Les tranchées se creusent

VOOGT,FABRICE; BOUILLON,PIERRE; LAMENSCH,MICHELLE; VANOVERBEKE,DIRK; COUVREUR,DANIEL; DE BOECK,PHILIPPE; VANDEMEULEBROUCKE,MARTINE

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Vendredi 16 novembre 2007

Des partis flamands belliqueux. Des francophones divisés. Un formateur invisible… La guerre d’usure s’éternise.

A u 160e jour sans nouveau gouvernement, au surlendemain d’une nouvelle gifle adressée aux francophones, nous sommes au regret de constater que :

1) Les partis flamands n’ont pas désarmé. Ils sont très loin des gestes réconciliateurs espérés. Karel De Gucht disait hier dans nos colonnes qu’Yves Leterme est seul à pouvoir retenir les bombes atomiques institutionnelles qu’il a fabriquées ? Marino Keulen, du propre parti de De Gucht, l’Open-VLD, largue ses bombes sur la périphérie bruxelloise et n’est pas prêt à les désamorcer…

2) Le front des partis francophones reste désuni. Hier, on attendait toujours l’annonce d’une éventuelle réunion du front, divisé par les luttes partisanes. Et s’il se réunit, ne creusera-t-il pas de nouvelles tranchées plutôt que de se préparer à aborder franchement, sans tabou ni faiblesse, la discussion entre communautés, urgentissime ?

3) RAS côté Collège national pour le dialogue.

4) RAS côté CD&V.

5) RAS côté Yves Leterme, dont on attend pourtant depuis une semaine le geste positif vers les francophones, après le vote sur BHV. Le formateur n’a rien réalisé qui permette au pays d’être gouverné et gouvernable.

Hier, les Belges se sont donc contentés des paroles d’un cardinal et d’une scène ubuesque vu les circonstances : la famille royale au grand complet écoutant Helmut Lotti chanter la Brabançonne. C’était, paraît-il, la fête du Roi. C’était, semblait-il, une veillée funèbre.

Ils voulaient l’apaisement ? Keulen leur déclare la guerre

Politique La non-nomination des maïeurs indigne les francophones

Marino Keulen fâche les francophones. Qui préparent la riposte. Mais la tension semble à son comble, entre MR et PS.

On attendait un signe de réchauffement. C’est tout le contraire qui s’est passé. Mercredi soir, Marino Keulen (VLD), ministre de l’exécutif régional flamand en charge des Affaires intérieures, a donc annoncé qu’il ne nommerait pas les maïeurs MR des communes (à facilités) de Linkebeek, Crainhem et Wezembeek. Il leur reproche d’avoir, aux communales de 2006, convoqué l’électeur dans sa langue (en néerlandais aux Flamands, en français aux francophones). C’est une entorse aux circulaires flamandes obligeant l’emploi du néerlandais.

Un choc ? Un… nouveau choc.

Côté francophone, le geste posé par Keulen est perçu comme une « nouvelle agression », intervenant une semaine après le vote (flamand), en commission de la Chambre, pour scinder l’arrondissement de Bxl-Hal-Vilvorde.

Ce vote unilatéral avait conduit MR et CDH à suspendre la négociation de l’Orange bleue. C’est peu dire que l’initiative du ministre VLD achève de compliquer la donne. « Ce n’est pas le geste d’apaisement attendu, a jugé Didier Reynders (MR) jeudi matin. J’ai une autre conception du dialogue ». Joëlle Milquet (CDH) : « C’est une deuxième gifle infligée aux francophones alors que ceux-ci attendaient des gestes pour renouer le dialogue ». Isabelle Durant (Ecolo) s’est dit « fâchée et attristée ». François-Xavier de Donnea (MR) a parlé d’« imbécillité ». Françoise Bertieaux, présidente du MR bruxellois, est indignée : « Que les maïeurs s’exposaient à une sanction administrative pour non-respect des circulaires, c’est une chose. Mais ils étaient dans les conditions légales pour être nommés. La Belgique était connue pour être une démocratie pilote. L’est-elle encore ? »

Olivier Maingain, président du FDF, a fait valoir jeudi midi que les arguments de Keulen étaient « fallacieux » : « Trois instances ont déjà jugé illégales la circulaire Peeters que les trois bourgmestres ont refusé d’appliquer. »

