Joëlle Milquet a foi dans l’Orange bleue

DUBUISSON,MARTINE

Vendredi 2 novembre 2007

Dernière ligne droite à risques pour les négociateurs

Entretien exclusif avec la présidente du CDH. Joëlle Milquet croit à un accord possible, si toutefois la raison et l’équilibre l’emportent.

ENTRETIEN

À la mer, pour quelques jours de repos avec ses enfants, avant le rush final des négociations pour la formation d’un gouvernement orange bleu, Joëlle Milquet nous accorde, en exclusivité, sa première interview à la presse écrite depuis Val Duchesse. Dans l’établissement où nous la rencontrons, les regards se tournent vers la présidente du CDH. « Tenez bon, courage ! », lui glisse en sortant une francophone.

Comment vous sentez-vous dans la probable Orange bleue ?

C’est une négociation très dure, dans la durée, l’intensité, la différenciation des points de vue et la pression. Mais ça vaut la peine, dans la mesure où l’on parvient à obtenir des avancées ou rééquilibrer des textes pour des projets de société harmonieux. Mais il reste trois grands arbitrages : budgétaire ; les derniers sur l’institutionnel, certains étant réglés ; et les derniers socio-économiques.

C’est vrai que c’est une coalition qui n’est pas, a priori, nécessairement naturelle. Mais il faut jouer dans ce cadre, avec ces partis car, pour différentes raisons (les veto des uns, l’arithmétique électorale…), c’est la seule formule praticable. Il faut des ajustements de part et d’autre.

Malgré votre étiquette de « Madame Non » ?

C’est ridicule. Je suis Madame Conviction. Je dis oui quand il faut et non quand il faut. Je suis ferme et capable de compromis.

Mais vous avez déjà eu envie de quitter la table ?

Oh oui ! D’abord en termes de vie familiale, même de santé et de fatigue. Il y a des moments où c’est intenable. Et il y a de vraies divergences de conception de société. Mais, jusqu’à présent, l’esprit rationnel l’emporte et on est parvenu à des accords équilibrés où chaque parti peut se retrouver. Cela prouve la capacité de l’ensemble des négociateurs de conclure ce type d’accords. Un bon signe.

Il n’empêche : quand on voit la difficulté, humaine et idéologique, à le former, cela n’annonce-t-il pas un gouvernement particulièrement fragile ?

Oui et non. Car un gouvernement qui se constitue vite sur papier, dans l’allégresse et la non-connaissance des problèmes, peut être plus fragile qu’un gouvernement qui a été au fond des choses, s’est sorti des problèmes, et peut être beaucoup plus soudé et fort. Même si je ne dis pas qu’il sera soudé affectivement.

Vous dites que certains arbitrages institutionnels sont réglés ?

D’abord, des discussions ont eu lieu et ont abouti à un cadre de convergences (durant l’exploration d’Herman Van Rompuy, NDLR). Si les négociations avaient été interrompues, c’était pour des problèmes liés à une méthode de réforme de l’État, à son ampleur, et à ce que, dans une majorité simple, on ne peut décider soi-même, avec des orientations précises et des projets concrets, d’une réforme de l’État qui demande les deux tiers. Il fallait donc trouver une méthode pour phaser cela et la mettre dans un cadre, avec des partenaires soutenant de l’extérieur.

Ensuite, il y a une série de sujets qui ont été réglés dans les chapitres du programme gouvernemental. Reste la problématique de Bruxelles-Hal-Vilvorde, les derniers arbitrages institutionnels purs, la réforme de Sénat, deux ou trois points du menu communautaire durant la législature.

Les vrais dangers…

On peut être confronté à de nouvelles exigences, de nouvelles radicalisations. Ce qui demandera d’avoir la même sérénité, mais aussi la même fermeté. Pour nous convaincre, il faut des compromis acceptables. Nous sommes positifs et constructifs, mais nous n’allons pas oublier nos convictions, ni les limites importantes pour les francophones. Quand on veut dépasser le cadre acceptable, on arrive à ce qu’on a vu au mois d’août. On n’hésitera pas le refaire si la raison quitte la table des négociations. Mais notre envie est évidemment d’aboutir, d’offrir un gouvernement à ce pays, avec un projet mobilisateur, équilibré et nouveau, où la dimension humaniste, sociale, familiale, environnementale est largement présente. Nous voulons une société harmonieuse et équilibrée, qui défend le dynamisme, le travail et l’effort, mais aussi une très grande solidarité et des avancées environnementales. Une société qui ne défend pas une classe sociale contre une autre, qui n’oppose pas Flamands et francophones, personnes précarisées et classe moyenne, entreprises et travailleurs, Belges et étrangers.

