Claudel rend son rapport
DEMONTY,BERNARD
Vendredi 5 octobre 2007
Dans « Le rapport de Brodeck », Philippe Claudel achève sa descente au fond du puits de l’âme humaine. On en ressort à grand-peine, pétrifié par ce qu’on y voit, fasciné par le talent de l’auteur.
« Regarde-toi dans la glace », dit-on parfois aux personnes en carence d’humilité. Le dernier Philippe Claudel a tous les attributs du miroir, sauf qu’il reflète les âmes. C’est plus cruel. Dans le troisième volet de ce qu’il décrit comme un triptyque, l’auteur français revient à proximité des champs de bataille, au moment où se dissipe la fumée des canons. Il donne la vie à Brodeck, un être humble et tourmenté, qui survit aux camps de la mort où il avait atterri sur délation des hommes du village, en raison de la consonance suspecte de son nom.
A son retour, ceux qui l’ont envoyé aux enfers n’entendent pas lui offrir le repos. Car Brodeck a un don. « J’ai toujours eu un peu de mal à parler et à dire le fond de ma pensée. Je préfère écrire. Il me semble alors que les mots deviennent dociles, à venir me manger dans la main comme de petits oiseaux, et j’en fais presque ce que j’en veux, tandis que lorsque j’essaye de les assembler dans l’air, ils se dérobent. »
Brodeck est donc chargé de dresser un rapport racontant l’« Ereigniës », afin que tout le monde puisse comprendre et pardonner. Dans le patois alémanique local, l’« Ereigniës » signifie l’événement, le sort que les hommes ont réservé à l’« Anderer », cet inconnu qui s’est installé au village peu de temps après le retour de Brodeck. Très vite, le rapporteur sent qu’il a pour obligation de disculper les siens. Et ses tourments donnent naissance à des notes prises en marge du rapport, qui constituent le roman de Philippe Claudel. Brodeck raconte comment l’Anderer est arrivé. Et comment il paya pour ses crimes et délits. Le délit d’être différent, silencieux, charismatique et souriant. Et le crime d’avoir renvoyé au village sa propre image.
Le rapport de Brodeck est un roman supérieur. Les événements s’entrelacent dans une chorégraphie admirable. Le village et sa vie quotidienne, sa nature, ses couleurs y sont décrits au plus fin pinceau sans la moindre lourdeur, et sans altérer l’irrépressible besoin de tourner la page. Le récit est crédible. On ne lit pas du Claudel, on lit du Brodeck.
L’auteur s’en défend un peu, mais c’est une humanité sombre qu’il nous sert à nouveau. Un roman des ténèbres, dont la perfection fait aussi la froideur. Les quelques touches d’amour et d’espoir n’en sont que plus éblouissantes.