Le FDF note qu’au lieu de nommer les maïeurs et d’ensuite ouvrir une procédure disciplinaire, Keulen a choisi de ne pas les nommer. Motif – selon le FDF : une action disciplinaire aurait abouti devant les chambres bilingues du Conseil d’Etat alors qu’un recours contre le refus de nommer serait traité devant la seule chambre flamande…

Le FDF a décidé de lancer des « initiatives sur le plan national et international ». Quoi ? On n’a pas livré de détail (le FDF veut d’abord en faire part au MR). Mais des exemples ont été cités : des soutiens envers les communes de la périphérie seront organisés à partir des communes bruxelloises (qui le souhaitent) sur les plans culturel, sportif ou social. Ainsi, Woluwe-St-Lambert (dont Maingain est maïeur) distribuera son toute-boîte à Crainhem et Wezembeek.

Le MR, de son côté, a réuni jeudi soir les trois maïeurs ainsi que les responsables du MR bruxellois. « Il s’agissait d’assurer ces bourgmestres de notre soutien, dit Bertieaux. Ensuite, nous avons évoqué les actions à mener. Nos juristes ont été mis à l’action – on analyse les voies de recours. Il faut être prudent. Il ne s’agit pas de bloquer définitivement la situation de ces bourgmestres. »

Ce vendredi, le MR réunit ses parlementaires pour affiner le tir – on saura avec précision les actions qu’il propose pour réparer ce « déni de démocratie. »

Au-delà de ces réactions, éparses, on attendait jeudi une position commune des partis francophones – à l’image de la réplique au vote BHV à la Chambre, mercredi dernier. Elle n’est pas venue. Milquet, Jean-Michel Javaux (Ecolo) et Elio Di Rupo (PS) ont passé la journée à surveiller leur portable, guettant le SMS ou l’appel de Reynders. En vain. Le CDH a fini par sortir un communiqué pour appeler les quatre présidents à se réunir aux fins « d’envisager les suites à donner aux différents éléments nouveaux intervenus depuis la rencontre de mercredi dernier » (après l’incident BHV). Visant, sans le dire, la guerre des chefs (et des ego) entre MR et PS, le communiqué du CDH soulignait « l’importance, plus que jamais, d’une stratégie francophone collective au-delà des clivages ».

Que la guerre couve entre PS et MR, c’est un fait entendu – et ancien. Mais pourquoi ce qui était possible mercredi dernier ne l’était pas hier ? Explication possible : hier matin, à la RTBF, Di Rupo invitait les francophones à se réunir pour établir une triple liste – ce qui est nécessaire pour que les francophones soient respectés, ce qu’il est possible d’accepter et ce qui doit être rejeté.

Un menu trop précis pour que le MR réagisse immédiatement ? « Cela donnerait l’impression que Reynders suit Di Rupo. Impossible, question de fierté », a-t-on analysé au CDH et chez Ecolo.

Reynders compte réunir les partis francophones. Quand ? Ce n’est pas fixé. Et pourquoi pas dès jeudi ? Il a fait valoir, hier soir, qu’il jugeait logique de s’instruire du contact avec les trois maïeurs avant de réunir ses pairs. Pour le reste, il a implicitement admis que le climat dans le camp francophone était tendu : « Je veux d’abord le calme entre les formations francophones ».

P.20 L’édito

Tutelle flamande : deux poids, deux mesures

Les maïeurs de Linkebeek, Crainhem et Wezembeek sont donc punis pour avoir, aux communales d’octobre 2006, envoyé les convocations électorales dans la langue du destinataire – de la sorte, ils se sont mis en travers des circulaires de l’exécutif flamand, imposant aux communes à facilités de s’adresser en néerlandais aux citoyens – à charge pour eux de réclamer leurs papiers en français s’ils le veulent.

Deux poids, deux mesures ? Aux élections européennes de 2004 et aux fédérales de 2007, 24 maïeurs flamands de Hal-Vilvorde avaient menacé de ne pas organiser le scrutin dans leurs communes, pour protester contre la non-scission de l’arrondissement de Bxl-Hal-Vilvorde (signalons que la Cour d’arbitrage n’imposait pas que le dossier BHV soit réglé avant le scrutin du 10 juin 2007…). Réaction de Marino Keulen ? En avril 2007, quelques mois avant les élections, il avait prévenu qu’il ne comptait pas infliger de sanctions disciplinaires. Et il tint parole.

Aujourd’hui, il plaide : dans les 24 communes, les élections ont été légalement organisées.