La semaine qui s’annonce est cruciale ou faut-il plutôt parler des prochaines semaines ?

Je ne pense pas que ça va se régler en une semaine. Il faut répondre à la Cour d’arbitrage sur BHV, et cela touche tout le monde, francophones et néerlandophones. Donc aussi PS et Écolo. Idéalement, ce sujet doit être traité avec l’ensemble des francophones. Ils doivent accepter que des discussions aient lieu. Il faut donc se concerter pour trouver une solution qui renforce les droits des francophones, politiques, judiciaires et administratifs. Il faut s’y atteler dès qu’on rentre, car la commission de l’Intérieur se réunit le 7 novembre. Et les francophones considéreraient tout vote sur BHV par les partis autour de la table comme une déclaration d’hostilité et de non-volonté d’aboutir à une solution acceptable.

Vous quitteriez alors la table de négociations ?

C’est ce que tous les partis francophones ont toujours dit.

Vous repartez de l’accord de 2005 ou dans autre chose ?

Les francophones ont toujours dit qu’en cas de scission pure de BHV, il y aurait une exigence d’élargissement de Bruxelles. C’est toujours d’actualité. En 2005, le MR et le PS ont négocié une solution qui impliquait le renforcement de droits judiciaires et le maintien des droits politiques dans leur plus grande partie. C’est la raison pour laquelle ils n’ont pas, alors, exigé l’élargissement. On se retrouve dans la même analyse. Une solution est possible s’il y a une ouverture de l’autre côté de la table.

La nomination des maïeurs de la périphérie est un préalable ?

On a toujours dit que c’était, non pas un préalable à la négociation, mais à un accord.

Mais pas besoin de déclaration matamoresque… ?

Depuis le début juillet, je ne me suis exprimée ni pour critiquer un parti, ni pour lancer un ultimatum extérieur. Je préfère la présence, la fermeté, et la solidarité francophone à l’intérieur. Ce sont des principes fondamentaux, comme le maintien de la concertation avec les francophones, tous partis confondus.

Vous restez donc en contact avec le PS et Écolo ?

C’est fondamental. L’avenir de l’État doit se discuter en dehors de l’enfermement d’une majorité. On doit dépasser les clivages majorité-opposition. Il faut un cadre où tous les partis pourront discuter.

Y a-t-il une solidarité francophone dans cette Orange bleue ?

Je pense qu’elle doit être plus que jamais présente et forte dans les semaines à venir, qu’importe le passé. Autour de la table et avec les autres partis francophones. Je suis prête à jouer ce rôle de médiation, puisque je suis dans cette formation et dans d’autres majorités. J’ai déjà commencé à le faire.

Vos relations avec le MR restent tendues

Chacun adopte sa méthode. J’ai des convictions, je les défends. Humainement, j’aime beaucoup le respect et la convivialité.

Il n’y en a pas beaucoup

Chacun fait comme il le sent. Mais c’est important pour moi. Le respect n’est pas une faiblesse et en manquer n’est jamais une force.

Que pensez-vous du formateur Leterme, deuxième version ?

Petit à petit, il entre dans son rôle. La méthode a largement changé, elle est plus efficace. Il doit savoir qu’il ne réussira que lorsqu’il sera en capacité d’arriver à un compromis qui le place au-dessus de la mêlée et qu’il sera le moteur d’un projet fédéral fort qui est autre chose qu’un soutien aux Régions.

Vous donnez aussi, comme lui, 51 % de chances de réussite à l’Orange bleue ?

Si le but est de venir en dernière minute avec des charges communautaires démesurées, contraires aux intérêts des francophones, il n’y aura pas 51 %. Mais si on continue dans la foulée de ce qu’on a déjà fait, je dirais 70 %. J’ai entendu qu’il a lancé un appel à la raison. La raison est l’alliée de la réussite. Certains grands rêves ne pourront pas être réalisés, mais des avancées sont possibles, si elles ne sont pas contraires aux intérêts des francophones et si, pour les deux tiers, on implique d’autres partis francophones.

Pas de régionalisation partielle de l’Isoc (impôt des sociétés) ?

On a été très clair : on ne peut pas toucher à l’Isoc ni à la sécurité sociale dans quoi que ce soit.

Serez-vous ministre ?

Ce n’est pas décidé. C’est d’abord un choix personnel et familial. La vie, depuis six mois, n’invite pas nécessairement à prolonger ça. Cela dépend aussi de la suite des événements, du climat général et du parti. Je n’ai pas d’obsession à devenir ministre, même si ça doit être passionnant.

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