La Belgique rêvée d’Eric-Emmanuel

VANTROYEN,JEAN-CLAUDE

Page 31

Mercredi 21 novembre 2007

Littérature « La rêveuse d’Ostende », le nouveau livre de Schmitt

P.32 Avec ses héroïnes, Schmitt se fait romantique. Dans le chaos et la beauté du rêve. Comme la Belgique.

ENTREtien

Eric-Emmanuel Schmitt est l’auteur français le plus lu et le dramaturge français le plus joué dans le monde. A Bruxelles, un bureau de cinq personnes ne fait qu’une chose : gérer les droits de l’écrivain dans le monde entier. Une situation qui ne lui ôte pas l’envie de continuer à écrire. Ou de faire des films. Après Odette Toulemonde, avec Catherine Frot, un autre film est en préparation pour 2008. Il va mettre en scène une de ses pièces à Paris. Il est déjà dans le livre de demain.

Mais c’est de son dernier opus, La rêveuse d’Ostende, qu’on parle aujourd’hui. Un recueil de nouvelles, comme Odette Toulemonde. Avec des destins plus romantiques et plus noirs que le rose bonbon d’Odette. Mais toujours avec la Belgique en toile de fond. Après le Charleroi d’Odette, voilà l’Ostende de la rêveuse Emma van A. Eric-Emmanuel Schmitt se belgicise, lui qui vit à Bruxelles depuis six ans.

Vous vous ancrez de plus en plus dans la belgitude.

Le mot est sans doute un peu fort, et je ne saurais pas le définir. Mais oui, le paysage belge est rentré dans mon écriture. Même s’il y a des nouvelles qui se passent ailleurs. Grâce à la Belgique, j’apprécie ce qui n’est pas uniforme, symétrique, j’apprécie le chaos urbanistique, j’aime la discontinuité, je suis capable d’aimer un bord de mer objectivement défiguré et lui trouver un charme fou. Seule la vie en Belgique peut nous apprendre ça.

Aimer Bruxelles, aimer Ostende, il faut avoir vécu ici pour cela. Emma, la rêveuse, est aussi baroque qu’Ostende. Elle traîne des éléments qui appartiennent au passé et des éléments très contemporains, Ostende est pareil, il y a du laid, du beau, ça coexiste. Le charme vient de cette coexistence. Sans cette vie ici, je serais resté dans mon idéal versaillais.

Le fait que la Belgique se déchire, ça vous désole ?

Oui. Parce que j’aime ce pays, pour la raison qui est en train de le déchirer : son identité problématique. C’est pour ça que je me sens bien ici : je ne sais pas qui je suis, je ne sais pas d’où je viens vraiment, j’ai des éléments de métissage dont je n’ai pas la clé. Je me sens très bien dans un pays qui ne sait même pas ce que c’est qu’être belge. Je me sens bien avec des gens qui partagent cette même question. Et j’ai l’impression que maintenant certains veulent des réponses. Et il y a un fantasme d’unité, de purification, de radicalisation des zones. Ça me paraît d’un archaïsme dangereux. J’aime la Belgique pour sa béance identitaire, je n’ai pas envie qu’elle se simplifie, j’ai envie qu’elle reste problématique, complexe.

C’est quoi, être belge ?

Il y a une hétérogénéité profonde au cœur de la Belgique, et c’est tellement beau. On a tous une espèce d’identité provisoire, faite de ces diversités qu’on a en nous. Comment peut-on croire en une identité stable, solide, constituée d’une langue, établie sur un sol ? Ce sont des fictions, tout ça. Et des fictions meurtrières. L’identité, ça ne va pas de soi : c’est contingent, historique, provisoire. Il s’en faut de rien qu’on ne soit pas l’autre. J’avais l’impression que dans ce pays, on le savait de façon incroyable. Mais on est en train de l’oublier. C’est triste.

Une solution ?

Je ne suis pas un stratège. J’aimerais pouvoir sortir ça de ma poche et que sur ma biographie on mette : il a sauvé la Belgique.

Rendre proches les grands, et grands les proches

Littérature « La rêveuse d’Ostende », le dernier livre d’Eric-Emmanuel Schmitt

ENTRETIEN

Eric-Emmanuel Schmitt sort un recueil de nouvelles, La rêveuse d’Ostende. Cinq histoires. Romantiques, drôles, nostalgiques, passionnées, mettant en scène des personnages qui ont un destin, un vrai, un grand même pour certaines comme Emma van A. Un livre qui rêve, qui donne la part belle à l’imagination. Cette dangereuse capacité à transformer le réel, à faire les choses. Ou à les défaire. Il y a de l’amour dans La rêveuse d’Ostende. Et de la haine.