Il oublie ceci : c’est le gouverneur du Brabant flamand qui dut envoyer les convocations électorales.

Eric Libert (FDF), échevin à Rhode-Saint-Genèse, conclut : quand trois bourgmestres francophones se mettent en travers de circulaires (« … pour le moins controversées sur le plan de leur validité juridique »), la tutelle flamande sanctionne. Quand 24 bourgmestres flamands défient la loi, la tutelle ferme les yeux. « Et plus que ça, dit Libert : ces bourgmestres ont été soutenus par le gouvernement flamand… »

En 2004, Eric Libert avait déposé plainte contre les bourgmestres flamands réfractaires. Il s’était constitué partie civile. L’action a échoué. En chambre du conseil, on n’a pas reconnu à Libert un « intérêt personnel » à la cause.

En 2007, le même Libert repart à l’assaut. Mais cette fois, pour éviter de se faire évincer pour défaut d’intérêt personnel, il se borne à dénoncer les faits à la justice. « Le dossier est toujours chez le procureur, dit l’échevin FDF. Au cas où il déciderait de ne pas poursuivre, le ministre de la Justice pourrait user de son pouvoir d’injonction positive. On n’en est pas là. Nous attendons toujours l’avis du procureur… »

« Une gifle ? Quelle gifle ? »

Pendant que les partis francophones préparent la riposte, les formations flamandes s’étonnent de ce que les premiers puissent se dire surpris et hurler à la provocation ou au déni de démocratie.

Après le vote unilatéral, mercredi dernier, des partis flamands en faveur de la scission de BHV en commission de l’Intérieur de la Chambre, les francophones avaient exigé un geste d’apaisement, un signe démontrant qu’en face, on mise encore sur le scénario d’une cohabitation : la notification par le ministre flamand de l’Intérieur de ne pas nommer trois bourgmestres francophones démocratiquement élus voici plus d’un an creuse encore le fossé entre les deux grandes communautés du pays.

Dans les partis flamands démocratiques, on applaudit sans réserve à la décision de Marino Keulen (VLD), à laquelle s’est unanimement rangé l’ensemble du gouvernement flamand.

Les nationalistes flamands de la N-VA félicitent l’Exécutif de Kris Peeters : « Ce gouvernement démontre qu’il mène une politique qui fait enfin la différence en faveur des Flamands des communes de la périphérie. Il était temps que les habitants francophones des communes à facilités réalisent enfin qu’ils habitent en Flandre et que, par conséquent, ils doivent accepter et respecter les lois qui s’appliquent à tous les habitants de Flandre. Ces bourgmestres ne doivent s’en prendre qu’à eux-mêmes : ce sont eux qui ont accéléré le tempo de la prise de décision, c’est le bourgmestre van Hoobrouck qui a utilisé un langage guerrier, ce sont les maïeurs qui ont convoqué ces fameux conseils du 22 octobre… »

Les nationalistes du cartel du formateur Yves Leterme ne sont pas plus radicaux, dans ce dossier, que les autres partis du Nord du pays. Pour qui « de wet is de wet » à laquelle chacun est prié de se plier. Pour rappel, Frank Vandenbroucke, ministre flamand de l’Emploi et aussi du… renforcement du caractère flamand de la périphérie, n’a jamais caché qu’il s’opposerait catégoriquement à la nomination de ces bourgmestres félons. L’unanimité est donc totale sur ce point.

Sven Gatz, le chef du groupe VLD au Parlement flamand, qualifie aussi cette décision de « logique » : « Les trois méchants cow-boys ont abusé de leur mandat comme pied-de-biche pour se relier à Bruxelles et ont ignoré la loi comme des poissons d’une pomme. » Le chef du groupe VLD précise qu’il y a des lois qui déterminent le statut des communes à facilités : « Nous pouvons vivre avec le constat qu’une majorité de francophones ont choisi de s’établir dans ces communes, mais cela ne les dispense pas de respecter les engagements. Depuis 150 ans, Bruxelles n’a cessé de se franciser. Cela doit s’arrêter. » Et conclut : « Les partis francophones éprouvent les pires difficultés à gérer correctement leur propre région, la wallonne et la bruxelloise (en partie à eux) mais jugent nécessaire de se mêler de communes qui ne sont pas les leurs. » Et d’ironiser, en français : « Un peu facile, n’est-ce pas, Olivier, Joëlle et Elio ? »

