Les Etats-Unis d'Europe, sinon rien

DUBUISSON,MARTINE

Page 17;16

Jeudi 1er décembre 2005

Livre Le Premier ministre s'insurge contre la nouvelle « pensée unique »

Verhofstadt publie un manifeste pour une « nouvelle Europe ». Sinon, dit-il, elle -- ne comptera pas dans le monde multipolaire.

Pour un euro-fougueux comme Guy Verhofstadt, le sommet européen de juin fut un vrai cauchemar : Constitution européenne mise au congélateur, pour ne pas dire enterrée ; budget 2007-2013 de l'Union dans l'impasse. « Le danger existe que l'Union commence à se détricoter », en conclut-il.

Quelques jours plus tard, le voilà donc qui reprend sa plume de pamphlétaire - comme au temps des « burgermanifest » sur la politique belge - : il réunit un groupe de collaborateurs chargés de réfléchir à l'avenir de l'Europe. Abreuvé à cette source, le Premier ministre rédige « Un manifeste pour une nouvelle Europe », sous-titre du livre « Les Etats-Unis d'Europe » qu'il présente ce jeudi et que nous dévoilons en exclusivité francophone.

Un livre en néerlandais (édition Houtekiet), mais qui sera publié en français, anglais et allemand, et présenté dans les pays correspondants début 2006.

On pourrait s'étonner de cette parution, alors que de nombreux leaders réclament une « pause » européenne, une « période de réflexion ». Mais, pour Verhofstadt, « l'intérêt de l'Europe n'est pas de cesser de réfléchir à son avenir pendant deux ans. Une pause sert justement à écrire pareil livre ». Il était d'autant plus motivé qu'il a ressenti, après les rejets français et néerlandais de la Constitution, « une sorte de nouvelle pensée unique, selon laquelle il ne faut pas plus d'Europe, mais plus d'action nationale, intergouvernementale. La meilleure façon d'y répondre était d'expliquer que le courant de l'histoire n'est pas celui-là, qu'il faut un projet ambitieux ».

Ambitieux, et inspiré de l'histoire américaine. « Il y a des ressemblances : aux Etats-Unis aussi, il y a eu des hauts et des bas dans la construction de la fédération ; ils ont connu la guerre civile et d'indépendance, nous la guerre mondiale qui a créé la volonté de bâtir une Union ; chez eux aussi, le vote à la majorité a été un élément décisif ; et la nécessité d'une politique économique et sociale s'est imposée durant la récession des années 30, relançant l'idée d'une fédération, comme le défi socio-économique relance le projet européen aujourd'hui. »

Par qui Verhofstadt sera-t-il suivi ? Il n'a guère envie de répondre : « Je n'ai pas écrit ce livre pour savoir qui va en dire quoi, mais pour remettre le projet européen sur les rails. Il y a suffisamment de leaders politiques et certainement de citoyens qui adhèrent à ce projet, car il peut répondre aux défis de la délocalisation, la mondialisation, la sécurité... »

D'aucuns y verront davantage la « preuve » que Verhofstadt caresse toujours un rêve (de mandat) européen ? « Cela n'a rien à voir !, lance-t-il. Ce chapitre est clos. Si on ne peut plus penser à l'avenir de l'Europe comme chef de gouvernement sans être soupçonné d'autres ambitions... » Il est vrai que son nouveau credo fédéraliste pourrait lui aliéner définitivement certains collègues, déjà opposés à sa nomination à la tête de la Commission européenne en 2004...MARTINE DUBUISSON

« Que l'Union ne reste pas sur la touche ». Et le livre ?

En écrivant ses « Etats-Unis d'Europe », Guy Verhofstadt sait qu'il n'emportera pas l'adhésion de tous. Parce que sa démonstration, enthousiasmante pour des pro-européens « à la belge », paraît imbuvable pour des eurosceptiques ou eurominimalistes « à la britannique » et assimilés. Ce qui ne veut pas dire que le Premier n'a pas d'alliés : citons l'ex-président de la Commission, Jacques Delors, parrain de son ouvrage en français.

Que propose Verhofstadt ? Au départ de constats, parfois assassins, il propose une « nouvelle Europe » : puissante, fédérale, inspirée des USA. Une Europe aux institutions nouvelles, au financement nouveau, centrée sur 5 missions essentielles.

