L’école appartient à ceux qui se lèvent tôt
SOUMOIS,FREDERIC
Jeudi 29 novembre 2007
Ecole
Car la pluie a duré toute la journée, frigorifiant les files d’attente. « On est dans la boue. La direction avait prévu de laisser entrer dans le hall pour la dernière nuit, mais elle a pris peur face à la foule et redoute les incidents. On n’ouvre l’accès à la toilette que quelques minutes par heure », témoigne Jacques, qui a repris la garde pour sa deuxième nuit.
Critique la plus fréquente ? Seuls ceux qui ont « les moyens de prendre congé, de payer quelqu’un ou de s’organiser font la file. Madame Arena voulait imposer la mixité sociale, mais seuls les parents qui avaient inscrit leurs enfants précédemment sont dans la file. Elle se venge, parce qu’elle croit qu’on est des bourgeois abrités derrière des barrières sociales. Nous, on n’exclut personne, mais on veut une école de qualité pour notre enfant ».
D’autres démentent, généralement plus loin dans la file : « Moi, on m’avait refusé une place il y a deux ans, sous prétexte que c’était complet. Quand j’ai vu le décret, je me suis dit que c’était ma chance. Et je suis en ordre utile », témoigne Julie, qui a relayé son mari il y a deux heures.
« Et les parents qui paient l’enseignement de leurs impôts et qui sont renvoyés d’école en école sur critère ethnique ou de niveau ? Beaucoup d’écoles ne jouent pas le jeu démocratique », lance Jeanne. Le débat roule d’autant que le système de relais, quasi indispensable pour tenir, mobilise plus d’une personne par élève. « J’ai dû donner congé sans solde à trois de mes employés dès mercredi. Vendredi, ils seront trop crevés pour travailler. Je peux appeler Arena pour qu’elle m’aide à livrer mes clients ? », grogne ce patron d’une petite entreprise de transports.
L’attente aura en tout cas créé des formes inattendues de solidarité. Des voisins proposent du café, de quoi se restaurer et même de prendre une douche. Mais aussi de l’amertume : « Des membres de notre comité de parents ont distribué de la soupe. Mais ils rentrent exténués et en pleurs. »
Au collège Saint-Pierre de Jette, le directeur, Thierry Vanderijst, a finalement fait rentrer les parents dans la partie de l’école qu’il a dû vider d’élèves. Des lits de camp ont été installés dans les classes, des tickets distribués. Au Collège Saint-Barthélemy, à Liège, où 140 personnes attendaient pour 130 places disponibles, la direction a ouvert la salle omnisports, pour la nuit. Au Collège Sainte-Véronique, à Liège (et à « immersion anglais »), une trentaine de parents passaient la nuit dans la salle de gym. Pareil à l’Athénée Charles Janssens, à Ixelles, où, vers 19 heures, 70 personnes patientaient (pour 90 possibilités d’inscription). Ailleurs, des directions ont hésité, de peur des débordements. À Wavre, le bourgmestre Michel a ordonné à deux écoles d’ouvrir leurs portes pour éviter tout problème de santé. D’autres bourgmestres pourraient suivre, aussi pour prévenir d’éventuelles bousculades au moment d’ouvrir les grilles, ce matin. Dans la soirée, la ministre elle-même réclamait cette mesure. Mais à Jean Absil, à Etterbeek, les parents ont refusé, histoire de montrer leur mauvaise humeur.
S’appuyant sur tout ce désordre, le MR a tenté, en vain, d’obtenir l’urgence pour annuler le texte d’Arena. Dans des files, ceux qui sont placés en ordre utile, après avoir voué le décret aux gémonies… redoutent précisément qu’il soit balayé par une action en justice. Ce qui les obligerait à tout refaire. C’est pourtant ce que va lancer dans les tout prochains jours le Syndicat libre de la Fonction publique, sur la base de l’inégalité de traitement entre citoyens que porterait le décret.
P.20 Carte blanche
