Le public se veut lui aussi attractif

JULY,BENOIT

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Mardi 4 décembre 2007

Enquête sur les salaires (3/7) S’adapter à la « guerre des talents »

Bon payeur, le service public ? Au point apparemment de le clamer et d’adopter le discours du privé.

Le discours est inattendu : « Nous payons mieux que le privé ! », clame Jacky Leroy, directeur général au Service public fédéral (SPF) Personnel & Organisation. « Et nous ne l’affirmons pas plaisir ou par fierté, mais parce que nous sommes restés trop longtemps convaincus du contraire alors que nous avons nous aussi besoin d’attirer des compétences et de retenir celles et ceux qui seraient tenté(e)s d’aller chercher mieux dans le secteur privé. »

L’étude sur laquelle se fonde l’administration pour établir cette affirmation ne concerne que le niveau fédéral au sens strict (soit tout de même près de 100.000 agents) et non les entités fédérées qui disposent désormais de leurs propres échelles barémiques : les Régions paient en gros aussi bien que le fédéral, la Communauté française (dont les enseignants) restant en retrait. « Nous nous sommes basés sur la carrière optimale et raisonnable d’un agent de l’administration fédérale, qui réussit les épreuves indispensables pour progresser normalement », précise Jacky Leroy. « Pour les fonctions de niveau universitaire (niveau A), nous nous situons dès le début de l’échelle quelque 5.000 euros bruts par an au-dessus de la médiane du marché et nous le restons ensuite. La seule exception structurelle s’applique aux ingénieurs pour lesquels nous passons en dessous du marché après une dizaine d’années. »

Et de prendre l’exemple d’un attaché qui, débutant en bas de l’échelle des universitaires (au niveau A11, dans le tableau ci-contre), peut légitimement cultiver l’ambition d’accéder au niveau A33. Il toucherait alors près de 6.000 euros bruts par mois, « soit l’équivalent d’une belle position dans le secteur privé. »

Mais dans le privé ne bénéficie-t-on d’avantages divers, comme une voiture de société dans certains cas, de titres-repas, d’un plan de pension pour la constitution d’une retraite complémentaire, entre autres ? « Nous avons intégré cela dans le calcul, à l’exception de la retraite complémentaire, et la comparaison ne nous est pas défavorable », plaide Jacky Leroy. « Quant à la non-intégration des plans de pensions dans le calcul, elle ne désert pas le raisonnement. Il faut en effet déjà bénéficier d’un très bon plan dans le privé pour arriver au niveau de la retraite d’un fonctionnaire qui bénéfice de 75 % de son salaire calculé sur les cinq dernières années, dans le cas d’une carrière complète… »

Et de citer le cas d’un agent terminant sa carrière à 6.000 euros bruts : « Pour toucher une retraite de 4.500 euros, il faut déjà bénéficier d’un solide second pilier dans le secteur privé ! »

De tels arguments sont-ils pertinents ? Michel Legrand, président du Gerfa (Groupe d’étude et de réforme de la fonction administrative), n’en est pas convaincu. A ses yeux, la concurrence salariale entre public et privé n’est que très largement théorique et se réduit à quelques niches. « C’est vrai pour les informaticiens par exemple, qui sont à nouveau très recherchés dans le privé, et que l’administration éprouve pour l’instant beaucoup de difficultés à retenir. Mais pour la toute grande majorité des fonctionnaires, la comparaison avec le privé n’a que peu de sens. Tout simplement, ils ont fait un choix de carrière différent. »

Cette divergence s’enracinerait, selon Michel Legrand, dans des motivations différentes. « Il n’y a pas lieu d’opposer les légitimités qui animent fonctionnaires et salariés, mais de reconnaître qu’elles ne se recoupent pas vraiment. Un fonctionnaire peut légitimement adopter une attitude conservatrice, surtout dans le contexte économique actuel, et privilégier la stabilité d’emploi et une pension confortable. Il peut aussi faire ce choix indépendamment de tout avantage particulier, mais en étant attiré par la noblesse du service public, par le service de l’intérêt général. »

A vrai dire, Jacky Leroy ne dit pas autre chose. Mais, à ses yeux, l’argument n’est plus suffisant : « Nous sommes en pleine guerre des talents, pour recruter des jeunes bien formés mais aussi pour conserver ceux qui ont entre 30 et 40 ans et dont certains – je ne dis pas tous – sont très courtisés. A leurs yeux, la sécurité d’emploi ne joue plus autant qu’avant car ils savent que le marché leur est favorable. Quel est le sens de les avoir attirés, sélectionnés et recrutés si c’est pour les laisser partir après quelques années ? Nous n’allons tout de même pas gaspiller nos ressources… »

A ce public devenu plus exigeant, il faudrait donc non seulement parler « salaire » mais aussi « contenu de fonction », « formation », « épanouissement personnel »… soit un langage comparable à celui du secteur privé. « Et s’y tenir », poursuit le haut fonctionnaire. « Le grand défi de l’administration aujourd’hui, c’est de s’adapter pour mieux répondre aux attentes du public, des entreprises… et de ses propres fonctionnaires. Nous n’avons plus besoin de gens pour vérifier la bonne application du cachet en fonction d’une circulaire venue d’on ne sait où, mais de personnes motivées, bien formées et qui développent, du service public, une vision rénovée. »

Pour suivre : la différence

homme/femme

De Greenpeace au public

Entre secteurs public et privé, les passerelles ne manquent pas. Mais les gens qui les empruntent sont apparemment plus souvent fonctionnaires… que salariés. Entendez : plus souvent attirés par les sirènes et les salaires du privé que l’inverse.

