Pour Ayaan Hirsi Ali
n.c.
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Vendredi 26 octobre 2007
Contre-feux
La vie d’Ayaan Hirsi Ali qu’elle a racontée dans plusieurs livres, mérite d’être rappelée : après une enfance en Somalie où elle est excisée, puis au Kenya et en Arabie Saoudite, maîtrisant plusieurs langues dont l’arabe, le swahili, l’anglais, elle s’enfuit en 1992 aux Pays-Bas, refusant de se soumettre à un mariage forcé. Elle accepte un emploi de femme de ménage, s’occupe de réfugiées saoudiennes tout en suivant des cours de sciences politiques et de philosophie. C’est alors qu’elle commence à dénoncer l’oppression des femmes en terre d’islam. Les travaillistes hollandais remarquent cette jeune militante talentueuse, la poussent à se présenter aux élections législatives, lui garantissant une protection.
Élue au parlement, Mme Ali s’engage résolument en faveur des femmes, de la tolérance, de la raison, dans la droite ligne des Lumières européennes. En 2004, elle travaille avec le cinéaste Theo Van Gogh sur le film Soumission, montrant le lien entre loi coranique et oppression féminine. Theo Van Gogh est assassiné peu après en pleine rue par un extrémiste marocain qui plante dans sa poitrine une lettre de menaces de mort à l’égard de la jeune femme. Hirsi Ali plonge alors dans la clandestinité, change de domicile plusieurs fois et vit constamment entourée de gardes du corps. Partout où elle va, son existence est compliquée par les contraintes des services de sécurité. La Hollande, son pays d’adoption, ne fait pas honneur à sa réputation d’hospitalité et lui tourne le dos, la rejette, l’accuse d’exciter la bête islamiste et d’être « porteuse de mauvaises nouvelles ». La voilà donc obligée de repartir aujourd’hui aux Etats-Unis afin, comme elle le dit dans un récent entretien au Monde de mendier de l’argent pour assurer elle-même sa protection.
La question est complexe : comment des êtres cultivés, intelligents, élevés dans la tradition libérale anglo-saxonne, indemnes de tout passé gauchisant, en viennent-ils à poursuivre une jeune femme persécutée de leur vindicte alors même qu’ils disposent d’une position d’éminence dans la presse nord-américaine ? Aucun des arguments qu’ils avancent ne tient la route. Ils disent, par exemple, Ayaan Hirsi Ali fanatique de l’athéisme. Or la différence entre elle et Mohammed Bouyeri, le meurtrier de Theo Van Gogh, c’est qu’elle n’a jamais préconisé le meurtre pour faire triompher ses idées. Quand elle écrit : « Le Coran est l’œuvre de l’homme et non de Dieu. À ce titre nous devons nous sentir libres de l’interpréter et de l’adapter à l’époque moderne plutôt que de tenter, par de douloureuses contorsions, de vivre comme les premiers fidèles, dans un passé lointain et terrible », on chercherait en vain dans cette phrase la moindre trace de sectarisme. Les seules armes dont elle use sont la persuasion, la réfutation, le discours. On reste là dans le cercle de la raison raisonnable et non dans la pathologie du prosélytisme. L’espérance de faire reculer la tyrannie et la superstition ne semble pas relever d’une exaltation malsaine et devrait rassembler tous les hommes de bonne volonté.
Comment comprendre la réprimande de nos intellectuels anglo-saxons ? On peut invoquer l’échec de la guerre au terrorisme lancée par l’administration Bush, le fiasco irakien. Mais surtout depuis les attentats de juillet 2005, les Britanniques vivent dans la peur d’un soulèvement des minorités musulmanes. Ils veulent essayer autre chose et d’abord l’accommodement avec le fondamentalisme. La cour assidue qu’ils font au très ambigu Tarik Ramadan, ce théologien ultra-conservateur qui s’est toujours refusé à condamner la lapidation, promu conseiller spécial de Tony Blair, s’explique par la volonté de donner des gages à l’islam : tout plutôt qu’un terroriste. Voilez vos femmes, excisez-les, mariez-les de force, dispensez-les de gymnastique, réservez-leur des plages spéciales, des heures de piscine mais de grâce pas de bombes dans nos transports en commun ! Tout plutôt que mettre les kamikazes en colère !
Nul besoin d’insister sur ce que cette position a de capitulard : toute politique d’apaisement ne fait qu’accroître le radicalisme des fous de Dieu. Plus on tente de les amadouer, plus ils durcissent le ton. Ce n’est pas à l’Europe de se plier à l’islam, c’est à l’islam de se plier à la civilisation européenne comme a dû y consentir le christianisme. Ce qui est en jeu, à travers la personne d’Ayaan Hirsi Ali, c’est ni plus ni moins, comme au moment des caricatures de Mahomet en 2006, la liberté d’expression, le droit de critiquer voire de se moquer des religions. La France, par exemple, s’est construite contre la monarchie et l’Église catholique : sans la vigoureuse tradition anticléricale de la Troisième République, sans la contestation depuis la Renaissance du magistère de l’Église sur les consciences, jamais nous n’aurions abouti à la loi de séparation de l’Église et de l’État de 1905. On aurait donc le droit de se moquer du christianisme, du bouddhisme, du judaïsme mais pas de l’islam, exempté par on ne sait quel privilège de l’esprit d’examen ! Quiconque le raille ou le juge tel le philosophe français Robert Redeker l’année dernière est immédiatement accusé de racisme et voué au trépas par les apprentis terroristes. Pourquoi ce traitement de faveur, ce « deux poids deux mesures » à l’égard d’une confession qui n’est pas précisément aujourd’hui un modèle de
miséricorde et qui a besoin plus qu’une autre d’une contestation interne forte pour se transformer et se moderniser ?
Ayaan Hirsi Ali est le petit caillou dans la chaussure du Vieux Monde. L’Europe peut choisir d’enlever le caillou mais c’est la jambe entière alors qui risque d’être gangrenée. Cette femme constitue un symbole à plus d’un titre : et de la clairvoyance intellectuelle, et du courage politique, de la lutte contre l’intolérance. Ne laissons pas les collabos du djihadisme, à droite comme à gauche, liquider cette splendide combattante de la liberté.
