Philippe Claudel : l’interview intégrale

DEMONTY,BERNARD

Vendredi 5 octobre 2007

Le rapport de Brodeck est un roman autour de la guerre. C’était aussi le cas de vos deux romans précédents.

Pour moi, c’est vraiment une sorte de troisième volet d’un tryptique, parce que les âmes grises essayaient d’explorer une situation de guerre, mais juste à côté, dans un village qui était à quelques kilomètres du front, la petit fille de Mr Linh, c’était sur les conséquences de la guerre, sur la perte, l’exil et le rapport de Brodeck c’est sur comment être après le chaos. C’est pour cela que j’ai l’impression d’avoir fini quelque chose. Comme je le disais d’une façon un peu provocante peut-être est-ce le dernier roman, peut-être ai-je fini d’écrire. Parce que j’ai aussi le sentiment avec celui-là d’être allé assez loin sur des sentiers que je pressentais depuis des années, mais où je n’étais pas allé, à la fois dans les thèmes mais aussi dans la construction, dans le rapport à l’écriture, aussi. C’est un roman que j’ai écrit sur deux ou trois ans et oui, j’ai l’impression d’achever quelque chose. Ou alors c’est peut-être simplement un cycle, et après il y en aura d’autres, mais il y a quand même une sorte de terme.

Qu’avez-vous dit dans ce roman que vous n’aviez pas pu dire dans les deux autres, qui tournaient autour du même thème ?

Je ne sais pas. Mais fondamentalement sans doute qu’on doit sans cesse refaire le même texte. Dans celui-ci, il y a quand même une différence. Ce sont quand même des romans qui peuvent être lus comme des romans sur l’écriture et sur l’écrivain. Qu’est-ce que c’est écrire, qu’est-ce que c’est que d’être ou devenir écrivain, à quoi servent les mots, que peuvent faire les mots. Par exemple dans les âmes grises, on avait un narrateur qui choisissait volontairement de raconter, alors que dans le rapport de Brodeck, c’est quelqu’un que l’on force à raconter. Mais tout en étant obligé, il se rend compte que les mots ont un pouvoir, quand même. Le pouvoir de dire, mais peut-être aussi le pouvoir non pas de guérir mais de surmonter, notamment le pouvoir de surmonter sa propre terreur. Et puis surmonter son passé terrible. C’est quelqu’un qui devient écrivain, tout en niant d’ailleurs les possibilités de la littérature, puisqu’il dit que les livres ne servent à rien et que lui les a brûlés et qu’il n’écrit pas pour quelqu’un. D’ailleurs, il y a cette phrase que j’emprunte à Rousseau : « J’écris dans mon cerveau ». Donc il y a cette invitation qui est faite au lecteur aussi à rentrer, dans une espèce de cuisine d’art, qui est la cuisine de l’écrivain. Comment construit-on des mondes, quoi. Les âmes grises posaient plus aussi la question de l’individualité que du collectif, alors

que dans le rapport de Brodeck, on est confronté au collectif. Qu’est-ce qu’une foule ? Qu’est-ce qu’une société, comment une société se regarde-t-elle ? Comment elle intègre ou elle expulse celui qui est différent ? Comment elle sacrifie celui qui est différent. Comment elle ne supporte pas qu’on la peigne. Donc ce qui m’intéressait, c’était davantage de mettre en roman le groupe, la possibilité du groupe et lorsque le groupe devient inhumain, comment un groupe humain se conduit dans l’inhumanité et comment aussi il arrive au bord de l’inhumanité et quelles en sont les transes. Il y a une expression militaire effroyable : « les dommages collatéraux ». C’est cela, en fait, c’est un livre sur les dommages collatéraux.

Vous l’avez voulu comme tel ou vous vous dites cela après coup ?

Après coup. Parce que moi, ce qui m’intéresse fondamentalement dans l’écriture, c’est l’inconscience que j’ai au moment où j’écris. Je ne suis qu’un lecteur, en fait, je ne suis pas un écrivain. Je lis énormément et j’écris comme un lecteur. Donc j’écris un livre mot à mot, ligne à ligne, page après page. Je le découvre en l’écrivant.

Vous n’avez aucune structure ?

