L’identité francophone existe-t-elle ?
n.c.
Vendredi 21 septembre 2007
Onze personnalités ouvrent les débats sur leur identité francophone pour répondre à l’appel de Marie Arena à « travailler ensemble à un projet francophone ». Jusque jeudi prochain, « Le Soir.be » prolonge la discussion. Avec des personnalités. Et dans notre forum.
« L’identité francophone, j’y crois pas trop. Comme je ne crois à aucune autre identité fondée sur la langue, le territoire ou quoi. Moi, je crois aux tribus, celles qui rassemblent, par la culture, par le mode de vie, des gens d’ici et des gars qui vivent à 3.000 km. Faut arrêter avec ces concepts d’identité liés à des pays. Je suis né à Anderlecht, il y a 25 ans, j’y ai grandi, j’y vis toujours. Ado, je me sentais bruxellois parce que j’avais jamais mis un pied en Wallonie ni en Flandre. Puis, c’est passé. C’est le mélange qui m’a intéressé. Notre musique, à Joshua, c’est ça d’ailleurs : un mix de plein de choses. Et c’est pour ça qu’on a créé une ville, Alligator City. Elle est au-delà de ce qui est « belge », « bruxellois », « wallon », « flamand ». Elle est humaine, point. C’est peut-être bateau ce que je dis, mais voilà, je me sens humain avant tout. Sans envie d’appartenir à une communauté ou à une autre. Je me sens bien où je suis. Voilà tout. »
« Oui. Je me sens profondément francophone. Ce sont mes racines. C’est ma langue maternelle. Toutes mes études se sont articulées autour de la langue française. Mais, plus on a de racines, plus on ouvre sa ramure… Je suis donc passionné et fou de toutes les cultures autant quand je me promène en Zélande que dans la cour du Louvre ou pour aller voir West Side Story. On ne peut apprécier la culture des autres que si on est totalement imprégné de la sienne. Comme disait le philosophe français Ricoeur, “le chemin le plus court de soi à soi, c’est l’autre”. Plus on voyage, plus on trouve de références dans la culture des autres. »
« L’identité, c’est avant tout l’appartenance à une culture. De mon côté, je vois ça par la lorgnette de l’art. C’est à la fois une forme, une couleur. Je suis tout sauf un séparatiste. Dans ma famille, la mixité est très forte ; j’ai des beaux-frères flamands. Tout ce qui se passe est le fruit du politique. Je serais plus pour une identité belge que francophone. Il y a, chez nous, cette différence de langue mais il y a aussi une proximité de régions. L’identité francophone existe mais elle ne mérite pas qu’on l’appuie. On appartient à une culture francophone. On lit peu les Flamands. On est en train de couper les derniers ponts. »
« Oui. Parler français en Belgique, c’est quelque chose de particulier. Pour le dire en trois mots, je crois que la langue française induit une sorte de clarté, quelque chose d’aigu qui nous fait prendre part au monde en y mettant de l’ordre, et les auteurs qui écrivent en français cherchent (sauf Giono, Simenon, et c’est pour ça que je les aime tant) à faire exister le réel de façon lisible. Les Français de France se donnent en représentation, font des phrases, espèrent le commentaire qui suivra. Le Belge se moque un peu de ce qu’on dira quand il aura terminé sa phrase courte, il envoie des mots devant lui comme s’il jetait des cailloux dans la rivière, c’est tout, presque tout. Le Belge francophone a cet usage brumeux, gaulois, forestier, d’une langue droite, et du coup ça le rend brumeux, malicieux, un peu illisible parfois.