Un nouveau livre, une nouvelle tournée de promo. Vous n’en avez pas assez, au fond ?

Au fond, oui. Mais c’est une pensée que je ne m’autorise pas. Parce que promouvoir un livre, en parler, on doit cela à son livre si on y croit. C’est éventuellement de lui donner la chance de rencontrer les lecteurs. Donc je ne me plains pas. De quoi me plaindrais-je ?

On dit « faire la promo ». C’est négatif, non ?

J’ai la chance d’être un écrivain qui a rencontré le public. Je ne suis pas quelqu’un qui a ramé, qui a un profil d’écrivain maudit. Ça n’a pas cessé de grandir, l’adhésion du public, sa fidélité, le désir renouvelé d’aller au nouveau livre, au nouveau spectacle. C’est un accomplissement extraordinaire pour un auteur d’avoir un public. Je trouve cela plutôt heureux, pour moi, et d’une manière générale, pour les livres.

On dit que vous êtes l’auteur français le plus lu et le plus joué dans le monde.

Des éléments tendent à me faire croire que c’est vrai, même si j’ai du mal à m’y faire.

Ça suscite l’orgueil ou la modestie ?

Je ne sais pas jouir de ça. Quand on me le dit, ça me fait rougir et je change vite de sujet. Parce qu’au fond, je reste toujours obsédé par l’œuvre à venir. En fait ce que j’aime, ce n’est pas avoir fait, c’est faire. Mais il est vrai que ça accentue la confiance que j’ai en moi. Ce à quoi l’écrivain est soumis c’est le doute : est-ce que je suis digne du sujet que j’écris, est-ce que le livre a la valeur que je voudrais qu’il ait, etc. ? Cette adhésion du public, ça donne une satisfaction.

Et des responsabilités.

On reconnaît mon existence. Je ne pourrai pas dire que j’aurai traversé cette vie en étant ignoré. Je suis un des auteurs les plus heureux qui soit. Et quand j’ai des problèmes, ce sont des problèmes de réussite et pas d’échec. Des problèmes de riche. Dickens disait que le succès, c’est un « life achievement », que l’accomplissement d’un auteur, c’est la rencontre avec un public. Moi je n’écris pas pour m’exprimer : j’écris pour parler aux autres. Donc j’aime bien être entendu. J’écris, je ne vomis pas, je ne me soulage de rien : je construis, j’élabore, je serre des structures narratives, je sais ce que je veux dire ou je le découvre. Ce n’est pas une parole crachée, éructée. C’est une parole adressée aux autres. En plus, mes textes ne parlent que de ça : l’intérêt envers l’autre, l’attention à l’autre, quel qu’il soit.

Vous n’êtes pas dans votre divan en train de vous raconter au lecteur psy.

Ou alors ça m’échappe. C’est ce que je dis dans La rêveuse d’Ostende : quand on livre son imagination, on livre une partition de choses intimes. Faite de désirs, de pulsions, de regrets, de nostalgies, de manques. Et comme c’est masqué sous la forme de la fiction, sans doute contrôle-t-on moins sa parole que quand on dit « je ». Je sais qu’étant un écrivain d’imagination, au fond je me livre de façon indécente mais l’écran de la fiction me permet de garder une distance, de démentir même quand on s’approche très près de ce qui me constitue, en disant : ce n’est qu’une histoire.

Après Freud, Jésus, Hitler, Mozart, vous mettez en scène des gens plus ordinaires, comme Odette Toulemonde ou la rêveuse d’Ostende.

C’est une audace dont je n’ai eu la force qu’à la maturité d’écrivain si ce n’est d’homme. Mais il s’agit de la même démarche. Quand je parlais des grands de ce monde, j’essayais de les rendre proches. Ici, j’ai fait l’inverse : montrer la grandeur de gens proches. J’essayais d’approcher le lointain, en parlant de Jésus, Freud, Diderot, Mozart, tandis que là j’essaie de mettre à distance le proche pour montrer les grandeurs, les arêtes, les crêtes qu’il peut y avoir dans de petites vies.

C’est que la vie surprend toujours.

Comme celle d’Emma, la vie nous déconcerte. Comme dit Zarathoustra, le jour est plus profond que nous n’imaginerons jamais le jour.

La rêveuse d’Ostende Éric-Emmanuel Schmitt Albin Michel 312 p., 20 euros

La rêveuse d’Ostende

Éric-Emmanuel

Schmitt

Albin Michel

312 p., 20 euros

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