Je n’ai pas de structure, j’avance dans le noir et c’est pour cela que je dis que je suis moins un écrivain qu’un lecteur. J’ai un processus d’écriture qui se rapproche de la lecture, c’est à dire quelque chose qui est linéaire et chronologique. Et je suis incapable de faire un plan. Et je pense que jadis, quand j’essayais d’en faire, c’est pour cela que je pense que je n’arrivais pas à écrire parce que cela me stérilisait complètement, alors que moi, ce qui me fascine, c’est cette imagination qui marche et une fois que c’est terminé, que ce soient des textes courts ou des textes plus amples comme cela, je reprends, je relis et là, je m’aperçois, soit que c’est très mauvais et je jette, soit que cela tient debout. Evidemment je ne suis pas complètement idiot en écrivant, je pressens de choses, mais c’est plus comme à la fin c’est comme le bain révélateur, la lecture devient un bain révélateur et je vois mon cliché qui commence à sortir, je vois les contrastes et je vois la photo.

C’est amusant ce que vous dites, parce que dans votre roman, j’ai l’impression qu’il y a une construction très naturelle, comme si elle avait été beaucoup travaillée. Ce n’est pas vraiment le cas, si je comprends bien…

C’est out l’ambiguïté de l’écriture, ce n’est pas un métier, ce n’est pas un travail, fondamentalement, on acquiert une expérience. Ce roman je l’ai écrit maintenant, je n’aurais pas pu l’écrire il y 15 ans et je ne pourrai sans doute pas l’écrire dans 15 ans si je suis encore vivant. J’avance, j’ai l’impression que je suis un artisan, mes outils sont les mots et je lis et j’accumule des lectures, des éléments de vie, des regards et tout cela fait que j’arrive à fabriquer des meubles qui sont de plus en plus cohérents. Au niveau structurel, on me faisait déjà cette remarque pour les âmes grises, j’ai toujours dit que tout ce qu’on lit comme livre se dépose en nous au niveau thématique et sensitif, mais aussi au niveau structurel. C’est comme si j’avais accumulé des architectures de texte et finalement au moment de l’écriture, il y a tout ce vécu, tout ces sentiments qui remontent, mais aussi des meccanos. C’est pour cela que j’en reviens à la lecture. Je crois que je suis fondamentalement un lecteur qui écrit., plus qu’un écrivain.

Quand vous écrivez, pensez vous à vos lecteurs ? C’est-ce que vous vous dites : « Ca, ils ne vont pas aimer ? »

Non. Je sais que j’ai des copains écrivains qui ne peuvent pas écrire s’ils ne pensent pas au lecteur. Mais moi, c’est tout l’inverse. La seule pensée d’un lecteur me paralyserait complètement, je pense. Donc je ne pense à personne, sinon à moi-même, moi même en tant que lecteur de ce que je fais. Il y a une sorte de feeling, je sens quand ça va ou pas. C’est irrationnel, il y a un truc qui s’allume. Par contre quand le livre est terminé, quand je le relis, là, je pense au lecteur. Je me pose la question de savoir si le livre est bon. Dans cette marée de publications, où il y a du très bon et du très mauvais, est-ce qu’il est digne d’aller vers le lecteur, est-ce qu’il est de qualité suffisante ? Ce sont des questions que me suis toujours posées, et c’est pour cela que j’ai commencé à publier très tard. Mon premier roman, j’avais 37 ans. Avant, j’en avais fait plein, et à chaque fois que je me posais cette question-là, la réponse était : « non ». Et cette question, je le pose fondamentalement à celle qui est ma première lectrice : ma femme. On est tous les deux universitaires, mais ce n’est pas le problème, elle a surtout une sensibilité de lectrice. Et en plus, elle est meurtrière, cela signifie que quand cela ne vas pas, elle le dit. C’est capital pour moi, et encore plus maintenant, car comme mes livres ont du succès, on pourrait se dire que… Et puis j’ai la