Oui, je me sens appartenir à cette communauté. J’aime bien ça, je me sens plus libre devant l’ordre du monde qu’un francophone de France, et plus clair qu’un Flamand de Belgique. »
« J’habite à Bruxelles depuis une trentaine d’années et j’ai vécu à Mons et à Tournai. J’aime Bruxelles, aussi parce qu’elle a ses deux communautés, plus toutes les autres. Je ne me sens pas « Bruxellois » plus que « francophone », et vice versa. Je réfléchis en français, j’écris en français et je rêve en français, donc,oui, je suis francophone. Mais je pense que Bruxellois et Wallons regardent les mêmes émissions télé, sur les mêmes chaînes, qui sont différentes des émissions télé et des chaînes que regardent les néerlandophones. En cela, ils sont d’identité, d’intérêts et de culture francophones. Mais si vous allez à Knokke, vous êtes en « communauté francophone » aussi ? Parler d’identité, d’appartenance à une « communauté », ça mériterait qu’on prenne le temps. Et qu’on sache si c’est pour mieux affronter une autre identité, une autre communauté, ou non. Ou pour renforcer nos complémentarités. »
« L’identité francophone n’existe pas et elle n’est pas souhaitable. Surtout face à cette identité flamande qui s’est développée contre le Wallon et, éventuellement, le Bruxellois. Partout où on se tape dessus, c’est pour des questions d’identité. Le gros problème de l’identité, c’est que tout ce qui relie les uns exclut les autres. Il n’y a pas d’identité francophone pas plus qu’il n’y a d’identité wallonne (prenez un Montois par rapport à un Carolo et un Liégeois, vous verrez). Si c’est pour renforcer les synergies existantes entre Bruxelles et la Wallonie, qui tombent sous le sens, qui vont bien au-delà des considérations de langue (130.000 Wallons travaillent à Bruxelles tous les jours), si c’est pour être plus efficaces, dans l’intérêt de tous, je dis bravo. Mais si c’est par chauvinisme francophone, on va régresser et encourager les plus excités de nos voisins flamands. En devenant presque leurs alliés objectifs pour découper le pays et se séparer. Renforcer ce qui se passe dans le Nord par un mimétisme stupide, par effet miroir de ce terrorisme identitaire, c’est la politique du pire. »
« Je suis né à Virton. J’ai vécu treize ans à Liège pendant mes études et j’habite aujourd’hui à Molenbeek. Je me sens donc francophone, mais cette identité dépasse très largement les frontières de la Belgique de langue française puisque, notamment par mes fonctions de directeur du Centre national de coopération au développement, je me sens évidemment aussi très proche des populations francophones des pays d’Afrique. Je crois qu’il existe une référence culturelle francophone commune à toutes les populations du globe qui parlent notre langue. Moi, je me sens tout à la fois belge, européen, francophone, gaumais et citoyen du monde et aucune de ces identités n’exclut les autres. De par mon boulot au CNCD, je prône la coopération multinationale et je poursuis un idéal universaliste, mais les identités régionales ou même locales demeurent des valeurs très louables lorsqu’elles s’accompagnent du respect des autres et des règles essentielles de la démocratie. Aujourd’hui, la tentation d’un repli sur soi, frileux et xénophobe, qui guettent certaines couches de la population est sans doute engendré par certains aspects de la mondialisation qui font naître chez elles la peur de perdre leurs racines régionales. »
« Bien entendu, mon expérience est un peu particulière, vu ce qui s’est passé aux championnats du monde. Avec les filles du relais, nous n’avons jamais eu de problème. Personnellement, je me sens Belge avant tout. Je ne me sens pas l’envie de faire des distinctions entre Flamands et francophones. Les différences font la richesse de ce pays. Et on devrait les utiliser comme telles. Je n’ai donc pas envie de parler d’une identité francophone. Je sais que cette identité existe en Belgique, mais je ne la ressens pas pour moi. La séparation de la Belgique serait vraiment une grosse perte, et je ne pourrais pas prendre parti pour l’un ou pour l’autre. Je le répète, je me sens Belge avant tout. »
« Pour moi, l’identité francophone, c’est la défense d’une langue, l’une des plus belles langues parlées au monde : le français. Et c’est important, selon moi, de s’exprimer correctement dans cette langue. Pour autant, je ne me sens pas faisant partie d’une communauté francophone. Mais alors là, pas du tout ! Je vis dans le Brabant wallon et ma langue « maternelle » est le français. Ma maman est Espagnole, la maman de mon papa est néerlandophone et la langue privilégiée dans mon métier, c’est l’anglais. Je ne me débrouille pas assez en néerlandais et je le regrette. En fin de compte, je ne me sens pas du tout francophone mais belge. Vivant dans un pays bilingue. Nous devons nous battre pour rester tels quels. Je pense que, depuis la plus tendre enfance, c’est-à-dire déjà en maternelle, il faudrait absolument que les deux langues soient enseignées. Ça contriburait à réduire les problèmes linguistiques. Pour moi, rien à faire, l’union fait la force. »