Marino Keulen dispose depuis la fin de la semaine dernière des avis définitifs du gouverneur du Brabant flamand sur les dossiers des bourgmestres, où chaque infraction aux lois linguistiques est soigneusement répertoriée. Il s’est entretenu avec Bart Somers, président du VLD et Dirk Van Mechelen, vice-président (VLD) du gouvernement flamand avant d’informer mercredi les membres du gouvernement flamand, réunis exceptionnellement en conseil des ministres, avant de faire le pont de la fête du Roi. « Il n’y a jamais de moment idéal, explique-t-on au cabinet Keulen. Si on avait attendu une semaine, on nous aurait reproché de vouloir torpiller la mission des réconciliateurs royaux, en pleine phase de rapprochement. Il n’y avait pas d’autre solution que d’aller vite, après l’avis du gouverneur. »

P.20 L’acteur :

François van hoobrouck

« Je n’ai rien contre les francophones »

ENTRETIEN

Marino Keulen, le ministre flamand des Affaires intérieures (VLD), a tranché. Voici trois semaines, à la tribune du parlement flamand, il avait annoncé la couleur, clamant son « ras-le-bol » à l’égard des trois bourgmestres « trublions » qui, l’avant-veille, s’étaient illustrés en enfreignant les lois linguistiques en vigueur.

Que répondez-vous aux francophones qui, après votre décision de mercredi, de ne pas nommer trois bourgmestres démocratiquement élus il y a plus d’un an, parlent d’agression contre le suffrage universel ?

Je peux comprendre qu’ils soient choqués. Je leur réponds que je n’ai rien contre les francophones. La preuve ? Je n’ai pas hésité un instant à nommer les bourgmestres francophones des autres communes à facilités, à Drogenbos, à Wemmel et à Rhode. Je n’ai pas eu la moindre difficulté pour nommer les six présidents des CPAS des communes à facilités. Comme démocrate, je n’ai aucun problème avec ceux qui respectent la législation. Je n’en ai qu’avec ceux qui bafouent la loi et qui, en dépit des demandes réitérées de l’appliquer et de l’arrêt du Conseil d’Etat qui, en 2004, validait la légalité des injonctions de la circulaire Peeters, continuent à s’en moquer. Et à provoquer.

Provoquer ?

Comme lors des conseils du 22 octobre qui ont tourné à la pantalonnade. À Wezembeek, François van Hoobrouck s’est même permis devant les caméras d’affirmer qu’il savait très bien qu’il ne pouvait pas faire ce qu’il faisait – permettre aux intervenants de s’exprimer en français – mais qu’il le faisait quand même. Oui, j’appelle cela de la provocation.

En décidant de nommer Myriam Delacroix-Rolin, à Rhode-Saint-Genèse, vous vouliez diviser les francophones ?

Pas du tout. Je suis un légaliste. Mme Delacroix ne s’est pas prêtée au cirque des derniers conseils communaux. Elle s’est opposée à ce que quiconque prenne la parole en français. Et, lors du scrutin de 2007, elle a fait amende honorable : elle n’a plus envoyé les convocations en français. Elle s’est comportée correctement. Et est donc nommée. Cela n’a rien de politique. C’est purement juridique.

Votre décision risque de paralyser les négociations en cours…

Je le regretterais. J’espère que cela n’aura aucun effet négatif sur ces négociations. Ce sont les hasards du calendrier : j’ai reçu l’avis du gouverneur en fin de semaine dernière. Vous ne vouliez tout de même pas que j’attende que cet avis négatif barre la une des journaux avant que je ne m’exprime ?

« Deux conceptions et interprétations s’affrontent »

ENTRETIEN

Nous avons demandé à Hugues Dumont, professeur de droit constitutionnel aux Facultés universitaires Saint-Louis, pourquoi le cadre légal belge était si complexe et compliqué.

Comment analysez-vous le dernier « coup » en périphérie ?

Quand j’entends la décision du gouvernement flamand, il n’est pas correct de parler de « déni de démocratie » côté francophone. Il est plus important que jamais de mesurer le poids des mots et éviter de faire de la surenchère.

Pourquoi ?

Parce que ce n’est pas nécessaire et de nature à compliquer les choses. La décision de ne pas nommer ces trois bourgmestres, parce qu’ils ont violé une règle de droit (découlant d’un arrêt du Conseil d’État de 2004) est une sanction disproportionnée destinée à frapper la violation d’une règle de droit contestée et contestable.

