Le grand discours européen de Koen Peeters

n.c.

Dimanche 18 novembre 2007

Le premier Festival bruxellois de la philosophie s’est tenu ce week-end à Flagey, à Bruxelles. L’écrivain flamand Koen Peeters, qui vient de publier « Grote Europese Roman », le Grand roman européen, prononçait samedi soir ce très beau discours clôturant la journée consacrée à l’Europe et ses frontières.

Mon livre Grote Europese Roman (Grand roman européen) est paru récemment. Spécialement à votre intention, j’ai résumé, ou plutôt abrégé le Grand roman européen en Grand discours européen.

Un Grand Discours européen d’une vingtaine de minutes.

Pour la bonne compréhension, je vous demande de vous imaginer pendant cette vingtaine de minutes que vous êtes ici uniquement en qualité européenne. Ceci est une réunion européenne. Chacun de vous est ici à sa place d’Européen. Vous êtes mandaté par moi en votre qualité d’Européen. C’est un honneur pour vous et c’est un honneur pour moi de m’adresser à vous.

Grand Discours Européen

Chers Européens,

ou plutôt chers représentants de l’Europe

ou mieux encore, chers Européens de tous les pays,

L’Europe compte quelque 450 millions d’Européens, 27 commissaires, 785 parlementaires, 22.600 fonctionnaires, 23 langues officielles et j’ai récemment visité à Luxembourg le centre européen avec le Parlement européen, la Cour de Justice européenne, la Cour européenne des Comptes, la Banque européenne d’Investissement. Ce centre est situé sur la Kirchberg, mais j’ai cherché en vain le sommet de cette montagne. Le point culminant n’était qu’un parking légèrement bombé où sont garées les voitures de quelque 7.000 fonctionnaires. Des voitures grises, noires ou argentées qui forment ensemble une vague bosse. C’est çà, l’Europe ?

L’Europe est-elle cette assemblée de donneurs de leçons qui réglementent tout ce qu’il y a à réglementer ? Qui débattent de déficits budgétaires et de recettes nettes, qui décident de la longueur légale des essuie-glaces, de la forme des vignettes à apposer sur les lapins d’abattage?

Même si nous savons tous que les grands problèmes – climat, emploi, immigration et ce qu’on appelle l’insécurité - sont des questions qui exigent pour le moins une réponse européenne, force est de constater que l’Europe fait pâle figure. Elle se profile plutôt à travers ce qu’elle pourrait être, abstraction faite des défauts qui lui sont attribués. C’est une fine erreur, chimérique et complexe. Ce sont des corrections de corrections. Une tache capricieuse sur la carte du monde, mais une parmi tant d’autres.

En même temps, l’Europe est un terrible géant dans des habits trop étroits. Un grand enfant qui se frotte les yeux au réveil. L’Europe, c’est un peu comme si nous avions tous les pieds dans l’eau à barboter et que soudain deux d’entre nous se mettent à hurler qu’ils ne savent pas nager.

(La France et les Pays-Bas, en l’occurrence...)

Et soudain cette petite baignade entre amis tourne au cauchemar, l’eau devient menaçante et froide comme chacun de nous se rend soudain compte qu’il ne sait pas nager. Bien sûr que personne ne sait nager. Nous devons tous encore apprendre !

L’Europe est une bande de trolls dansant dans la nuit et qui, dans leur quête d’amour, se font mal mutuellement. Ils veulent tous être les plus grands. L’Europe est un bateau en partance comme en son temps le Titanic. L’Europe n’est-elle donc qu’un rêve romantique et confus ?

Et pourtant, nous connaissons tous les pays d’Europe, non ? Dans ma chambre d’hôtel de Prague, je lis dans un magazine touristique un article sur la soupe à la pomme de terre tout en sirotant une liqueur aromatique Becherovka trouvée dans le minibar. A Budapest, ma chambre d’hôtel surplombe le pont Ketting, une véritable carte postale... A Varsovie, un chauffeur de taxi me signale brièvement dans l’obscurité en passant la statue de Chopin et celle de Copernic.

