Les relations de Monsieur Wiertz, tragédie de l’existence

LEGRAND,DOMINIQUE

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Mercredi 19 septembre 2007

Esthétique de l’effroi. Beauté mystique, obscure, baroque : Wiertz et Witkin explorent les combats du

Esthétique de l’effroi. Beauté mystique, obscure, baroque : Wiertz et Witkin explorent les combats du Moi à Namur. En compagnie.

Faire des esquisses, des essais de couleur. Il faut peindre sans voir le modèle. Sodome brûle et s’écroule.

Faire des esquisses, des essais de couleur. Il faut peindre sans voir le modèle. Sodome brûle et s’écroule. L’Enfer se réjouit. Les quadrilles infernales bondissent et tourbillonnent. » Tout le dynamisme fiévreux d’Antoine Wiertz jaillit dans cette phrase tumultueuse. Nous sommes en 1834. Wiertz vient de recevoir le prix de Rome. Il s’est arrêté à Milan, sur la route de la capitale latine des arts où il va découvrir Raphaël, « l’homme à vaincre », mais aussi Léonard de Vinci, Michel-Ange. Il dessine un petit croquis qui deviendra plus tard l’un de ses chefs-d’œuvre : La Révolte des Enfers. Ce commentaire accompagne le prodigieux enchevêtrement de lignes tortueuses.

C’est une des qualités majeures de l’exposition « Les relations de Monsieur Wiertz » aux cimaises du musée Félicien Rops : révéler à travers les manuscrits et dessins les effets magiques de l’éruption, la genèse des grandiloquentes compositions romantiques, ces mêlées de combattants qui aspirent le spectateur sans que l’œil ne se détourne sur le moindre détail. Derrière le fini de la facture, voici des lettres, une correspondance nourrie agrémentée de croquis, d’impressions qui atteignent « le vrai » de l’artiste dinantais, à la source de l’inspiration et de la violence expressionniste moderne.

Orgueilleux par conviction, jusqu’aux limites du possible, du léché Bouton de rose à La coquette habillée voire La Liseuse de romans, le monde selon Wiertz entre en belle confrontation avec ses pairs. L’infâme Féli, hôte des lieux, fait le coup de force, des gravures aux aquarelles : La petite sorcière ou Le Bibliothécaire, l’Initiation sentimentale, Démangeaison lui répondent en irradiant les ténèbres.

Sorcière ou courtisane

Dans ce contexte artistique du XIXe siècle, voici encore les Spilliaert, Ensor, de Groux, Maréchal, et aussi une très belle huile énigmatique de Fernand Khnopff, Un Sortilège sorti d’une collection privée. Si les grandes œuvres visionnaires de Wiertz sont rivées dans leur jus en son musée-atelier de la rue Vauthier à Bruxelles, cet éclairage neuf croque à pleines dents les symbioses et les coups de génie de cet artiste, qualifié de « suiveur attardé de Rubens »

Si Monsieur Wiertz s’intéresse au réalisme dès 1850, il s’agit bien de celui de Courbet, Millet ou Daumier, ce réalisme qui tourne le dos à la peinture miroir pour toucher la critique sociale. La naissance de la photographie, c’est la chance à saisir. Une libération salvatrice de la peinture exacte et de la reproduction au profit de la couleur et de la composition !

Au fil des salles, on épingle les grands thèmes wiertziens, la femme corruptrice – un thème aussi vieux que la peinture occidentale, les vanités –, la sensualité, le squelette qui fait partie profonde de son apprentissage, la démesure…

Des attractions irrésistibles du siècle jusqu’au long cheminement vers la mort, l’exposition du musée Rops bénéficie largement des prêts de collections privées comme des Musées royaux des beaux-arts, d’Ostende, Gand ou de la Bibliothèque royale.

A la Maison de la culture, revoici notre Wiertz en majesté contemporaine, confronté au photographe américain Joel-Peter Witkin. Infirmes, marginaux, transsexuels, monstres de foire, dépouilles de cadavres et autres têtes coupées nourrissent une création exigeante, considérée à tort comme provocatrice. Subtilement, la mise en parallèle fait se rejoindre les deux œuvres dans un dialogue fécond que seul le temps sépare.

Une beauté se détache de ces huiles comme des photographies aux humeurs ténébreuses, une beauté du sublime monstrueux qui affiche haut et fort sa singularité, miroir déformant qui explore les combats du Moi, aux marges des diktats culturels.

Witkin, l’inquiétante étrangeté

Horreur du morbide, affres de la démesure, il existe chez le photographe américain Joel-Peter Witkin (Brooklyn, 1939) une fascinante beauté du sombre, ce trouble de l’âme. Wiertz et Witkin réunis dans une superbe confrontation aux cimaises de la Maison de la culture de Namur matérialisent à plus d’un siècle de distance une volonté de voguer au-delà des tabous, dans l’ivresse du sexe et de la mort.

Tête coupée chez l’un et l’autre. Erotisme funèbre, vanités, dialogue au plus près de la souffrance. Du cadavre aux impensables faits divers, le traumatisme rejoint le sublime à travers les hécatombes du quotidien. Le peintre lyrique et le photographe sardonique sont de fieffés maîtres de cérémonie !