Après l'effondrement du monde bipolaire écrit-il, « seuls les Etats-Unis d'Amérique sont sortis avec la stature de puissance mondiale incontestable, surtout sur les plans politique et militaire ». Au plan économique, de « nouveaux concurrents font leur apparition » (Japon, Chine, Inde) et seront bientôt de grandes puissances. « Quel rôle jouera alors l'Europe ? » La question interpelle Verhofstadt. D'autant qu'il juge l'Union « divisée politiquement, affaiblie économiquement » et peu enthousiasmante pour le citoyen, inquiet pour l'emploi, les délocalisations, la pension, la sécu, le crime organisé,... Sondages à l'appui, il jure pourtant que les Européens veulent « une Europe puissance ».

L'heure est donc venue de poser des « choix clairs », qu'il réduit à une alternative : « Laissons-nous l'Europe se détricoter jusqu'à n'être qu'une simple zone de libre-échange, les États s'y faisant concurrence ? » Ou créons-nous « une véritable Europe politique capable de jouer un rôle sur l'échiquier mondial et de (...) moderniser l'économie ? »

Une alternative trop romantique ? Certains le diront, puisqu'elle oppose les héritiers des pères fondateurs (partisans d'une Europe politique et communautaire), aux héritiers de De Gaulle vantant l'« Europe des Etats » (défenseurs d'une Union plus économique, intergouvernementale). Verhofstadt rétorque que cette « divergence de vues fondamentale jamais résolue » suscite la paralysie, les positions étant devenues « inconciliables. »

Son inquiétude est d'autant plus vive que, « plusieurs pays se sont détachés du groupe fédéraliste. Et plusieurs des dix nouveaux États membres préfèrent l'approche intergouvernementale ». Or, dit-il, pour que l'Europe « compte à nouveau », il faut « arrêter de pinailler » et suivre le cours de l'histoire : « s'intégrer plus ». En se concentrant sur « cinq missions principales ». Lesquelles ?

Une : mener « une stratégie socio-économique » capable de répondre à « la mondialisation et au vieillissement de la population. » Deux : investir dans « la recherche et le développement » au point d'en faire « le deuxième poste budgétaire, juste derrière les dépenses agricoles ». Trois : développer « un espace européen de justice et de sécurité pour mieux lutter contre la criminalité ». Quatre : fonder « une armée commune ». Cinq : mener « une politique étrangère » permettant à l'Europe de parler « d'une seule et même voix ».

Utopique à 25 ? Le Premier prend ses précautions : « Mieux vaudrait que (l'Europe) le fasse avec tous les pays de l'Union. Si cela s'avère impossible, doivent être mobilisés les pays de la zone euro et ceux qui en feront partie dans un proche avenir ». Point alors une théorie chère à Delors, revue par Verhofstadt : « L'Europe comprendrait deux cercles concentriques: un noyau politique, des « Etats-Unis d'Europe » appuyés sur la zone euro, et, autour d'eux, une confédération d'Etats, une « Organisation des Etats européens ».

Voilà donc les « Etats-Unis d'Europe ». Quelles sont leurs chances d'aboutir ? L'accent sur les nouvelles technologies plaira à Londres ; l'armée européenne devrait séduire France et Allemagne, comme le noyau centré sur l'eurozone ; le combat européen contre la criminalité et le terrorisme peut intéresser Madrid. Mais une politique étrangère et de défense commune hérissera Britanniques et atlantistes ; une convergence fiscale et sociale pourrait irriter jusqu'aux Luxembourgeois ou Scandinaves ; et le rapprochement entre services secrets effraiera les « grands » pays.

Alors, un livre à ranger au rayon des belles théories non appliquées ? En cette heure de crise européenne, sans doute ; mais, à terme, l'actualité et/ou la mondialisation en décideront peut-être autrement...

« Osons le choix de la fédération »

L'Union doit cibler la politique socio-économique, étrangère et de sécurité, selon Verhofstadt.

entretien

Tout en prônant une « Europe puissance », vous jugez qu'elle « intervient trop dans certains domaines » et « n'a rien à faire » dans la culture, le sport, l'organisation des soins de santé, de la sécurité sociale, de l'enseignement, de la gestion des services publics, de l'appareil judiciaire...

Ces domaines concernent les spécificités européennes. On ne peut faire une Europe avec les mêmes moeurs, traditions, cultures, ... Mais, à côté de ça, il faut garantir la compétitivité de l'économie européenne, sans tomber dans le dumping social. Cela réclame une politique de convergence, la détermination de minima et maxima, y compris en termes de protection sociale et de fiscalité. Que chaque pays développe sa propre sécu, son type de soins de santé, d'éducation, de sport, n'exclut pas une convergence sur la protection sociale, des règles sur le marché du travail ou fiscales.

Une convergence fiscale : vous touchez à un tabou, non ?

