Si l’expo « C’est notre histoire »
MARTIN,PASCAL
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Vendredi 26 octobre 2007
Tel est le biais qu’ont choisi les concepteurs de l’exposition « C’est notre histoire » qui ouvre ses portes aujourd’hui à Tour et Taxis, à Bruxelles. Elle est consacrée à la construction européenne, de la fin de la Seconde Guerre mondiale à nos jours.
Surtout, elle a été calibrée pour le grand public. Chacun d’entre nous contribue en effet à l’unification du Vieux Continent, à sa manière, loin des tables de négociation. L’étudiant part six mois en Erasmus ? Il bâtit l’Europe de la formation. L’agriculteur vend son blé à une multinationale de l’agroalimentaire ? Il construit l’Europe de la consommation. L’électeur vote ? Il « fait » la politique de son pays, un des Vingt-Sept.
Ces exemples et mille autres ont renforcé la conviction des artisans du Musée de l’Europe que le Vieux Continent n’a pu œuvrer à son unification sans ceux qui y vivent. Le propos est matérialisé par les vingt-sept guides qui attendent le visiteur tout au long d’un parcours de 3.500 m2.
Vingt-sept personnes, pour la plupart des quidams, une par Etat membre, et qui au travers de leur vécu racontent par vidéo interposée leur rôle dans la construction européenne. Il y a Rita la syndicaliste belge, Markko le groom finlandais de la Tour de Babel, Philippe le Français qui a serré la pince à Roger le Britannique sous la Manche, etc.
L’exposition se tient dans les sous-sols de l’Entrepôt royal, accentuant l’impression de parcourir les entrailles de l’Europe. Elle débute par deux œuvres artistiques, créées respectivement par la Canadienne Dominique Blain et l’Allemand Gunther Demnig, toutes deux vouées à l’état de guerre quasi permanent dans lequel fut plongée l’Europe jusqu’en 1945.
Puis commence l’histoire de son unification. Pacifique, réalisée par le truchement de la négociation politique et de l’économie. Une histoire, on l’a dit, qui appartient à chacun, ce que suggère la grande photo de famille où les 27 guides posent à la manière des hommes d’Etat.
De l’Europe année 0 qui a découvert les camps de concentration à l’Europe qui ferraille dur dans la mondialisation, des dizaines d’événements ont modelé sa vie et ses frontières. La signature des traités de Rome en 1957, l’avènement de la consommation de masse, la chute du Mur, etc. Tous ces épisodes sont contés via 750 objets puisés dans 85 musées européens, des photos, des documents, des activités interactives, etc. Conjugués les uns aux autres, ils composent le plaisir d’apprendre cette part d’histoire.
Des coups de cœur ? La reproduction d’un des DC6 de la Sabena qui permit aux Belges de fuir le Congo en 1960. Une cellule d’interrogatoire plus vraie que nature pour opposants aux dictatures. Le très beau « Locataire » encore, œuvre de Gloria Friedmann représentant un homme faisant son état des lieux à l’heure de quitter la planète. Un clin d’œil au développement durable.
« C’est notre histoire » est la première exposition permanente organisée par le Musée de l’Europe. Depuis une dizaine d’années, l’ASBLl a égrené les manifestations. Après plusieurs expos (la préfiguration que fut « La Belle Europe », « Dieux, mode(s) d’emploi ») et colloques, après quelques déboires (l’installation manquée sous la gare du Luxembourg), le Musée de l’Europe s’offre ici une mise à l’épreuve. Du succès de l’opération dépendra peut-être la reconnaissance espérée en tant qu’artisan d’un lieu de mémoire et d’histoire de la construction européenne.
Cinq millions d’euros ont été investis dans « C’est notre histoire ». De l’argent collecté auprès des pouvoirs publics, des mécènes privés, mais aussi auprès de la Commission européenne.
D’où la question légitime de savoir où est la frontière entre l’histoire et la propagande, fût-elle mise au service d’un système politique dédié à la paix. « La difficulté est de faire la différence entre mémoire et histoire, conçoit Benoît Remiche, le secrétaire général du Musée de l’Europe. Mais l’évocation dans l’expo de certains événements y démontre que tout n’a pas été rose depuis 50 ans : la décolonisation, l’affaire Lumumba, etc. Ou encore la présence de la syndicaliste Rita Jeusette dénonçant l’Europe des patrons. »
Cette histoire de l’Europe, qui n’est pas l’addition des 27 histoires nationales, engendrera sans doute débats et polémiques. Pourquoi cette approche plutôt qu’une autre ? Le Musée de l’Europe en est conscient qui a intégré cette dimension en demandant en fin de parcours au visiteur de participer à la construction de l’Europe de demain. Car à chacun sa vision du continent. Voilà pourquoi avoir réussi à l’unifier fut tout une aventure.
nous était contée
Les 27 guides de « C’est notre histoire »
Marco D’Antonio (Italie), Anto Raukas (Estonie),
Roger Lavis (Grande-Bretagne), Elaine Agius (Malte), Jenoi Csics (Hongrie), Rumen Borrisov (Bulgarie), Andreja Rhiter (Slovénie), Marko Perkiomakki (Finlande), Hannah Franberg (Suède), Rita Jeusette (Belgique), Carlos Manuel Perreira (Portugal), Kommer Kleijn (Portugal), Jerzy Borowcszak (Pologne).