Et à Bruxelles devant le Manneke Pis habillé en costume slovène, on remet au passant que je suis une tranche de prsut – du jambon slovène – et une bière slovène à étiquette rouge. Mon bureau bruxellois a été construit il y a quinze ans par des ouvriers portugais et à Paris une inconnue me regarde avec insistance de haut en bas. Elle ne dit rien. Pendant un congrès, j’entre en conversation avec une Danoise. Nous buvons du café dans le hall et elle m’explique que dans son pays, ce sont des œillets que l’on place sur les tombes, pas des chrysanthèmes. Au Danemark, offrir des fleurs jaunes est signe de mauvaises intentions, explique-t-elle et juste à ce moment, quelqu’un passe dans la rue avec un bouquet de fleurs jaunes dans les bras. Je réponds alors : « Le bien est fait, le mieux est à venir ». Elle traduit pour moi cette expression en danois: « Det gode er forbi, det bedste er tilbaye. »’

« Det gode er forbi, det bedste er tilbaye. »

Le bien est fait, le mieux est à venir.

Nous faisons collection de visites de villes européennes, en quête de l’âme citadine.

Peut-on voler l’âme d’une ville ? Non, car la ville oublie ses visiteurs dès leur arrivée. Nous connaissons tous l’Europe, non ?

Le sociologue ou anthropologue Rogers Brubaker parle dans son ouvrage Ethnicity without groups (2004) d’ethnicité, le peuple n’étant pas une substance, mais seulement une perspective d’où on observe la réalité. Rien que ça. Les peuples n’existent pas, ils ne sont que ce qu’on nomme des peuples. Tout est question de positionnement, c’est le résultat de réflexions de groupes, sans que les groupes aient vraiment besoin d’être des groupes.

L’ethnicité est en soi source de conflits. Il ne s’agit pas de conflits réels entre groupes ethniques, mais entre dirigeants politiques, activistes, médias et groupes d’intérêt. C’est surtout une prophétie défaitiste qui se réalise car dans un climat ethnicisé, les conflits entre groupes se créent et s’articulent de manière active.

L’ethnicité est essentialiste : on cherche frénétiquement des définitions de l’identité, comme, par exemple, en quoi les Flamands diffèrent des Wallons, en feignant d’oublier qu’il existe une espèce ‘bruxelloise’. Ce climat ethnicisé est renforcé par ce que Brubaker nomme les élites politiques, les divisions administratives et les grands médias.

(Notre pays fait d’ailleurs figure de laboratoire de cette théorie.)

Un moment d’inattention suffit pour diviser un pays.

Tout le monde a le droit de s’appeler un peuple, sans même que cela ait vraiment un sens.

Chaque année, les histoires ancestrales sont réécrites et imprimées. Entre temps, ô ironie, les entreprises fusionnent et s’internationalisent. Il suffit d’examiner les drapeaux des pays européens pour constater qu’ils ont tous les mêmes couleurs. Le Luxembourg a récemment décidé de changer son drapeau jugeant qu’il ressemblait trop aux drapeaux d’autres pays. Inquiétant, manifestement : l’Europe nous confronte à notre interchangeabilité, et certains pris de convulsions commencent même à passer un crayon épais les frontières de leur pays. Jusque là et pas plus loin. Pas une parcelle de terre en plus. La division de la création.

Question : qui dessine les cartes définitives du monde? En partant du principe qu’un peuple existe, chaque pays est alors la négation d’un peuple et en temps de crises graves, les hommes sont chassés de leur terre et mis en fuite. Etrangement, on trouve très normal de diviser des peuples, de se disputer des effilochures de frontières, de décréter que la coupe est pleine... L’Europe, c’est ce grand bazar qui depuis des siècles conquiert, adopte, assassine et mène campagne drapeau au poing. Goethe et Virgile, Napoléon et Hitler. Creuset, melting-pot, pot-pourri.

Au fait, la Turquie fait-elle partie de l’Europe ? C’est une question simple à mes yeux. L’Europe n’a jamais eu de frontières. L’Europe, c’est le lieu où l’on débat de l’Europe du nouveau millénaire. Alors, oui, la Turquie fait partie de l’Europe.

Chers Européens,

ou plutôt chers représentants de l’Europe

ou mieux encore, chers Européens de tous les pays,

n’est-il pas temps que nous développions, aujourd’hui même à Bruxelles, une éthique européenne, ou de manière plus modeste peut-être, une étiquette européenne? Bruxelles est d’ailleurs avec ses difformités, ses diversités, la capitale parfaite et la métaphore parfaite de l’Europe. Nous les Belges, nous sommes bien placés, dans notre pays de brume, de douce laideur. Nous sommes un peu distants, un peu gais. Courtois et un peu fades. Nous sommes de petite envergure. Personne ne nous aime, personne ne nous hait. Nous sommes les champions de l’autodérision, de l’amour sans passion, du jeu de mots, de la soutenable mélancolie de l’être. Notre nationalisme est exemplaire. Oui, nous les Belges, nous sommes bien placés pour élaborer une éthique ou une étiquette européenne.