Je ne parle pas d'harmonisation, ni de taux unique européen, ni de base imposable au niveau européen, comme je ne parle pas de système unique de protection sociale. Mais d'un minimum de convergence, laquelle doit être la clef pour l'avenir, comme il y a eu le marché intérieur ou le pacte de stabilité.

Pour cela, vous voulez créer un super-cabinet socio-économique à la Commission ?

Il s'agit de rassembler tous ceux qui travaillent à cette stratégie, dans une sorte de gouvernement socio-économique.

Cette stratégie n'est que l'une des cinq missions que vous assignez à la « nouvelle Europe ».

Le deuil du référendum sur la Constitution est derrière nous. Clôturons cette période difficile en 2006 et recommençons à parler du projet européen. Et faisons des choix. Est-on prêt à créer un espace de sécurité et de justice européen, donc à élargir et approfondir Schengen ? Est-on prêt à créer une armée européenne, avec des forces mises à disposition par les États ? Est-on prêt à développer une diplomatie européenne, avec une représentation propre au niveau mondial ? Et, en outre, est-on prêt à un financement propre de l'Union, pour que le citoyen puisse dire « voilà ce que je paie à l'Europe » ?

Vous proposez un échange systématique d'informations entre polices, services secrets, magistrats : des pays sont frileux...

C'est le courant de l'histoire. Prenez le mandat d'arrêt européen : on en a parlé pendant 10, 15 ans, sans aboutir. Puis il y a eu les attentats du 11 septembre 2001, et même l'Italie réticente a accepté. Aujourd'hui, l'utilisation de ce mandat d'arrêt est quotidienne. Les présumés coupables peuvent être transférés plus vite ; c'est plus efficace pour combattre le terrorisme et le crime organisé.

Vous pensez qu'il en ira de même pour le bureau d'enquête ou le procureur européens et le service unique d'immigration ?

Oui, c'est la même logique. Mais vous connaissez la politique : il faudra d'abord une catastrophe ici ou là en Europe pour qu'on le fasse ; ou un scandale avant d'avoir le procureur européen.

Vous défendez aussi une diplomatie européenne, avec un service diplomatique européen.

Il s'agit de rassembler les forces existantes ; nous avons déjà quelques postes diplomatiques au niveau européen. Cela permettrait d'épargner beaucoup de moyens dans beaucoup d'États.

Est-il réaliste de défendre une politique de développement commune, avec un pot européen pour la financer ?

Oui, car, dans certains pays aidés, les Européens font deux ou trois fois la même chose ; on gaspille des moyens. Mais je rappelle que l'appartenance au noyau politique dont je parle, à la fédération européenne qui mettrait ces instruments en commun, se ferait sur une base volontaire : chaque pays choisirait d'appartenir à cette fédération ou à la grande organisation d'États européens autour de ce noyau.

Mais pas d'Europe à la carte ?

Je ne suis pas du tout favorable à ce credo de beaucoup de leaders européens ces dix dernières années. Car l'Europe à la carte donne la possibilité d'avancer, mais dans toutes les directions : certains pays participent à des coopérations, d'autres à d'autres coopérations. Résultat : l'Europe ressemble à un menu de restaurant, où l'un prend ça, l'autre ne prend pas de dessert, ... À un moment, tous les pays de la fédération doivent aller dans le même sens.

À quel terme ces idées pourraient-elles être réalisées ?

Il faut d'abord une armée européenne ; je ne crois pas à une politique étrangère commune sans elle. Si on en reste aux diplomaties et aux armées nationales, il n'y a pas de nécessité d'adopter des positions communes ; on peut se contenter d'acter des désaccords.

Par contre, avec une politique étrangère commune, il faut une réponse unique, cohérente, sur l'Iran, les Balkans, ...

Si on a une capacité de peacekeeping, lorsqu'éclate une affaire comme le Kosovo, il faut décider de l'activer ou non. Alors que, jusqu'ici, les Européens discutent jusqu'au moment où les Américains bougent.

De quels soutiens pensez-vous disposer parmi les États ?

J'ai vu que le président français a plaidé pour qu'un groupe basé sur l'eurozone avance dans l'intégration européenne. Et le nouveau programme gouvernemental allemand reprend cette idée.

Voilà qui éviterait un directoire européen, que vous dénoncez ?

Si on ne fait rien, lorsque l'Union comptera plus de 30 pays, on ira spontanément vers un directoire de « grands ». Voyez les réunions des ministres de l'Intérieur des grands États qui n'aboutissent pas : ils font appel aux pays du Benelux ou à l'Autriche pour avancer sur Schengen... mais ne veulent pas que nous y participions !

Pas de résultats.