chance d’avoir un très bon éditeur aussi. On pourrait se dire que, comme mes romans ont du succès, je pourrais me permettre de publier n’importe quoi, ce qui est quand-même le cas souvent. Donc c’est important d’avoir près de soi quelqu’un qui est en dehors de cela et qui peut dire : « Ca c’est de la merde ». Donc j’attends son avis avec une sueur sur le front et généralement elle travaille mes textes en les coupant. Par exemple, j’adore les descriptions, de paysages, d’êtres, etc. Quand vous avez 20 lignes dans le roman, peut-être qu’il en avait quatre de plus. Et un roman comme « Le rapport de Brodeck », qui fait 400 pages, il en faisait 650. Elle en a coupé 250. Peut-être qu’un jour, je sortirai la version longue, comme au cinéma. « Les âmes grises », c’est pareil, il y avait 150 pages en plus. On a un souci, me femme et moi, c’est de faire en sorte que le lecteur ne s’ennuie pas et ne décroche pas, parce qu’on est nous-mêmes lecteurs et on adore lire, il y a des auteurs qu’on adore, et notamment des auteurs américains, et chaque fois on se dit : « Mais pourquoi n’ont-ils pas coupé-là ? » C’est beaucoup plus facile de faire long. Le livre le plus difficile que j’ai écrit, en terme de précision, c’est « La petite fille de Monsieur Linh ». C’était le souci d’une langue la plus simple possible et de concentration.

J’ai l’impression que dans « Les âmes grises » l’écriture étaient un peu plus complexe, dans « La petite fille de Mr Linh « elle était un peu plus simple, et que, dans le rapport de Broedck, on est un peu entre les deux.

Dans tous les livres que j’ai faits, les tons sont différents et même parfois radicalement différents. Parce qu’il suffit que je me laisse habiter par la voix du narrateur. Même dans un roman qui n’était pas à la première personne comme « La petite fille de Mr Linh », il me suffisant de voir le dépouillement, le dénuement, la fragilité de ce monsieur pour avoir une langue qui était dépouillée, nue, fragile. « Les âmes grises », c’était quelqu’un qui était dans une sorte de torture mentale terrible et qui faisait l’aveu lui-même de ne pas savoir écrire, de ne pas savoir utiliser les mots, donc c’était une langue qui parfois allait vers le lyrisme débordant, parfois vers la vulgarité, parfois vers l’âpreté, avec une langue un peu concassée. Chez Brodeck, ce qui m’a vraiment guidé, c’est la peur, c’est quelqu’un qui avait peur. Et on a un ton encore différent des autres.

J’ai trouvé ce roman noir, avec très peu d’espoir. Pourquoi cette noirceur ?

Alors ça, ça va dépendre de la perception des gens. Il y a des lecteurs qui me disent que c’est un livre qui est très lumineux, plein d’espoir. C’est un livre qui se termine sur une ouverture. On m’a dit récemment, et j’en étais vraiment content, que c’était un roman d’amour. Et pour moi c’est un grand roman d’amour. Car ce qui m’a guidé dans l’écriture, c’est cette histoire d’amour entre Brodeck et sa femme. C’est lui qui est dans les enfers, et c’est l’amour qui le fait revenir vers la lumière, puis qui essaye de la faire revenir vers la lumière. Il y a beaucoup de gens qui sont sensibles à cela et qui me disent : « C’est terrible, mais c’est le premier roman chez vous qui se termine bien. » Et d’autres y voient un roman sombre. Je pense donc que les romans ne sont que des miroirs pour nous regarder. Et je pense qu’en fonction de nos humeurs, de nos états d’âme du moment, on va lire ce roman très noir ou au contraire plein d’espoir. Et puis je voudrais dire aussi qu’il est assez difficile de faire un roman rose sur ce thème-là, sur cet œil noir qui est la tentation génocidaire. Et en tant qu’écrivain, je pense que l’écrivain n’est que le capteur de ce qu’il sent autour de lui dans le monde et je regrette, mais on peut jouer les autruches et dire tout va bien. On vit dans des pays adorables, tous les gens sont heureux, personne

ne crève de faim, il n’y a pas de famine, il n’y a pas de génocide, pas de viol. Je ne fais que décalquer qu’un état du monde. Le but ultime, ce n’est pas de monter l’humanité noire, c’est de montrer la noirceur pour justement l’écalrcir. Pour que chaque lecteur fasse un travail sur soi-même, vis-à-vis des autres, vis-à-vis du monde pour que justement il y ait une sorte de dissipation de la noirceur.

Vous parlez de miroir. C’est un peu le thème du livre, ou un village ne support pas l’image que lui renvoie cet étranger. Dans votre livre, vous voudriez que le lecteur se voie ?