Ce n’est pas aussi simple que « la loi, c’est la loi »…

Derrière les reproches faits aux trois maïeurs, il y a le non-respect de la circulaire Peeters ; qui, elle, est une interprétation restrictive des lois sur l’emploi des langues en matière administrative et jugée déloyale par tous les francophones. Pendant des années, on a attendu un arrêt du Conseil d’État sur la validité de cette circulaire… Côté francophone, on estime que ce n’est pas une véritable circulaire mais une nouvelle règle de droit qui ajoute une règle de comportement. En général, une annulation s’impose…

Et puis, il y a eu le fameux arrêt du 23 décembre 2004…

La stupéfaction fut grande, parce que nous y découvrions une énième interprétation extensive avec des implications qui vont bien au-delà de la lettre du texte. Parce qu’elles sont, soi-disant, comprises dans la fonction de la règle… C’est la méthode d’interprétation la plus dangereuse. Elle a été appliquée à un article qui est au cœur de toutes les discussions, l’article 4 de la Constitution qui dit qu’il y a 4 régions linguistiques. Depuis 1972, le Conseil d’État, chambre flamande, a multiplié les avis et arrêts interprétant « téléologiquement » cet article 4 en disant : à quoi sert-il, si ce n’est à consacrer le principe de l’homogénéité linguistique territoriale. Et donc que tous les actes officiels de n’importe quelle autorité publique dans la région de langue néerlandaise, sont exclusivement rédigés en néerlandais ; sauf exceptions qui doivent être expressément prévues par une loi. Cette interprétation est au cœur de la validation de la circulaire Peeters. C’est ce que le Conseil d’État rappelle dans son arrêt de Noël 2004.

Il n’y a donc pas eu, dans ce cas, de volonté pacificatrice…

Non, parce que pour les francophones, la liberté de l’usage des langues est le principe et l’exception la contrainte. Donc, quand il n’y a pas de texte légal qui impose la contrainte, il y a liberté. Les Flamands ont interverti ce principe. C’est une jurisprudence militante, machiavélique et une utilisation partisane d’une disposition constitutionnelle.

La Cour d’arbitrage a tenté de remettre les pendules à l’heure…

Mais c’était un compromis entre francophones et néerlandophones qui n’était qu’un obiter dictum, c’est-à-dire une considération non liée à la décision finale. Les juristes flamands du Conseil d’État ont relativisé la portée du considérant, qui disait que l’article 4, en soi, n’implique pas des règles de comportements linguistiques bien déterminés… Et ajoutait que l’article 4 implique la primauté de la langue néerlandaise dans la région de langue néerlandaise. Ce compromis était acceptable. Mais il ne s’imposait pas en droit car le Conseil d’État est une juridiction supérieure. La chambre flamande a donc continué sur sa lancée…

Deux conceptions s’affrontent, encore et toujours…

On a d’un côté les trois bourgmestres francophones qui n’acceptent pas de se plier à une règle aussi contestable, et d’un autre les Flamands et l’arrêt du Conseil d’État qui a autorité de chose jugée. Il impose une interprétation restrictive, c’est encore pire que la circulaire Peeters. En tant que pur juriste, je dois m’incliner !

Comment faire pour améliorer cette complexité juridique ?

Il faut que les conflits d’interprétations cessent, mais il faut aussi de la bonne foi… On peut y arriver avec une commission intercommunautaire. Pour la scission de BHV, c’est le même scénario… Dans la proposition de loi votée en commission le 7 novembre, il est écrit que la Constitution « impose la scission de BHV ». Or, l’avis du Conseil d’État du 9/11/2004, en chambres réunies, dit qu’il ne fallait pas faire dire à l’article 4 ce qu’il ne dit pas, en l’occurrence la scission de BHV.

Comme des cousins ennemis au banquet familial

récit

La fête du Roi au Palais de la Nation avait, ce jeudi après-midi, des allures de banquet de famille auquel on avait dû, tradition oblige, convier quelques cousins ennemis. Pour ne pas gâcher l’ambiance, même en l’absence du Patriarche – Albert II n’assiste jamais à cette cérémonie en son honneur –, on a évité d’aborder autrement qu’en chuchotant les sujets qui fâchent : la Belgique (con)fédérale, Bruxelles-Hal-Vilvorde et la non-nomination de trois bourgmestres francophones de communes à facilités de la périphérie bruxelloise.