Second rang, de gauche à droite :
Viorel Solomon (Roumanie), Maria Karahaliou (Grèce) Fanourios Pantelogiannis (Chypre), Christian Mandl (Autriche), Inge Stürmer (Allemagne), Philippe Cozette (France), Peter Stastny (Slovaquie), Caroline Masiulis (Lituanie), Mayo Hollywood (Irlande), Juan Fernandez Aller (Espagne), Sandra Kalniete (Lettonie), Jean-Louis Beckene (Luxembourg), Kristine Holst (Danemark), Ludvik Hlavacek (République tchèque).
Klaus aimait Inge et voulait voir le bout du tunnel
Klaus Stürmer a 26 ans. Nous sommes en 1962, peu après le début de la construction du Mur. Hans vit à Berlin-Est. C’est un solide gaillard et un sacré caractère. Dans 45 ans, il sera un des 27 guides de l’exposition « C’est notre histoire ».
Mais pour l’heure, Klaus doit voter. Avec sa femme Inge, ils ont les pieds de plomb. Voter quand on sait que le vainqueur sera élu avec 99 % des suffrages, à quoi cela sert-il ? Il se souvient : « Il y avait des isoloirs, mais mieux valait remplir son bulletin devant l’urne. » Bon gré mal gré, les Stürmer se prêtent à la comédie jusqu’au moment où le responsable du bureau s’approche de Klaus et lui tend un bouquet de fleurs en s’écriant « Joyeux anniversaire ». C’est la goutte qui fait déborder le vase. « Je lui ai jeté les fleurs à la figure. Tout le monde a été surpris. »
Dès cet instant, les Stürmer se sentent en insécurité. Ils n’ont jamais milité contre le régime et la vie à l’Est leur paraît supportable. Mais ils risquent de payer cher cet accès de colère. « En pleine construction du Mur, la tension était maximale. »
Ils décident donc de franchir le rideau de fer et de se réfugier à Berlin-Ouest. « Je connaissais la frontière et ses points faibles », commente Klaus. Il repère un endroit où le Mur n’est pas achevé. Il faut franchir un grillage. Derrière, c’est le no man’s land, les tirs des policiers et, si la vie s’accroche, l’Ouest enfin. Quelqu’un fournit une pince aussitôt cachée dans le landau. Inge est depuis peu maman d’une petite fille.
Au jour J, les Stürmer s’approchent du grillage avec le landau, feignant de s’occuper du bébé. Mais les gardes-frontières sont sur le qui-vive et veulent les contrôler. Klaus escalade la clôture. Les policiers tirent. Inge est arrêtée avec son bébé. Elle restera 6 mois en prison. Les premières semaines, elle croira Klaus mort. En taule, elle deviendra la femme ignoble, celle qui met la vie de ses enfants en danger. Elle vient d’apprendre qu’elle est à nouveau enceinte.
De l’autre côté du Mur, Klaus est désespéré. Pendant des mois, il cherche une solution pour faire sortir Inge Il apprend à plonger. Les eaux de la Spree les protégeront des projecteurs et des balles. Il imagine d’enlever un personnage en vue de la RDA pour l’échanger. Il falsifie des passeports. Mais c’est l’idée de creuser un tunnel qui l’emporte. Klaus repère un endroit où un boyau de 20 mètres suffira pour relier les caves de deux maisons situées de part et d’autre de la frontière. Sa femme est entre-temps sortie de prison. Lorsque le travail sera fini, il la préviendra.
Mais les choses se gâtent. Dans la même rue, un homme est tué par la police. Il a été surpris en train de creuser lui aussi un tunnel. Comme Klaus, il a 26 ans, et Inge, en apprenant la nouvelle, croit à nouveau son mari mort.
Klaus abandonne le tunnel de la Heidelbergstrasse. Il change de secteur, direction Wieding, au nord de Berlin. Il s’allie à un groupe qui tente lui aussi de creuser vers l’Est, mais la cohabitation se passe mal. « J’étais le seul à travailler », s’explique-t-il. Cocasse : Klaus se met à chercher d’autres mineurs et tombe à quelques maisons de là sur des gars qui ont entrepris un chantier de 136 mètres. Ils se méfient. Et si Stürmer était un espion ? Ils l’interrogent toute une nuit avant de l’accepter parmi eux. Le printemps 1962 touche presque à sa fin.
Un jour, grâce à un théodolite, l’heure de la remontée est annoncée. « Prévenue par une Suédoise à moto », Inge est au rendez-vous. 136 mètres encore et ce sera la liberté pour elle et ses deux enfants. Une nouvelle vie peut commencer à Berlin-Ouest. Inge y éduquera les deux petits. Klaus, ouvrier à l’heure de l’évasion, fera une carrière de commercial chez Henkel.