Je ne sais pas exactement. En fait, j’écris pour me rapprocher des autres. C’est ma façon à moi d’être dans ma vie et de faire comprendre qu’on doit quand même être ensemble. Que si l’humanité existe, elle doit exister par la cohésion, la cohérence et la fraternité. J’aime quand on me dit qu’il y a une portée humaniste dans ce que j’écris. C’est le plus beau compliment qu’on puisse me faire parce que c’est fait pour ça. Je pense que les livres sont des passeurs, je pense que ce sont des liens, je pense que chaque roman que nous traversons nous traverse et nous emporte vers l’autre, et en faisant ce constat de nos démons, c’est une façon aussi d’essayer de les conjurer, de les museler, de les contraindre. Et j’espère que le lecteur ne sort pas indemne de cela. Qu’il travaille, se pose des questions. Je crois que la littérature, elle est là pour nous déranger. Il y a toutes sortes de littérature, on peut comprendre, à un moment, que les gens ont envie de lire des romans légers. Ce ne sont pas mes goûts de lecteur. En cinéma, j’aime voir des choses très différentes, des films intellos, des comédies. En littérature, je suis plus « monomaniaquement « exigent. Mais s’il n’y a que des romans légers, on est foutus. Je crois que la littérature, c’est une activité dérangeante, qui doit déranger les habitudes. L’écrivain suisse Ramu a dit : « L’écrivain est

quelqu’un qui vous propose de changer d’habitudes. » Je trouvais que c’était admirablement dit. Dans une époque, où, je trouve, on s’endort un peu, où on est dans une espèce de monotonie, de mode de pensée un peu lisse, je crois que l’écrivain est là pour créer des électrochocs.

Faut-il aller jusqu’à choquer ? Le débat est très présent, pour l’instant. Faut-il déranger ou choquer ?

J’adore la discrétion et la mesure en tout. Les vraies tempêtes ne sont pas là où on croit. Choquer, à mon avis, cela ne sert à rien. Je pense qu’il vaut mieux attraper et tordre, avec des mots, des phrases, des intrigues, qui avancent l’air de rien. Ce qui m’importe avant tout, c’est de faire des romans qui ne lâchent pas. De faire des romans romanesques. Avoir le plaisir de proposer au lecteurs des aventures, des personnages, des péripéties qui lui font tourner les pages. Les Américains parlent de « page turners », des tourneurs de pages. Je trouve que tous les romans devraient être des « pages turners ». Et tous les romans devraient proposer quelque chose qui nous tient et en même temps qu’on est tenu par ça, se dépose en nous plein de dynamites qui vont exploser pendant, après. L’écrivain vous propose de changer d’habitudes ou alors c’est un grand malin, qui dit : « tiens, je vais te raconter une histoire et sous ce ptrétexte, il met plein de choses : des questions, des questions, des questions.

Je prends une histoire choquante : mon grand-père m’a sodomisé 45 fois mais ce n’est pas pour cela que je vais dire des choses. Alors que si je décris une marguerite, la façon dont elle est courbée, dont on la casse, je vais dire beaucoup plus de choses, et de drames, et d’interrogations qu’une histoire « trash ». C’est pour cela que je parle de discrétion, je me protège beaucoup, je refuse les télés, je ne veux pas qu’il ait mes photos sur mes livres, parce que le plus important, c’est les textes. Et c’est vrai qu’on est dans une époque qui privilégie une forme de scandale léger. Tous les bouquins auxquels ont peut penser, et qui passent. Si ce sont des grands textes, ils resteront. Et si ce sont des grands textes, ils n’ont pas besoin de cela. La seule fois où on s’est croisée Houellebecq et moi il y a deux ans, je crois lui avoir dit, et je pense que c’est un écrivain important, qui a fait des grands textes, pas les derniers, mais « L’extension du domaine de la lutte », je pense que c’est un roman impressionnant, « Les particules élémentaires « aussi. Sa poésie est très intéressante et au moment de ce tapage, je lui ai dit : « Vous n’avez pas besoin de cela ». Je ne comprends pas. Il y a beaucoup de personnes qui sont fasciné par ce miroir aux alouettes de la reconnaissance de l’image, de la célébrité qui est la pire

des choses. Le délice suprême, c’est quand même de pouvoir être dans la rue sans être reconnu par personne et avoir une vie normale, ce qui est la mienne complètement et c’est ce que j’adore. Les textes n’ont pas besoin de tapage. La littérature elle-même est un tapage.

Pourtant, vous semblez aimer parler de vos livres ?