Rassurant : la fête avait pour thème « La Belgique et la coopération internationale ». Un domaine dont notre pays peut être fier, lui qui est sixième donateur mondial par tête d’habitant et dixième en chiffres absolus.

La journée avait pourtant très mal commencé. Lors du Te Deum, en matinée, quelques moutons noirs, flamingants séparatistes, avaient crié « Que la Belgique crève ! » devant la cathédrale des Saints-Michel-et-Gudule.

Pour la réception de l’après-midi, tout avait été prévu au parlement pour éviter la réédition de pareil désagrément, en présence de la famille royale presque au complet et des représentants de tous les corps constitués.

Au comité d’accueil, on avait placé les présidents de la Chambre et du Sénat, réconciliateurs royaux, Herman Van Rompuy (CD&V/N-VA) et Armand De Decker (MR).

Deux cousins qui s’entendent toujours bien (souvenons-nous, ils avaient fait campagne électorale ensemble) sont arrivés côte à côte : le Premier ministre, Guy Verhofstadt (Open VLD), et le ministre des Finances, Didier Reynders (MR). Toujours complices, semble-t-il.

Lotti chante pour Leterme

Hasard du protocole, sans doute, le voisinage, sur leur chaise de velours rouge, du président du CD&V, Jo Vandeurzen, et du président du PS, Elio Di Rupo. Visiblement, ces deux-là ne décoléraient pas intérieurement, accordant quelques confidences acerbes aux micros de la télévision qui passaient par là.

Gaffeur, Guy Verhofstadt a dit qu’il n’aurait jamais pensé prendre la parole en ce jour… Pour sortir au plus vite de ce terrain glissant, le réconciliateur De Decker s’est livré à un long hommage du roi Baudouin « ce Bwana Kitoko (noble seigneur) qui a engagé la Belgique sur le long chemin de la solidarité, dès 1956, au retour de ses voyages en Afrique centrale ». Les présidents de la Chambre et du Sénat ont aussi fait l’éloge de quelques fleurons nationaux : l’Institut Royal de Médecine Tropicale d’Anvers, le Fonds belge de survie, le Dr Peter Piot, directeur d’Onusida, et notre industrie pharmaceutique efficace et généreuse en Afrique.

Une jeune coopérante, Alexia Sabbe, a évoqué son expérience de volontaire à la coopération au développement au Rwanda. Un jeune économiste, en poste au Congo, François Defourny, a expliqué comment il participait au recyclage de sachets de plastique kinois. Marie Hallynck, autre coopérante au Rwanda, nous a émus au violoncelle.

Et en rideau, Helmut Lotti ! Clin d’œil à Yves Leterme (?), l’ambassadeur bénévole d’Unicef-Belgique a arraché tout le monde à son siège en entonnant trois « Brabançonne ». En français, en allemand et en néerlandais

« Voulez-vous que la Belgique existe ? »

La spectaculaire histoire des rois des Belges est le roman le plus vendu de la rentrée littéraire belge avec plus de 28.000 exemplaires écoulés en trois mois. En apothéose de son livre, l’auteur, Patrick Roegiers, dresse le portrait d’Albert II en « Roi-digue », dernier rempart contre un séparatisme qui a donné des sueurs froides à la famille royale dès 1830. Mais dont la marée clapote désormais aux portes de BHV à cause du réchauffement communautaire…

Assailli par les vagues d’émotions de lecteurs à chacune de ses conférences ou de ses dédicaces, au Nord comme au Sud, Patrick Roegiers a tressailli à la lecture du Soir, jeudi matin. Avec le refus de nommer trois bourgmestres francophones de communes à facilités et le discrédit porté à la mission de réconciliation des présidents de la Chambre et du Sénat, il a vu les dernières digues du Royaume céder. Invité au JT de treize heures de la RTBF par Thierry Bellefroid, il a appelé Albert II à poser un geste fort à la hauteur de ses ancêtres Albert Ier ou Léopold III.

L’auteur se pose en écrivain citoyen et demande au Roi d’exiger l’organisation d’un référendum sur l’avenir de la Belgique.

