Ces héros qui font l’Europe

MARTIN,PASCAL

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Lundi 17 septembre 2007

Vie culturelle Derniers préparatifs de l’expo « C’est notre histoire »

Nous sommes tous les artisans de la construction européenne. Vingt-sept guides vont en témoigner.

Ils étaient 27 à prendre la pose samedi, à Vilvorde. Vingt-sept personnes venues des 27 pays de l’Union européenne pour prêter leur concours à l’exposition « C’est notre histoire », programmée du 25 octobre au 23 mars, à Bruxelles. L’asbl Musée de l’Europe est la cheville ouvrière de cet événement qui représente aussi son « premier segment permanent ».

Il fait très chaud sous les énormes projecteurs qui éclaboussent de lumière nos vingt-sept guides, puisque telle sera leur fonction dès le 25 octobre. Chacun d’eux sera représentatif d’un moment de l’après-guerre européen. Au public, il racontera son histoire et celle de son pays par le truchement de vidéos qui jalonneront l’exposition. La lutte syndicale qui fit la vie de Rita la Belge. L’insurrection de 1956 qui marqua Gyulia le Hongrois au point de publier son journal intime rédigé alors qu’il avait 10 ans. Le yaourt qui fait le beurre de Luben le Bulgare, pugnace dans sa volonté de concilier la tradition et les normes sanitaires européennes, etc.

Comment ont-ils été choisis ? Pourquoi eux ? « Ils nous ont été recommandés par des correspondants en poste à Bruxelles », indiquent les organisateurs. En fait, vous et moi aurions pu prétendre occuper leur place un jour ou l’autre. L’exposition part en effet du postulat que nous sommes tous les héros de l’unification progressive de l’Europe. 480 millions de héros : toute une aventure.

Ce samedi, les 27 guides partagent au moins une qualité : la patience. Car il en faut beaucoup pour endurer le tournage d’un clip qui les fait passer du jeans au costume trois-pièces et au tailleur des chefs et des cheffes d’Etat, artisans visibles de la construction européenne. Des heures entières à poireauter là, en rang d’oignon. Un peu de blush, un coup de peigne, on resserre un nœud de cravate. Dernières consignes du réalisateur. Les Suites pour violoncelle de Bach emplissent l’endroit de solennité. Tout semble prêt. Silence, on tourne. Puis on recommence.

Cette photo de famille – comme on dit dans le jargon politique – trouvera sa place dans la première salle de l’exposition qui se tiendra à Tour et Taxis. Elle s’étendra sur 3.000 m2, dans les sous-sols de la foire du Livre.

Aux dernières nouvelles, le Musée de l’Europe n’a pas renoncé à s’installer au pied des institutions qui régissent à Bruxelles la vie de l’Union.

D’ici là, ses promoteurs se consolent en affirmant que ce n’est pas le bâtiment qui fait le musée, mais ses collections. Le cas du Metropolitan à New York en est un bel exemple.

Benoît Remiche, le concepteur artistique de « C’est notre histoire » se dit patient. « Le Musée de l’Europe existe depuis 12 ans. Il faut habituellement 25 ans de gestation pour arriver à ses fins ». Les augures lui seraient favorables : le Parlement européen, qui a préféré ouvrir sous le bâtiment D4 un centre de visiteurs plutôt que d’y accueillir le Musée de l’Europe, « a depuis enclenché un rapprochement » ; 20 millions d’euros ont été votés par le Bureau de l’institution pour promouvoir l’histoire de la construction européenne ; le président de la Commission, le Portugais José Manuel Barroso, veut lui aussi un centre d’histoire de l’Europe. D’où l’espoir de Benoît Remiche de voir un jour le musée « s’installer dans un lieu temporaire pour quelques années ». Même si « ce ne sera pas forcément dans le quartier européen ».

On y retrouvera « C’est notre histoire ». L’expo sera en effet permanente, destinée à enraciner le musée. D’où son statut d’« exposition de lancement du Musée de l’Europe ». Après les deux expositions de préfiguration que furent la Belle Europe (2001) et Dieu(x), Modes d’emploi (2006).

Pour plus d’informations sur le contenu de l’exposition, consulter le site internet www.expo-europe.be

Trois guides, trois aspects de notre histoire Rita Jeusette

Belge, ancienne ouvrière à la FN et syndicaliste

Elle a de la poigne, Rita. Et pas sa langue en poche. « J’ai un caractère de cochon et je ne changerai pas. Mais toujours pour la solidarité. Or, on a laissé tomber la solidarité. L’Europe, elle a été faite pour les riches. » On ne pourra pas accuser les organisateurs de « C’est notre histoire » de n’avoir choisi que des zélateurs du Grand Marché. À travers le témoignage de Rita, c’est l’absence d’Europe sociale qui est mise en évidence. Aujourd’hui comme autrefois.

« En 1966, j’étais ouvrière à la FN. Et puis on en a eu marre. Marre de gagner moins que les hommes qui travaillaient moins dur. La grève a duré 3 mois. On a obtenu une augmentation de 3,5 FB. Mais jamais nous n’avons été l’égale des hommes. C’est encore plus vrai aujourd’hui. Les femmes travaillent une heure et se font jeter. »

Gyulia Csics

Hongrois, il a publié son journal rédigé durant l’insurrection de 1956

Gyulia Csics n’y fut pour rien. Quand on est gamin, c’est médusé que l’on regarde se faire l’histoire des grands, et l’insurrection hongroise de 1956 ne fut pas le moindre des accidents de l’époque. Gyulia Csics avait 12 ans lorsque la révolte contre l’oppression communiste a commencé. Il commence alors à rédiger un journal intime où il couche ses cauchemars d’enfant apeuré. Sur les pages jaunies du manuscrit précieusement conservé, des chars d’assaut et des scènes de combats crayonnés illustrent de longues pages calligraphiées. « Déjà à l’époque, la Hongrie aurait dû entrer dans l’UE. Aujourd’hui, elle est une forme de protection contre la nouvelle Russie ». Gyulia Csics a tenu au secret son manuscrit pendant 40 ans, avant de le faire publier sous forme de fac-similé.

Rumen Borissov

Bulgare, producteur de yaourt, concilie tradition et modernité (Ph AD)

Qu’est-ce qu’un fabricant de yaourt vient faire dans cette histoire ? Ni héros révolutionnaire, ni symbole d’une époque, Rumen fait du yaourt. Oui, mais du yaourt bulgare, une institution dans un pays où l’on prie chaque jour saint Bacillus Bulgaricus. Mais voilà, depuis le 1er janvier, la Bulgarie fait partie de l’Union et le yaourt est prié de se conformer aux normes sanitaires européennes. On connaît la chanson : l’Europe de Bruxelles tue la tradition. Vrai ? Pas pour Rumen Borissov. Allier passé et modernité dans l’UE, il y croit. Il est devenu le producteur du premier yaourt bulgare bio au vrai lait de vache bio. Mais ce qui est vrai pour le yaourt ne l’est pas pour tout et il recommande à l’UE « d’avoir pour chaque produit une approche individuelle. Sinon on perdra des goûts. »

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