Paradoxalement, non. J’aime bien en parler quand on a le temps d’en parler. Comme ici, ou sur les radios, ou le temps de parole est meilleur. J’en parle, mais curieusement avec toujours le sentiment profond quand même que je ne devrais pas parler des livres parce qu’ils appartiennent au lecteur. Et que quand il y a des gens qui me disent : « J’ai lu votre livre et je pense que… », je dis, c’est vrai, « Si vous l’avez lu et que vous pensez cela », c’est que c’est vrai. Les lecteurs ont raison.

Pourquoi ne dites-vous pas « Juif » ou « Allemand ». Vous avez à la place choisi un patois ?

Je voulais dépasser l’événement. Je voulais aller plus vers la parabole. C’est davantage un roman parabole qu’un roman au sens strict, parce que pour moi, les lectures d’enfance et les mythes, les légendes, les contes, reviennent de plus en plus. Et dans ce roman, je voulais donner une portée très universelle au propos et explorer le moment où une partie de l’humanité décide de façon génocidaire d’en supprimer une autre. On a vu ce fossé majeur qu’est la shoah, mais je voulais faire comprendre aux gens aussi que des petites shoah, il y en avait déjà eu avant et malheureusement il y en a après, et des grandes. Limiter à la Shoah aurait été limiter le propos alors que le propos du livre, hélas, dépasse cela.

Le patois, vous l’avez inventé ?

Oui. Je voulais mettre en place des éléments qui permettent de situer le roman, et après, donner un élément pour troubler cela, pour que la pensée soit active, pour qu’il y ait réflexion. J’ai situé cela dans une sorte de périphérie germanique et je me suis dit : « Il ne faut aucune des langues qui soit de la périphérie germanique. « Il ne faut pas que ce soit de l’Autrichien, pas de l’Alsacien, pas le dialecte allemand parlé en Italie du Nord. Donc j’ai pris de l’Allemand que j’ai retravaillé un peu.

Cela a été une souffrance d’écrire ce livre ? Car il y a des moments durs. Ce fut une souffrance, un plaisir, d’écrire ce livre ?

Je pense que les deux mots ne sont pas les bons. Je pense que c’est plutôt une habitation. Etre habite par quelque chose et par moment l’écrire, par moments l’expulser. Etre travaillé, pleurer en écrivant, cela m’est arrivé souvent sur ce livre, en écrivant. De pleurer de misère comme de bonheur. Quand il y avait ces retour de Brodeck vers sa femme Emelia, il y avait des vrais pleurs, d’espoir. J’ai toujours eu le sentiment d’être coupable de ces génocides du 20ème siècle. Etant un homme, étant dans ce siècle, faisant partie de l’humanité, j’ai ma part de culpabilité. C’est ce qui est dit aussi dans ce livre-là. Brodeck, il commence en disant : « Je m’appelle Brodeck et je n’y suis pour rien ». Mais le message c’est sur la culpabilité collective. C’est un livre sur le collectif et c’est un livre sur la culpabilité et l’altérité. Mais c’est vrai qu’en écrivant, j’ai endossé cet habit du coupable, celui qui doit prendre à lui une part de culpabilité de façon à ce que ça ne se reproduise plus. Tout en sachant malheureusement que ça s’est reproduit. Donc il y a parfois des moments d’écriture très heureux, notamment le paysage, qui joue un rôle essentiel dans le livre. Il y avait une espèce de plaisir rassurant à s’enrouler dans le paysage, à vêtir ce manteau de forêt. Il est dit d’une personnage, je crois, que pendant la guerre il a pris le manteau de la

forêt et qu’il s’est caché dessous.

Les métaphores sont très souvent champêtres.

Oui, c’était important pour moi de construire un roman de la nature. Je voulais écrire cette histoire des hommes souffrants au milieu du plus bel endroit du monde. Et surtout l’abominable qui surgit au milieu du très beau. L’endroit où se situe l’action est aussi l’endroit idéal, on se dit : « Jamais le mal n’arrivera là ». C’est tellement loin, reculé, primitif, dans le beau sens du terme, que le mal n’arrivera pas jusque-là. Et bien si. C’est une métaphore pour nous faire comprendre que nous, là, en Belgique, en France, on est dans dans des combes magnifiques. Rien n’arrivera, ici. Et on entend rien de ce qui mert à 1.000 à 10.000 km. Tous les livres que j’écris, je dis au lecteur, je vais te donner un roman qui se passe au 19ème, 20ème, mais je veux lui faire comprendre que je lui parle de lui.

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