C’est pourquoi je veux débattre ici avec vous de cadeaux, d’entretiens et de visages.

Nous Européens réunis dans cette salle devons-nous apprendre à vivre les uns avec les autres et à parler les uns avec les autres ? Et apprendre, par extension, à faire coexister nos pays ?

Vous allez donc recevoir un cadeau, car ceci est une petite leçon de magie. Pour ceux qui ne fréquentent plus les églises ou qui n’ont pas lu la première page du Ulysse de James Joyce: ceci est le moment de l’Eucharistie où le pain est symboliquement changé en corps du Christ : la transsubstantiation.

Nous allons nous aussi transsubstantier.

En route entre Vienne et Bratislava, j’engage la conversation avec mon chauffeur de taxi slovaque. Minco le quinquagénaire veut absolument me faire goûter un de ses biscuits. Des biscuits slovaques typiques qu’il a achetés la veille à Košice. Il me raconte dans un allemand lent et hésitant les pérégrinations de sa mère : un récit de guerre et de communisme, de déménagements forcés entre Budapest et Bratislava. Staline, prétend-il, fut le plus grand criminel de tous les temps. Il le répète comme un mantra, pour me faire partager la fierté de son pays et la tristesse de son sort.

« Nous avons des cigognes en Slovaquie , m’explique Minco, des aigles royaux et des edelweiss. Nous sommes forts dans la production de cellulose, d’armes et de Skoda ».

Pendant qu’il parle, je regarde les moulins dans les champs de blé. Il précise que des oiseaux de passage s’y écrasent régulièrement. Il cite le mot slovaque pour cigognes, pour les coquelicots, pour le vent. Il prononce ces mots très lentement et d’un ton amical, avec beaucoup de fierté pour sa langue, mais aussi de la serviabilité et de la courtoisie. Une charmante pensée : comme si je venais ici pour apprendre des mots slovaques. Comme si les étrangers venaient pour acquérir un nouveau vocabulaire.

Comme Minco ne connaît pas anglais et que lui et moi parlons un allemand approximatif, ses explications sont assez laborieuses. Il explique que la cigogne est l’oiseau qui vole contre les moulins, avec ses plumes blanches et noires et qui apporte nos enfants. « Bocian! » précise-t-il.

Et le vent est de l’air qui se déplace, il me souffle dans le visage et montre les arbres. « Vietor! », précise-t-il.

Et les coquelicots sont ces fleurs fragiles qui poussent dans les champs de blé, des fleurs rouges comme le sang. Elle sont comme des fleurs de pavot, mais sans danger. ‘Vlÿí mak!’, dit-il.

Je note les mots dans ma main, à défaut d’autre chose. Nous sommes heureux Minco et moi. Je songe qu’un jour peut-être, tous les hommes seront frères. Il m’offre encore gratuitement les mots hongrois gólya, szél et pipacs, que j’écris dans ma main.

Cigogne, bocian, gólya. Vent, vietor, szél. Coquelicot, vlÿí mak, pipacs.

Comment nous faire des cadeaux réciproquement ? Très simple. Aussi simple que l’Eucharistie.

Passez-vous des mots, comme vous vous passez du pain à table entre copains, compagnons. Le mot signifie d’ailleurs littéralement : ceux qui mangent le même pain. Echangeons donc nos trésors linguistiques comme du pain.

Kafka est un mot tchèque pour corbeau, Zorro de l’espagnol pour renard, Vespa de l’italien pour guêpe, Robin de l’anglais pour rouge-gorge... Ecoutez des conversations incompréhensibles, notre langue est faite de manques. Interrogez-vous mutuellement sur les subtilités de vos langues.

C’est une manière élégante de faire don de vous-même. Il y en a assez pour tout le monde, vous n’avez qu’à vous servir. Cette sorte de générosité courtoise avec le pain et le vin, pardon avec la langue est le cadeau le plus simple que vous puissiez échanger avec des inconnus.

Et faites aussi don de compliments gratuits, vous savez, ces compliments qui arrivent à l’improviste. Madame, dites à cet inconnu que vous croisez : vous avez une belle cravate.

‘Monsieur, vous avez une belle cravate.’

Ou, dans un contexte européen, ‘vous avez une belle capitale.’

