitations. »

Le calendrier infernal

Mardi 18 septembre

Réunion de la commission de l’Intérieur de la Chambre Programme : propositions de loi sur la scission de BHV

Epée de Damoclès au-dessus des négociateurs, les propositions de loi flamandes sur la scission de Bruxelles-Hal-Vilvorde devraient être mises à l’examen à la Chambre, en commission de l’Intérieur. Reportée une première fois, la commission doit se réunir aujourd’hui pour fixer l’agenda de ses travaux. Les partis peuvent se donner un peu d’air en renvoyant une fois encore les travaux à huitaine.

Lundi 24 septembre

Rentrée du Vlaams Parlement La crise politique s’invite au parlement flamand

Avec la rentrée parlementaire au Nord, c’est un peu plus d’adrénaline qui se répandra dans le débat de politique générale. L’Orange bleue s’en ressentira. Lorsque la Flandre, bien dans ses murs, et en séance plénière, constatera que le gouvernement fédéral fait toujours défaut « à cause » des francophones qui ne veulent rien entendre à ses demandes institutionnelles, la pression grimpera d’autant plus pour les négociateurs fédéraux.

Jeudi 27 septembre

La fête de la Communauté française Les francophones se font entendre

Les fêtes de Wallonie ont été émaillées de discours pacificateurs dans le domaine institutionnel (la Région se concentre sur son devoir socio-économique), celle de la Communauté française pourrait, elle, se révéler un brin plus nerveuse. Sera-t-elle le théâtre d’une surenchère entre les partis, tous plus « défenseurs » des francophones les uns que les autres ? Cela au moment où BHV est en jeu, avec le sort de la périphérie bruxelloise.

Mardi 9 octobre

Rentrée du Parlement fédéral Députés et sénateurs s’installent, pas le gouvernement

Peu de chances qu’un gouvernement fédéral soit sur pied, ou même en vue, d’ici là. Députés et sénateurs rentreront donc le deuxième mardi d’octobre, comme c’est la tradition, toujours sous l’empire de Verhofstadt II, la « violette » libérale-socialiste, en affaires courantes. A la tribune ce jour-là, point de nouveau Premier ministre pour lire sa déclaration de politique générale ! L’image va faire mal.

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