Roland Moreau a quant à lui rejoint le public après un concours de recrutement il y a presque cinq ans. Pourquoi ? « Pour deux raisons », précise cet homme âgé de 56 ans qui est directeur général de la DG Environnement au sein du Service public fédéral (SPF) Santé publique, Sécurité alimentaire et Environnement. « La première est liée à un souci de boucler la boucle dans un secteur qui m’est cher : l’environnement. J’y ai travaillé dans le privé durant 15 ans, dont 5 chez Watco (Tractebel) en tant que responsable des matières premières secondaires (recyclées). J’ai ensuite rejoint Greenpeace où, en tant que directeur exécutif, j’ai évidemment découvert une autre manière de vivre, de penser et de travailler.

En optant enfin pour le public, je souhaitais jouer un rôle d’arbitre et agir davantage en amont, en aidant notamment à la préparation des décisions politiques et de leur exécution. »

La seconde raison est liée aux circonstances. « J’étais attiré par les perspectives issues de la réforme Copernic, affirme cet ingénieur de gestion aujourd’hui à la tête d’un service de 150 fonctionnaires.

L’idée d’apporter d’autres compétences dans le service public me séduisait… même s’il n’était pas question pour moi de débarquer en disant : “ Je vais vous montrer comment on gère la boutique !” Cette réforme, en dépit de critiques voire davantage, a fait progresser l’administration. »

Le double de chez Greenpeace

Et le salaire, dans tout ça ? « Il est très confortable, admet-il. Je gagne près du double de chez Greenpeace, où j’avais cependant accepté de gagner… la moitié de ce je touchais dans le privé ! » Bref, le salaire ne fut apparemment pas le critère déterminant. « Dans l’environnement, on croise beaucoup de passionnés, d’idéalistes, justifie Roland Moreau. Mais on trouve dans l’administration une autre forme d’idéal : le service du bien commun. C’est un bien grand mot, certes, mais il faut reconnaître qu’il y a chez de nombreux fonctionnaires d’autres moteurs que dans le privé. »

Fonctionnaire, à durée déterminée

Tina Vercammen, originaire de Muizen en Flandre, a 28 ans. C’est en tant que « chargée de sélection » au Selor, le service public chargé du recrutement de l’administration, qu’elle a été… sélectionnée. Ce qui l’a motivée à postuler ? « Une annonce dans la presse, tout simplement. La description du job me convenait, et j’ai donc envoyé ma candidature. » Ce n’est donc pas la perspective de devenir fonctionnaire, avec les avantages traditionnellement associés, qui l’a motivée à rejoindre le secteur public après 5 années dans le privé. « L’un dans l’autre, la rémunération est comparable, estime-t-elle. J’ai le salaire du niveau A11 (de base pour une fonction exigeant un diplôme universitaire dans l’administration fédérale, NDLR), soit environ 2.500 euros brut par mois ou 1.500 euros net. Je n’avais pas de voiture de société dans mon emploi précédent, je n’en ai pas non plus au Selor mais j’ai la gratuité des transports en commun. En revanche, la différence est significative pour les jours de congé : 35 jours par an aujourd’hui contre 25 à peine dans le privé… »

Et la sécurité d’emploi ? « Elle est très relative, puisque je suis contractuelle ! sourit Tina Vercammen. J’ai été engagée pour un contrat à durée déterminée d’un an… qui j’espère me permettra de continuer par la suite. » Car le job, c’est une certitude, lui plaît. Plus varié à ses yeux que dans sa fonction précédente, où elle devait constamment sélectionner le même titre de profil : des agents de gardiennage, à un rythme pouvant aller jusqu’à huit entretiens par jour. « Ici, les missions sont plus variées, car les profils que recrute l’administration sont beaucoup plus variés également. »

Stress positif

Les conditions de travail ne sont pas non plus étrangères à sa satisfaction. « Je fais ici aussi de temps en temps des heures supplémentaires si la mission l’impose, mais le stress est alors positif. Je ne me sens pas contrainte au respect d’objectifs purement quantitatifs, mais au respect de critères de qualité avant tout. L’optique est très différente à mes yeux. »

Qu’ont pensé ses proches à l’annonce de son choix ? « Un ami m’avait dit que j’allais m’ennuyer dans l’administration. Il s’est tout simplement trompé ! »

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