N’attendez rien en retour. Faites-le par gentillesse, par abondance de pensées positives, parce que vous avez un heureux caractère.

Distribuer des mots comme on distribue du pain à table, ou des compliments : ce sont là des cadeaux précieux et rares et une manière élégante d’entamer la conversation. Mais d’abord la transsubstantiation. Dites aussi qui vous êtes et soyez très personnels. Prenez votre temps. Votre interlocuteur fera sans doute la même chose et cette sincérité se répandra en cercles concentriques. L’atmosphère se détendra, les conversations se feront plus aimables.

Peut-être trop prudentes, peut-être aussi superficielles.

Comment amener une vraie conversation alors? Et de préférence une conversation qui nous égratigne légèrement comme des ronces un peu douloureuses. Toujours sans méchanceté, mais en laissant une petite trace d’égratignures qui saignent et se coagulent instantanément. Comme veiller à ce que nous Européens établissions cette sorte de relation profonde ?

Les hommes peuvent parfois être électriques dans leurs paroles. Ce sont les barbelures de certaines conversations et certaines situations par lesquelles nous faisons soudain de notre mieux, où nous donnons le meilleur de nous-mêmes et nous plaçons nous-mêmes dans la balance. Vous voyez ce que je veux dire?

En quête d’un entretien électrique, commencé avec sérieux, basculant sur deux paroles frivoles, parler sans contraintes, avec sincérité, se taquiner affectueusement, avec un clin d’œil du côté du sexe. Nous sommes des ombres qui s’approchent et s’éloignent et personne ne nous reconnaît, personne ne remarque notre absence. Comment arrivons-nous si vite à cette conversation toujours personnelle, insolente, presque érotique?

(Nous n’avons pas tant de temps que ça !)

(Ce que je vais maintenant vous dire est valable pour toute conversation avec des inconnus. Et en particulier pour les conversations avec des étrangers, des Européens)

Faisons-nous cadeau d’un secret. Faites-le discrètement, comme si vous aviez besoin de vous décharger d’une petite idée personnelle, dans un élan de confiance. Puis taisez-vous quelques instants et soutirez ainsi à votre interlocuteur un secret similaire.

Vous osez vous mettre à nu d’une voix douce ? Par le seul fait d’une association peu probable, comme si une pensée vous traversait soudain l’esprit. Vous commencez par: ‘Oh, vous savez…’ Ou ‘Tiens, j’y pense tout d’un coup …’

Laissez-moi vous suggérer quelques sujets que peuvent aborder des étrangers une fois qu’ils ont brisé la glace. Ils vous aideront à mieux vous connaître, peut-être même mieux que votre maisonnée. Par exemple:

- Quand avez-vous pleuré pour la dernière fois?

- De quelle maladie avez-vous le plus peur?

- Avez-vous encore des liens avec tous vos frères et sœurs?

- Quelle est la pire chose que vous avez vue à la télévision ou sur Internet?

- Quel est le plus gros animal que vous avez jamais tué?

- Avez-vous déjà vu quelqu’un mourir?

- Avez-vous jamais volé quelque chose ?

- Oseriez-vous m’avouer un petit défaut non visible à l’œil vu?

- Ou quel est le pire mensonge que vous ayez jamais proféré?

Puis vous vous taisez. La patience est très importante à ce stage, et savoir se taire et écouter. Vous savez, la lenteur et la patience sont de hautes formes de civilisation.

Mais vous vous demandez sans doute où est l’Europe dans tout ça, quels secrets vous pouvez bien partager avec un inconnu européen. Ces secrets sont peut-être tout simplement l’Histoire, les histoires, les faiblesses et les pages noires de chaque pays.

Comme : quand votre pays a-t-il pleuré pour la dernière fois? Parlez-moi de ce que votre pays a volé en son temps ? Quel est le pire mensonge que votre pays ait jamais proféré ?

L’Europe est une histoire sérieuse. Ce sont les noms sur les tombes de nos cimetières communs. Ils sont les meilleurs signes d’avertissement d’une nouvelle guerre civile. Les pays doivent se saluer avec la prudence de deux vieilles dames venues au cimetière rendre visite et garder en vie leurs aimés.

L’Europe, ce sont des traversées de frontières courtoises, des mariages mixtes. C’est acheter un livre dans une langue étrangère qu’on ne comprend même pas.