« Albert II voit son territoire partir en lambeaux en même temps que l’histoire de son pays. Dans mon livre je l’avais surnommé le “Roi-digue” en référence à son grand-père, Albert Ier, contraint par les Allemands de se réfugier derrière les digues de l’Yser pour sauver la Belgique. Aujourd’hui, la crise est si violente qu’Albert II a, lui aussi, rendez-vous avec l’histoire. Face à ce pays en guerre contre lui-même, en proie à des forces véhémentes, il doit poser un geste fort. Face aux antimonarchistes et aux antibelges, il aura le soutien de son peuple. J’étais cette semaine à Gand et à Louvain-la-Neuve. D’un côté comme de l’autre, les gens sont en désaccord total avec le monde politique. Le Roi symbolise l’unité du pays. Lui seul peut réclamer, comme l’avait fait Léopold III en d’autres circonstances, un referendum où l’on poserait clairement la question : “Voulez-vous que la Belgique existe ?” »

Patrick Roegiers n’est ni historien ni politologue. Mais sa prise de position n’a rien de fantaisiste. En ces circonstances de tension communautaire extrême, il tente de dire tout haut ce que le plus grand nombre pense tout bas : « Je zappe le monde politique comme je l’ai fait dans mon livre, parce que je pense qu’il faut se sortir du micmac actuel. Ce ne sont pas les hommes politiques flamands ou francophones qui nous tireront de l’embrouille, pas plus que les sages désignés, Herman Van Rompuy et Armand De Decker. Dans les situations extraordinaires, il faut oser élever la voix. Voilà pourquoi j’ai lancé un Scud vers le Palais en direct dans le journal télévisé et répété tout haut ce que les gens viennent me dire en masse. »

La spectaculaire histoire des rois des Belges, Patrick Roegiers, Perrin, 22 euros.

Le MR est le seul à vouloir la mort de la Cocof

La Cocof doit disparaître ! C’est du moins l’avis pour le moins tranché, distillé par la présidente du groupe MR au parlement bruxellois et vice-présidente du parlement de la Communauté française, Françoise Schepmans, à travers une carte blanche, publiée dans le Soir d’hier. Selon elle, « la Communauté française doit aujourd’hui trouver un second souffle devant la multiplicité des institutions francophones ». La solution évoquée : « Rapatrier ses compétences à la Communauté française, la Cocof affaiblissant, selon elle, le lien entre la Wallonie et Bruxelles, dont la Communauté française est le ciment ».

Président de la Fédération bruxelloise du PS, Philippe Moureaux n’a pas tardé à réagir. S’étonnant de voir Françoise Schepmans plaider pour la suppression de la Cocof quand « le président du collège Cocof qui en a étendu le champ d’action de manière anarchique n’est autre qu’Hervé Hasquin ».

Selon lui, cette appréciation de la Cocof n’est pas sans danger « alors que l’avenir institutionnel du pays traverse une phase d’incertitude ». Selon lui, il est « hasardeux de la part du MR de proposer de supprimer une institution qui protège les intérêts des francophones de Bruxelles ».

Doulkeridis : « C’est gonflé »

Le président du Parlement francophone bruxellois, Christos Doulkeridis (Écolo), estime, lui, particulièrement « gonflé de la part de Madame Schepmans de carboniser une institution que le MR a le plus mal géré quand il était au pouvoir sous Hasquin, notamment à travers des dépenses d’apparat. »

« Je ne nie pas la complexité de la Cocof, admet M. Doulkeridis, mais on peut en dire autant d’autres organes de pouvoir. Cette façon de crier au gaspillage relève du poujadisme et pose le problème à l’envers. Ce qui compte, c’est que les politiques soient bien menées. La vraie question qui ne permet pas aujourd’hui de les mener à bien, c’est le manque d’argent. »

Le ministre-président de la Cocof, Benoît Cerexhe (CDH), s’étonne, pour sa part, de la sortie de l’élue libérale, alors qu’un groupe de travail vient d’être mis sur pied pour réfléchir au réaménagement de l’espace francophone : « Avant même le début des travaux, Madame Schepmans parle de supprimer la Cocof ! » Quant au fond, Benoît Cerexhe rappelle que la Cocof est chargée de mener « des politiques du cœur » (santé, formation, cohésion sociale, handicapés…) pour lesquelles il faut tenir compte des spécificités urbaines, sans qu’il faille pour autant exclure des synergies avec d’autres institutions francophones.

Il met enfin le MR en garde face au danger qu’il y aurait à promouvoir « un modèle institutionnel qui laisserait Bruxelles aux mains des deux communautés ». « Je préfère que Bruxelles soit cocofiée plutôt que cocufiée », conclut-il.

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