En écoutant ce récit, c’est à la lutte contre le régime communiste que l’on pensait. On avait tort. Klaus ne s’est pas évadé parce qu’il n’en pouvait plus de vivre sous le joug, mais parce qu’il en avait « marre de devoir aller voter dans cette comédie ». Et s’il est revenu vers Berlin-Est à la manière d’une taupe, ce ne fut pas pour défier les autorités, mais pour retrouver celle qu’il aimait. Sur cette pelouse de Vilvorde, Klaus retient ses larmes en évoquant cette séparation vieille de 45 ans.
Cette histoire est bien sûr un modèle de détermination, de courage et d’amour. Mais elle recèle aussi son secret. Il faudra attendre l’ouverture des archives de la Stasi dans les années 90 pour le lever et soulager ceux qui le taisaient au plus profond d’eux-mêmes.
C’est à la lecture des documents que le couple a compris seulement ce qui était arrivé lors du franchissement du grillage. Tout était décrit là, en détail. Elle s’était toujours demandé s’il n’avait pas, ne fût-ce qu’un moment, songé à l’abandonner, par lâcheté. Lui l’avait soupçonnée de l’avoir lâché au dernier moment. Pas du tout : les archives racontaient par le menu une véritable arrestation. Mais pendant 30 ans, malgré la force des sentiments, ils avaient laissé le doute les ronger. « Jamais nous n’avions osé en parler. L’essentiel était d’être ensemble. »
Un point n’a toutefois jamais été élucidé : pourquoi le responsable du bureau de vote a-t-il offert des fleurs à Klaus ce jour-là ? Etait-ce un ennemi moqueur ? Un voisin farceur ? Klaus n’en sait rien. Il s’en fiche un peu à vrai dire. Il attend Inge en pleine séance de photos pour l’exposition « C’est notre histoire ».
Il n’a pas creusé aussi dur pour la perdre si facilement.
Le Musée de l’Europe compte sur l’expo pour promouvoir son implantation
Un musée est d’abord un projet culturel qu’il convient de déployer. Depuis 1999, notre bilan est positif. Il y a d’abord eu un grand colloque sur les frontières de l’Europe qui a eu un retentissement international. Ensuite, en 2001, nous avons créé un réseau des musées de l’Europe. Puis ce furent « La Belle Europe » et « Dieu(x), modes d’emploi » – aujourd’hui à Madrid. Donc, un musée est d’abord un projet culturel avant d’être un bâtiment.
Progressivement, l’idée s’est néanmoins installée de la nécessité d’avoir un musée de l’Europe à Bruxelles. Le gouvernement fédéral et les entités fédérées ont suivi. La Région de Bruxelles capitale elle-même a mis dans son plan de développement international qu’il faudrait offrir un lieu qui montre l’âme de l’Europe aux Européens, ce qui est vraiment notre but. Depuis janvier, nous avons affaire à un président du Parlement – NDLR l’Allemand Hans Gert Pöttering – plus volontariste que jamais, qui appelle de tous ses vœux la création d’une maison de l’histoire de l’Europe.
Une sorte de convergence est en train de naître. On peut espérer qu’on arrivera à pérenniser le projet quitte à ce qu’il s’ouvre à d’autres, qu’il s’ajuste aux visions des uns et des autres. L’exposition va avoir un effet de démonstration. Si c’est un succès, on aura démontré en grandeur nature l’utilité même de la création de ce musée.
Tour et Taxis. D’autant qu’on pourrait réaliser des synergies avec la Fondation polaire internationale d’Alain Hubert qui développe un des grands projets d’avenir de l’Europe : réussir un développement durable. Or, on ne réussit pas des projets d’avenir sans avoir une vision partagée de son passé.
Un Swarado spécial « C’est notre histoire »
Pédagogique et ludique. Les jeunes visiteurs de l’exposition trouveront sur place un « Swarado » intégralement consacré à l’histoire de l’unification européenne. C’est gratuit.
Barbant ? Pas du tout : une manière amusante de comprendre les arcanes du temps jadis. Des jeux, des mots croisés, de la réflexion.
Vous avez le pouvoir
A la fin de l’exposition, le visiteur est appelé à se mettre dans la peau d’un responsable politique européen et à choisir les priorités pour l’Europe. Pour ce faire, il dispose d’un budget : à lui de le répartir en fonction de ses priorités. Au fur et à mesure des votes des visiteurs, les résultats s’affichent. Au fil du temps, c’est un véritable baromètre des préoccupations européennes qui se construit.
Toujours en fin de parcours, le visiteur se trouve face à une machine à remonter dans le temps européen. Il y indique sa date de naissance et certains paramètres caractérisant sa personnalité. L’ordinateur sélectionne des images dans une banque de données et construit le clip biographique du visiteur depuis 1957. Celui-ci défile sur les quatre écrans thématiques.
Un blog en français http://blog.expo-europe.be et un autre en néerlandais http://blog-nl.expo-europe.be
REPèRES
www.tourtaxis.be.
Tél : 02/549.60.49 et 02/549.60.41