Dans le livre qui accompagne la double exposition, Patrick Roegiers ne tarit pas de passion pour ce « Tête à tête criant » : « Représenter l’infigurable est un objectif qu’ils se sont assignés chacun en leur temps, avec des moyens spécifiques. Plus sociale, réaliste, matérialiste, authentiquement populaire dans l’intention du moins et quasiment philosophique est l’option de Wiertz dans les tableaux traités ici. Witkin y insuffle la transfiguration de ses fantasmes, son goût effréné de sacrilège, typiquement américain, et l’exploration de ses thèmes favoris tels que la sodomie, la nécrophilie, l’auto-érotisme, l’androgynie, le sadomasochisme que l’on ne trouve pas chez Wiertz. Mais tous deux ont une propension à l’hallucination et un penchant affirmé pour le délire. »

Sous l’objectif de Witkin et le pinceau de Wiertz, sonne l’heure de la mélancolie saturnienne. Castration, cannibalisme, serait-ce le fil rouge de cette exposition gémellaire qui réunit un romantique voire un mythologue, et un dramaturge, tous deux grands artificiers du théâtre de la cruauté. Cette confrontation percutante se nourrit des incertitudes du corps, jouvences de la métamorphose des sexes, menace de l’animalité corruptrice de la femme, corps fétiche dépecé.

Cette exposition privilégie le dialogue, la mise en miroir de photographies au cachet victorien et d’huiles patinées. Pathos, sublime monstrueux, cette Beauté-là raisonne comme un coup de pieu, dans ses renvois permanents à Baldung, Goya, Bosch, Balthus, Vélasquez, Titien, Rops ou Picasso. Tirages balafrés rehaussés d’encaustique qui rappellent les premiers daguerréotypes, attrait pour l’opacité d’une peinture mate et fragilisée qui laisse surgir un univers inopiné, le possible rapprochement entre Witkin et Wiertz passe aussi par le traitement formel de l’iconographie. Ils possèdent cette beauté de la poussière, âme de l’absence, de l’oubli, de l’abandon, de l’inconscience et de la réprobation morale. Ajout au mystère. Masque. Surcharge grumeleuse chez Anselm Kieffer. Poudre de gris chez Bacon. Comme la substance d’ombre de la vie.

il a dit... Patrick Roegiers, écrivain

il a dit... Patrick Roegiers, écrivain

« Si Witkin travaille sur la chair morte, les cadavres des morgues, c’est qu’ils ont un pouvoir de réel qu’aucune autre œuvre de l’imagination ne peut produire ». Et c’est aussi le cas de Wiertz. L’épouvantable vient du réel chez l’un comme chez l’autre. C’est de la souffrance du corps vrai que naît la force de leur création. Witkin comme Wiertz place la douleur au centre de son œuvre. Elle en est l’ossature et la chair, la matière vive et malléable. »

« Joel-Peter Witkin est autant accusé d’avoir ’’cherché le succès par l’horreur’’ que Wiertz, qui ne représente pas l’horrible par plaisir ou par sadisme, mais qui plaide une cause et peint chacune de ses toiles dans un but philanthropique. »

« Désosseur et cajoleur de cadavres, érotomane ésotérique et sulfureux metteur en scène du morbide, Witkin décline sous toutes ses facettes sa fascination de la mort, perçue comme l’extrême degré de la douleur, mais aussi comme le passage à un niveau supérieur d’existence. »

« La transgression est le levier de Witkin qui met en scène les fracas de son imagination et dont les œuvres sont émaillées de moult références historiques, mythologiques, religieuses, esthétiques, comme chez Wiertz. »

« Tous deux sont des artistes de la réalité de leur temps, le XIX e et le XX e siècle. Ils appartiennent par une multitude d’aspects à la même famille d’artistes. Certes, Albuquerque n’est pas Bruxelles et le Nouveau-Mexique n’est pas la Belgique. La morbidomanie dont se repaît Witkin n’affleure pas chez Wiertz, le philanthrope naïf, utopique et engagé, mais tous deux affectionnent les tableaux de genre et Wiertz, en dénonçant les horreurs de la guerre, exhibe aussi des cadavres mutilés, transpercés par des armes, aux membres arrachés ou déchirés. »

Extraits de « Wiertz-Witkin, un tête-à-tête criant », Somogy Editions d’art, 15,50 euros.

Les relations de Monsieur Wiertz : Antoine Wiertz/Joel-Peter Witkin Maison de la Culture, 14 avenue

Les relations de Monsieur Wiertz : Antoine Wiertz/Joel-Peter Witkin

Maison de la Culture, 14 avenue Golenvaux et Musée provincial Félicien Rops, 12 rue Fumal à Namur. Jusqu’au 30/12. Visites guidées : Tél. 081-22.01.10, www.ciger.be/rops. Joel-Peter Witkin sera présent le 11/11. Catalogue, Somogy, 2 volumes, 34 euros.

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