On pourrait presque en fait voir l’Europe comme un gigantesque port d’attache. Je songe à Emmanuel Levinas qui définit la culture comme une vaste tente ouverte de tous côtés. La culture comme un gigantesque toit, sous lequel les hommes vivent, entrent et sortent. Avec toujours la certitude de la protection de ce toit. Vous savez peut-être par quel chemin Levinas est arrivé à cette vision de la culture : ses parents, ses frères et ses beaux-parents ont été assassinés pendant la guerre, tout simplement parce qu’ils étaient juifs. Sa tente ? Je m’imagine une gigantesque yourte mongole, un chapiteau de cirque, un stade ou même la coupole de Norman Foster à Berlin, avec la foi en la faisabilité de la création et le devoir moral qui en découle avec au bout du compte une hospitalité inconditionnelle.

Vergesst es nie, lit-on sur la façade de la Neue Synagoge de la Oranienburgerstrasse à Berlin et même si cette ville est aujourd’hui comme un pantalon large, même si elle est gratuite en longueur et en largeur, même si toute la ville sent la brique fraîche, même si tout y est vide, jeune et inachevé, il est bien écrit sur ce mur: Vergesst es nie – N’oubliez pas.

C’est le seul juste ton.

‘Det gode er forbi, det bedste er tilbaye.’

Mais revenons à notre conversation. Pendant cette conversation, vous vous regardez une fraction de seconde très profondément, comme s’il y avait dans cet autre visage quelque chose que vous voulez mieux distinguer. C’est la deuxième transsubstantiation. Un cadeau devient une conversation. Et dans une conversation, on échange des secrets, des histoires. Et dans un entretien, le visage apparaît.

Regardez les visages de vos co-Européens et cherchez leur regard. Regardez comme les femmes à Paris. Exercez l’acuité de votre regard. Trinquez à la santé de l’autre et regardez-le juste une seconde de trop et très profondément. Cela fait impression: il ou elle remarquera votre regard perçant et retiendra qui vous êtes et c’est ainsi que nous retiendrons pendant des siècles mêmes nos noms et nos pays respectifs.

L’Europe devient ainsi la somme de prénoms, une somme infinie de prénoms. Tels des chasseurs de trophées, nous avons sous notre front un petit carnet où nous notons toutes ces conversations, une liste de toutes nos découvertes. Etourdie, accidentelle, légère, superficielle, intime.

Peut-être nous faisons-nous ainsi un cadeau à nous-mêmes.

Car pourquoi sont les cadeaux, les conversations, les visages si importants?

Parce qu’ils sont en rapport direct avec le bonheur. J’ose penser que nous ne devons pas toujours trouver le bonheur dans de petites choses. On définit souvent le bonheur par des instants : une sorte de bonheur de télé, des photos dans un album, une extase fugitive comme le fun, une ivresse ou un orgasme. Ne devrions-nous pas plutôt considérer le bonheur comme un solde à long terme, une addition séculaire de grands cadeaux et petits cadeaux que nous recevons et donnons, de grandes et petites conversations, de secrets échangés comme des mots électriques, de petites égratignures, des visages que nous n’oublierons jamais, et tout cela additionné et additionné et additionné, peut-être même par plusieurs vies additionnées? Peut-être ce type de bonheur est-il construit de petites pièces et transmis de génération en génération, de famille en famille, de sexe en sexe?

Peut-être est-ce là une bonne définition morale de l’Europe.

C’est notre tâche à tous de découvrir notre propre Europe. C’est notre grand devoir européen de voyager comme sur un plateau de Monopoly : en bons Européens, nous devons tous avoir une conversation avec un Letton, un Polonais, des Espagnols. Vous les trouverez d’ailleurs tous à Bruxelles, il faut aussi visiter l’Irlande, manger du fromage grec, etc... Tout le monde a droit à son Europe, ou plutôt le devoir d’avoir son Europe, comme expression la plus individuelle de son Europe la plus individuelle.

Je vous ai demandé pour commencer de vous imaginer pendant vingt minutes que vous êtes des Européens. Je vous ai même donné un mandat : personne n’est plus européen que vous, chacun à votre manière. Vous l’avez compris : ce mandat ne s’arrête pas à ces vingt minutes.

C’est peut-être ce soir notre grande chance : nous Européens, nous sommes en visite les uns chez les autres. En tenue de soirée, parfumés, nous nous passons le pain et le pain se change en jolis mots que nous transmettons en signe d’amitié et nous partageons des secrets en nous regardant dans les yeux.

L’Europe : le bien est fait, le mieux est à venir.

« Det gode er forbi, det bedste er tilbaye. »

Chers compagnons, vive la transsubstantiation.

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